‹ En son nom: Pierre Valdo et les "Pauvres de Lyon"Chapitre 14 sur 81 · CASSIN · texte numérisé non relu

CASSIN

> Aucassin était aimable et beau. Il était grand et bien fait ; ses jambes, ses pieds, son corps, ses bras, tout était parfait. Ses cheveux étaient blonds et un peu bouclés ; ses yeux étaient comme de la fourrure grise, car leur couleur était un mélange d'argent et de bleu, et ils riaient quand il regardait. Son nez était grand et bien planté. Son visage parlait et attirait.

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Enfin, tout plaisait et rien ne déplaisait dans sa personne. Mais ce jeune homme était si complètement dompté par T amour, — qui dompte tout le monde — qu'il ne voulait s'occuper de rien d'autre. Il ne voulait pas être chevalier, ne voulait pas porter les armes, ne voulait pas aller au tournoi ; en un mot, il ne voulait rien faire de ce qu'il aurait dû faire...

> Son père en était très tourmenté, et il lui dît un matin :

> — Mon fils, prends tes armes, monte à cheval, défends ton pays, sois le protecteur de ton peuple!... S'ils te voient au milieu d'eux, cela leur donnera plus de courage; ils se battront mieux pour défendre leurs vies et leurs toits, pour ta terre et la mienne.

> — Mon père, dit Aucassîn, pourquoi me dites-vous cela ?. . . Que Dieu n'exauce jamais mes prières si je monte à cheval, ou si je vais au tournoi ou à la guerre avant que vous m'ayez donné Nicolette, ma mignonne, ma douce amie que j'aime si tendrement...

> — Mon fils, dit le père, cela ne peut pas être... Renonce à jamais à tes rêves sur cette captive que les Sarrasins ont amenée d'une terre étrangère et qu'ils ont vendue au vicomte. Il l'a

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élevée, il l'a fait baptiser et elle est sa filleule. Un jour, il la donnera à quelque brave soldat qui vit de son épée et qui la nourrira. Mais toi, mon fils, quand le temps viendra où tu voudras te marier, je te donnerai la fille d'un roi, ou au moins la fille d'un comte... Il n'y a pas, dans toute la Provence, un homme si riche qu'il ne te donne volontiers sa fille en mariage, si tu le désires. ï> Ainsi parla le vieillard. Aucassin répliqua : > — Hélas ! mon père, il n'y a pas au monde de principauté qui ne se sentît honorée, si ma mignonne Nicolette, mon doux amour, allait y régner... Si elle était reine de France ou d'Angleterre, si elle était impératrice d'Allemagne ou de Grèce, elle ne serait pas plus élégante, ni plus gracieuse, ni plus aimable, ni plus angélique...>

A cet endroit de son récit, le troubadour fit signe à la jeune fille qu'il avait appelée mademoiselle Anne, laquelle connaissait la musique et les paroles de la petite romance. Une des filles du village se joignit à elle et, formant ainsi un trio, ils se mirent à chanter :

c Aucassin n'a pas de cesse Que son père ne lui laisse Nicolette la bien faite.

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Lors, sa mère le menace :

— Ah ! faible, que veux-tu faire !

— Nico'ette est cointe et gaie. . . .

— Nicolette est une esclave I. . . .

Puisque femme tu veux prendre, Prends femme de haut lignage. . . •

— Mère, je ne puis le faire. . . .

Nicolette est débonnaire ;

Son corps gent, son clair visage Sont les maîtres de mon cœur.

Il faut que son amour j'aie, Car trop est douce ! »

I^e commandant de T escouade de police avaît bien compris tout le pouvoir que devaient avoir rimagination, le sentiment et la religion sur une assemblée comme celle qui se trouvait dans le cabaret. Pendant le récit de la petite histoire d'amour et les chants du troubadour, la foule des flâneurs, qui était restée dehors, fit irruption par la grande porte du cabaret. I^es palefreniers qu'on avaît laissés près des chevaux s'arrangèrent de manière à ce qu'un seul d'entre eux les prît tous sous sa garde ; et celui-là, en voyant ce qui se passait, se mit à lier toutes les brides ensemble et à les attacher à un licou au coin de 1^ maison, et suivit ses camarades.

