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I^e troubadour continuait gaiement sa route, quand il arrêta tout à coup son cheval, se retourna, considéra le prêtre fort attentivement, fit ensuite un porte-voix de ses deux mains et le héla en disant :
— Holà! holà! là-bas!... Arrêtez un peu !...
S'arrêter n'était pas ce jour-là dans le programme de Jean de I^ugio... Il entendit fort bien l'appel, mais il ne voyait aucune raison de s'arrêter sur Tordre d'un troubadour... Il ne voulait cependant pas avoir trop l'air de l'éviter. Il ne se retourna donc pas et n'éperonna pas non plus son cheval, mais le laissa aller de son trot léger et rapide.
I^ troubadour vit qu'il avait hâte de disparaître et n'en cria que plus fort :
— Holà! holà! là-bas!... Halte! halte!...
Le cavalier ne fit pas mine de s'arrêter.
I^' étranger cria encore une fois, mais il vit bien que l'autre ne ralentissait pas son allure le moins du monde et qu'il n'était déjà plus à la portée de sa voix.
I^e troubadour, en grommelant entre ses dents, regarda avec chagrin le soleil couchant, et se décida aussitôt à poursuivre le fugitif avec la misérable bète ^u'il avait sous lui, — un bien çbédf
coursier à mettre aux prises avec le puissant Arabe de Jean Valdo.
lyC prêtre ne se retourna pas une seule fois. Il ne fallait pas qu'il se montrât inquiet.. Il doutait du reste qu41 fût suivi, mais, en tout cas, il n'avait nulle envie de se laisser rattraper.
Il arriva à l'endroit où la route montait un peu en contournant la pente d'une colline ; là, il se sentait à l'abri des regards qui pouvaient le poursuivre du terrain plat qu'il avait laissé derrière lui, et fit prendre à son cheval un galop qui défiait toute poursuite. Du train dont il allait, il se serait bientôt trouvé sur les rives du Rhône.
Mais non I... il n'avait pas fait un mille qu'il dut ralentir son cheval de peur que la rapidité de son allure n'éveillât la curiosité des désœuvrés du petit hameau qui se présentait devant lui au tournant de la route. Deux ou trois chevaux étaient attachés à l'extérieur d'un cabaret ; un jeune garçon semblait veiller sur eux et quelques oisifs étaient groupés tout auprès. Jean de I^ugio espéra pouvoir passer san$ attirer l'attention.. .
Mais non !... Tandis qu'il saluait poliment ce monde, deux hommes, moitié soldats, moitié gendarmes, si ce terme peut s'appliquer à des fonctionnaires qui ont depuis longtemps cessé d'exis-
ter, sortirent de la taverne. Ils portaient T uniforme des gens de police de T archevêque et du chapitre de Lyon.
— Pourquoi tant vous presser, mon brave ami ? dit celui des deux qui était le plus ivre. Pourquoi tant vous hâter aujourd'hui?... Descendez et venez boire quelque chose chez Jean Gravier que voici. Son vin est mauvais, le plus mauvais que j'aie jamais bu, mais cela vaut mieux que pas de vin du tout...
I^e devoir du prêtre, en cet instant, n'était ni de prêcher, ni d'avertir ces gens qu'ils menaient mauvaise vie, ni de convertir des ivrognes, mais uniquement d'arriver à Lyon avant le coucher du soleil. Il ne montra aucun signe d'impatience; il rit au contraire le plus naturellement du monde, et dit :
-^ Merci, je vous suis très obligé. Je paierai volontiers la tournée à ceux qui me feront l'honneur de boire à ma santé ; mais je viens seulement de quitter Miribel, et il faut que je sois à Lyon avant le coucher du soleil.
— Le soleil !... que le soleil aille au diable !... dit celui qui était dans les vignes du Seigneun Le soleil a encore deux bonnes heures à rester au piel, et avec le cheval que vous avez là, vous ver-
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fez la garde longtemps avant son coucher. Venez goûter le vin rouge de Jean Gravier.
lyC prêtre ne voulut pas laisser voir son inquiétude; il refusa de nouveau et proposa de faire apporter devant la porte du cabaret une cruche de vin pour toute la compagnie, jugeant, non sans raison, qu'il ferait bien de mettre de son côté autant de ces gens qu'il pourrait... En ce moment, un autre officier sortit de la taverne, et, malheureusement pour le prêtre, il était beaucoup moins ivre que son compagnon. Malheureusement aussi, il n'était pas un mercenaire étranger comme les autres, mais un natif de Lyon ; aussitôt que ses yeux tombèrent sur Jean de lyUgio, il le reconnut ou pensa le reconnaître, et lui parla d'un ton très différent de celui de ses bruyants camarades. Il regardait le prêtre avec la méfiance habituelle aux gens de son métier, alors comme aujourd'hui, toutes les fois qu'ils rencontrent une figure étrangère : il ne le quittait pas des yeux. Dès le premier coup d'œil qu'il lui avait donné, il s'était mis à examiner toute sa personne aussi bien que son cheval.