D'un autre bâtiment, qui servait de cuisine, arrivèrent encore deux on trois jeunes femmes,

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plus âgées qu'Anne et ses compagnes, auxquelles aussi on fit place sur un des bancs. Ce fut une interruption, mais, aussitôt que les femmes furent assises, le troubadour continua :

< Quand le comte Garin de Beaucaire vit qu'il ne pouvait arracher Nicolette du cœur d'Aucassin, il alla trouver le vicomte, qui était son vassal, et lui dit :

c — Monsieur le vicomte, il faut que nous nous débarrassions de votre filleule Nicolette... Maudit soit le pays où elle est née, car elle m'enlève mon Aucassin, qui devrait être chevalier, et qui refuse de faire ce qu'il devrait faire. Et si je puis l'attraper, je la brûlerai sur un bûcher et je vous brûlerai aussi...

€ — Monsieur le comte, répliqua le vicomte, je suis bien marri de ce qui est arrivé, mais ce n'est pas ma faute. J'ai acheté Nicolette de mon argent ; je l'ai élevée, je l'ai fait baptiser et elle est ma filleule. Je voulais la marier à un beau jeune homme de ma maison, qui lui aurait volontiers gagné son pain, — ce qui est plus que votre fils Aucassin ne pourrait faire. — Mais, puisque telle est votre volonté et votre bon plaisir.,., j'enverrai ma filleule dans un pays lointain, où Aucassin ne la verra plus jamais... >

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Le petit auditoire du troubadour peu habitué à des sensations de cette espèce, et dont un bon nombre étaient aussi sensibles que des enfants au charme d'une histoire bien racontée, se pressait de plus en plus autour de lui.

Avec le plus rare des dons, et celui qui s'acquiert le moins par l'étude, le troubadour leur parlait sur un ton de causerie familière. Ses yeux qu'il promenait sur tout son auditoire rencontraient bien des visages sympathiques qui encourageaient à la fois son éloquence et la familiarité de sa causerie... A la fin, quand il ne douta plus que dans la confusion qui avait accompagné l'entrée des femmes, Jean de Lugio n'eût quitté le siège qu'il occupait derrière la porte intérieure du cabaret, et qu'il ne fût sorti de la chambre sans avoir été remarqué..., son regard s'adressa directement au capitaine.

Et il continua l'histoire gardant toujours le ton d'une causerie familière :

€ — Ne manquez pas de le faire, cria le comte Garin au vicomte, sinon de grands malheurs vous arriveront...

€ Kn parlant ainsi, il quitta son vassal.

« I^ vicomte avait un superbe palais clos de hautes murailles, et qui était entouré d'un

jardin plein d'arbres. Il mit Nicolette dans une des chambres de ce palais, au plus haut étage. Elle eut pour seule compagne une vieille femme, et on leur donna du pain, de la viande, du vin et tout ce qui était nécessaire à leur subsistance. Il ferma ensuite la porte et la masqua de manière à ce que personne ne pût la trouver. Il ne laissa d'autre ouverture à cette chambre que la fenêtre qui était très étroite et qui s'ouvrait sur le jardin. >

Ici le conteur fit de nouveau signe aux deux jeunes filles et ils chantèrent ensemble :

c Nicolette est en prison mise Dans une chambre voûtée, Faite par grande industrie, Et merveilleusement peinte.

A la fenêtre de marbre S'appuya la jeune fille :

Blonde était sa chevelure, Bien faits étaient ses sourcils, Face claire et attrayante ; Jamais plus belle ne fut !

Son regard, dans le jardin.

Vit la rose épanouie.

Et les oiseaux qui jouaient. *• Lors, se plaignit Torpheline :

— Las ! Pourquoi suis-je captive?

Pourquoi suis-je en prison wisef

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Aucassin, damoiseau sire, Depuis un long temps déjà Je suis votre douce amie, C'est pour vous que Ton m*a mise En cette chambre voûtée Où passe ma triste vie ; Mais, par Dieu, fils de Marie, Longuement n'y resterai Sije le puis faire.»

Alors le troubadour continua :

«Nicolette fut donc mise en prison, comme vous venez de rapprendre, et bientôt le bruit courut dans le pays qu'elle avait disparu... I^s uns disaient qu*elle s* était enfuie, les autres que le comte Garîn de Beaucaire T avait fait mourir.