— Vous voyagez sur un des chevaux de Jean Valdo, dit-il durement.
— Oui, dit le prêtre, Jean Valdo me l' a envoyé
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par un de ses palefreniers. J'ai laissé le mien à Miribel.
— Vous êtes donc un ami de Jean Valdo ?
— Je suis ami d*un de ses amis, dit le prêtre bravement et sans hésiter ; et je voudrais arriver à Lyon à temps pour assister, chez lui, à la fête de demain. .C'est pourquoi je ne puis m' attarder ici avec les camarades. Il faut que je paye la tournée et que je parte.
— Pas si vite ! dit Tofficier ; avez-vous un passeport à montrer, si Ton vous en demande im au pont?...
— Un passeport ? non, dit le prêtre en riant. J'en avais un, il y a des années, signé par le viguier, mais il y a longtemps qu'il s'est usé dans ma poche sans qu'on me l'ait jamais demandé.
Je crois que le viguier ne refusera pas de laisser passer un ami de Jean Valdo. — Quel est le prix de ma tournée? dit-il d'un air pressé au cabaretîer. — Tous les passeports du monde ne me serviront à rien, si j'arrive au grand pont après le coucher du soleil, et je voudrais y être avant la foule...
I^ cabaretîer prit la monnaie que le prêtre lui présentait, et celui-ci, après avoir salué ceux qui r entouraient, fit mine de vouloir partir ; mais
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l'ofiScîer, qui avait bien pris sa résolution, l'arrêta...
— Pas si vite, mon ami!... Vous savez fort bien que j*ai le droit de vous questionner, et vous ne devez pas être surpris que je vous soupçonne. Si vous voulez faire une petite promenade ce soir avec moi et mes amis que voici au château de Meyzieux, où nous allons, je vous promets un aussi bon lit que celui que Jean Valdo vous donnerait. Vous pourrez alors entrer dans I^yon avec nous demain matin, et faire une petite visite au viguier avec moi avant de vous rendre à votre dîner de Noël... Ça lui donnera l'occasion de vous remettre un autre passeport en parchemin ; et je suis bien sûr qu'il sera heureux de le faire, à moins qu'il ne désire faire plus ample connaissance avec vous...
I^à-dessus, il éclata de rire, et ses deux compagnons l'imitèrent. I^es hommes sont toujours prêts à imiter ceux qui les commandent. Jean de lyUgio rit avec eux, et son visage, qu'il savait composer, ne laissa pas voir son tourment. Il savait que les minutes étaient précieuses pour lui. Mais son rire ne permit à personne de lire dans sa pensée.
Quant aux paysans et à l'hôtelier, ils étaient
trop habitués à de pareils actes de la part de ces tyrans de bas étage pour en être surpris. Jean de I^ugio savait que, bien qu'il eût peut-être leur sympathie, ils ne lui prêteraient aucune assistance s'il opposait la moindre résistance à ses persécuteurs. Avec le calme dont il ne s'était jamais départi, il se contenta de rire, et dit sans hésiter, ce qui était parfaitement vrai :
I^e viguier est un de mes vieux amis et il se souviendra très bien de moi ; puis il ajouta : — supposé que je vous retrouve, vous et vos amis, quand vous entrerez dans la ville demain, et que nous allions alors lui faire visite... Je vous donne ma main pour vous assurer que je serai au pont à l'heure que vous indiquerez, et il tendit sa main dégantée.
— Non, dit l'autre, durement et fermement; nous ne sommes pas assez fous pour prendre la main des gens, à moins que ce ne soit pour y mettre les menottes... Vous viendrez à Meyzieux avec nous dans une demi-heure. En attendant, vous pouvez entrer dans la maison et boire avec nous, ou vous pouvez rester ici dehors et geler, comme il vous plaira. Michel, Antoine, ayez * l'œil sur lui, et prenez garde qu'il ne s'échappe.
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Et il tourna le dos pour rentrer dans la taverne. Le prêtre cependant n* opposa aucune résistance. Au contraire, il descendit aussitôt de cheval et se mit à chercher quelque chose qui était entré dans Tun des fers du noble animal sur lequel il chevauchait.
A cet instant T attention de tous fut attirée par rentrée en scène d*un nouveau venu. Le hargneux oflBder lui-même s* arrêta sur les marches du cabaret, quand il entendit la voix claire et résonnante du troubadour qui arrivait en chantant:
Qui veut entendre aujourd'hui Le vieux récit des amours, Fraîches et jeunes toujours, De deux beaux et chers enfants ?