«Tout désolé de la joie que cette nouvelle semblait causer à certaines personnes, Aucassin alla trouver le vicomte.

€ — Monsieur le vicomte, dit-il, qu*avez-vous fait de Nicolette, mon doux amour, la chose que j'aime le plus au monde? Vous l'avez volée !... Soyez bien sûr, vicomte, que si j'en meurs, le blâme tombera sur vous... Car, sûrement, c'est vous qui détruisez ma vie, en m' arrachant ma mignonne Nicolette.

€ — Beau seigneur, répondit le vicomte, laissez là cette Nicolette, car elle n'est pas dîgne de vous^-

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c'est une esclave que j'ai achetée de mes deniers, et elle doit devenir la femme d*un jeune homme de sa condition, d'un pauvre homme, et non pas d'un gentilhomme comme vous, qui ne devrait épouser que la fille d'un roi, ou au moins la fille d'un comte. Et qu'en résulterait-il pour vous, si vous faisiez une dame de cette vile créature, et si vous l'épousiez?... Vous seriez heureux vraiment, très heureux, car votre âme habiterait à jamais l'enfer, et jamais vous n'entreriez en paradis...

€ — En paradis, répliqua Aucassin avec colère, et qu'ai-je à faire là? Je ne me soucie pas d'y aller, si ce n'est avec Nicolette, ma douce Nicolette, que j'aime tant.

> En paradis!... Et savez- vous quels sont ceux qui y vont, vous qui pensez que c'est un lieu où je devrais souhaiter d'aller?... De vieux prêtres, de vieux estropiés, de vieux borgnes qui sont étendus nuit et jour devant les autels, malades, misérables, grelottants, à moitié nus, à peine nourris, morts déjà avant de mourir!... Voilà ceux qui vont en paradis !... Ce sont de si piteux compagnons que je ne désire pas aller en paradis avec eux...

> Mais en enfer, j'irais volontiers; car en enfer

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sont les bons prêtres, les beaux chevaliers tués dans les batailles et dans les grandes guerres, les braves capitaines et les hommes de noble lignée. Avec tous ceux-là j'irais volontiers.

> — Arrêtez ! dit le vicomte ; tout ce que vous pourriez dire et rien ce serait la même chose : jamais vous ne reverrez Nicolette. Et si vous continuez à protester, vous nous exposerez tous deux au plus grand des malheurs. . . Car nous sommes en danger d'être brûlés par Tordre de votre père, — Nicolette et vous, et moi par-dessus le marché...

> — Malheur à moi !... s'écria Aucassin plein de fureur. Et il quitta le vicomte qui n'était pas moins irrité que lui.»

I^es auditeurs, ne voulant pas perdre un mot de l'histoire, se pressaient de plus en plus autour du chanteur et ne s'étaient pas laissés distraire un instant de l'écouter... quand un nouveau voyageur fit son apparition devant la pauvre auberge.

— Holà ! holà ! criait-il ; n'y a-t-il donc personne pour prendre soin de mon cheval?...

Antoine, le valet d'écurie, se précipita dehors çt s'aperçut avec consternation et épouvante que

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tous les chevaux avaient disparu... Désespéré et hors de lui, il prit œpendant le cheval de T étranger comme si rien n'était arrivé, en lui disant :

— Je m'occuperai de votre cheval, monsieur, soyez tranquille... Voulez- vous jentrer dans la maison?... Il y a là le meilleur troubadour du pays qui raconte Thistoire de Nicolette. Je prendrai bon soin de votre cheval, monsieur ; reposezvous-en sur moi.

Ce que redoutait le pauvre Antoine, c'était que le maître de l'animal nouvellement arrivé ne restât dehors.

Le digne homme traîna quelques instants à donner des ordres au sujet de son cheval. I^e pauvre Antoine mourait d'envie de lui demander s'il n'avait pas rencontré sur sa route cinq chevaux tout sellés. Mais il n'eut pas le courage de confesser sa faute et il se dit, du reste non sans raison, semblait-il, que si l'étranger avait aperçu une pareille cavalcade, il en aurait certainement parlé...