C* était la voix claire et pure d*un ténor. L'air de sa chanson était gai sans que la mesure en fût rapide. Il articulait parfaitement et son débit était admirable. — La pauvre bête qu'il montait arriva essoufflée au milieu de la foule, les flancs mouillés et sales; le troubadour avec une satisfaction non déguisée sauta de son dos et jeta la bride à un garçon d'écurie.
— Votre serviteur, messieurs, votre serviteur ; n'y a-t-il pas d'amateurs de la gaie science dans
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r honorable compagnie? — Et de sa voix claire et paissante il se remit à chanter :
Qui veut entendre aujourd'hui Le vieux récit des amours.
Fraîches et jeunes toujours, D'Aucassin et de Nicolette, Rossignolet et fauvette ?
— Un beau chant, et une histoire qui vous fera rire et pleurer tout ensemble, messieurs. Voulez-vous écouter la joyeuse histoire, ou bien est-elle trop gaie pour vous ? Nous ne sommes pas toujours gais, nous troubadours...; nous avons des pères et des mères, des sœurs et des frères comme chacun de vous, et nous devons quelquefois, comme vous, coucher nos petits enfants sous la terre... — Tout cela fut dit d'un ton sérieux et ému, — Nous aimons le bon Dieu, comme vous l'aimez, et nous savons raconter les histoires des saints et des prophètes : que Dieu nous bénisse tous pendant que nous les célébrons. — Et puis, d'une voix moins haute et avec un sentiment tout différent, il chanta lentement, presqu'en pleurant, semblait-il :
— Pour l'amour du Christ, je suis venu le long des chemins, et ce que je vais vous chanter, je le chante € En Son Nom.»
Il est à peine besoîn de dîre que Jean de I/Ugio comprit ce qu'il lui faisait entendre, et que c'était un ami qu'il avait évité aussi étourdiment... I^a pauvre bête devant lui était encore pantelante des efforts que le cavalier avait fait pour rattraper Cœur-Blanc avant qu'il arrivât au piège dans lequel le prêtre était tombé... I<e chanteur, comme on sait, n'y avait pas réussi. Il avait néanmoins continué bravement sa course, et s'était jeté lui-même dans le piège... Et par son petit bout de chanson il s'était révélé à l'autre comme un ami, un ami sur lequel il pouvait compter au milieu de ces spectateurs indifférents et de ces ennemis déclarés... Jean de I^ugio n'osa pas répondre, même par un coup d'œil, mais le chanteur n'avait pas besoin d'une réponse et n'attendait aucun coup d'œil. Il se mit à fredonner ses airs, comme font les gens de sa profession, au milieu de toute la compagnie assise dans la chambre unique du cabaret.
Puis il parla : « Je sais aussi, dit-il, la nouvelle romance qui a mérité la Violette d' Or Van passé...»
Dans une petite prairie, riante et que j'aime à regarder, pousse une fleur que je connais bien... dans un peu de fumier. Et quand vient à régner le gai printemps, la fleur en sa jeunesse prend bonne nourriture...
Sa voix daîre et résonnante était vraîment triomphante. Maïs il s'arrêta et dit :
— Mon garçon, apportez-moi ma petite guitare; si je dois chanter pour ces messieurs, il faut aussi que je joue pour eux. Dîtes-moi ce que vous voulez, messieurs !...
— Donnez-nous, dît Jean de I^ugio bravement, la chanson que vous chantez pour l'amour du Christ et En Son Nom, commençant ainsi à se mettre en relation avec le troubadour.
I^e chef des gendarmes se tourna vers le prisonnier avec un rire franchement moqueur.
— Ainsi, dit-il, nous faisons le saint, n'est-ce pas?... C'est une vieille ruse qui ne prend pas chez des gens comme nous, monsieur l'ami de l'ami... Troubadour! chantez une de vos chansons d'amour !
— Au diable les chansons d'amour! dit le cabaretier ; les filles ici disent qu'elles ont entendu l'histoire de Nicolette et d'Aucassin à en être fatiguées. Elles veulent la nouvelle chanson, la chanson de La Violette, Pouvez-vous la leur apprendre, monsieur le troubadour?...
— Je puis la chanter, et je puis aussi l'enseigner à des élèves aussi intelligentes que mademoiselle Anne, dît Iç chanteur en se levant et en
saluant une jeune fille quî entrait dans la chambre, un peu timidement, avec une ou deux de ses compagnes du" village. Le troubadour, avec une certaine autorité, leur fit faire place auprès de lui, et, après avoir essayé sa guitare une ou deux fois, il se mit à chanter :