A force de prières, il finit par persuader au voyageur d'entrer dans la taverne, et, avec une attention qui ne lui était pas habituelle, il ferma la porte derrière le voyageur. Il entendait encore le trio, les jeunes filles chantant avec le trouba-

dour. Le pauvre garçon damnaît maîntenant Aucassin et Nicolette, les accablant de malédictîons et d'anathèmes tels qu'on n'en avait jamais entendu de pareils, et il souhaitait que tous les troubadours fussent de l'autre côté de la mer... S'il ne parvenait pas à retrouver les chevaux avant que son maître ou l'oflScier du vîguier s'aperçussent de leur absence, lui, Antoine, serait bien fouetté avant d'aller se coucher... cela était certain. Pas de fête de Noël pour lui : cela aussi était certain. Et le pauvre garçon n'était pas du tout sûr qu'à l'entrée du froid hiver on ne lui mettrait pas les menottes, et qu'il ne serait pas enfermé dans une de ces affreuses prisons dont lui avaient parlé les gendarmes...

Aussitôt qu'il eut fermé la porte, au lieu de conduire à l'écurie le cheval essoufflé et trempé de sueur qu'on lui avait confié, comme il savait bien qu'il eût dû le faire, il l'attacha par la bride fermement, mais à la hâte, et courut de toutes ses forces jusqu'au sommet de la colline, d'où ses yeux pourraient embrasser toute la campagne.

— Après tout, se dît-îl, quel que soit le chemin qu'elles aient pris, ces maudites bêtes sont toutes attachées ensemble...

Et il se rappela avec beaucoup de soulagement

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que r histoire de Nicolette et d' Aucassiu était très longue, — une des jeunes filles le lui avait dit à l'oreille. Peut-être resteraient-ils dans la taverne plus longtemps que le capitaine n'avait dit... si du moins le troubadour réussissait à les amuser. — Ah ! Antoine, vous pouvez vous reposer sur le troubadour. Il déploiera tous ses moyens pour les amuser. C'est pour cela qu'il est là, pour les retenir tous pendant les précieuses minutes qu'il faut à Cœur- Blanc pour atteindre Lyon.

Antoine suivit donc la route jusqu'au petit monticule d'où Jean de Lugio avait d'abord aperçu le groupe rassemblé devant le cabaret. Le pauvre garçon arriva sur la hauteur tout hors d'haleine et scruta le vaste horizon. Là-bas quelques vaches, un voyageur ou deux qui cheminaient solitairement, des nuages de poussière qui s'élevaient de la chaussée et pourraient bien cacher quelque chose... ceci ou cela, ou autre chose, qui pouvait dire?... mais des chevaux, rien qui en annonçât. . .

Le malheureux garçon grimpa sur un arbre, mais il ne fit que perdre du temps, car il ne vit rien. Tout ce qu'il découvrit, ce fut Philippe de Fontroyes, le boiteux, qui rentrait chez lui clopin-clopant, avec sa triste vache. Il s'élança

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à sa rencontre, mais Philippe était très sourd, et, cx)mme tous les gens bêtes, il ne répondait jamais à une question avant de savoir quel était c^^lui, qui la posait, pourquoi il la posait et dans quel but il la posait. Quand il fut enfin éclairé sur ces trois points, il se décida à répondre :

— Des chevaux !... non, pas de chevaux; non, non ! pas de chevaux !...

Il avait vu une paire de mulets qu'un homme avec un pourpoint rouge conduisait. Il y avait deux heures de cela. Mais pas de chevaux...

Philippe avait des yeux et aurait certainement vu passer Cœur-Blanc, le cheval du troubadour et celui de l'étranger qui venait d'arriver, en tout trois chevaux, et il avait au moins assez de mémoire pour se le rappeler. Son assurance qu'il n'avait vu passer aucun cheval était donc fort décourageante pour Antoine...

Pauvre garçon !... Use tourna un moment vers la taverne ; il pensait à la gracieuseté et à l'amabilité avec laquelle I/)ulou lui avait parlé ce matin même, et au ruban bleu qu'il comptait lui donner le lendemain ; et en même temps, faut-il le dire?... il pensa à son costume des jours de fête qu'il gardait dans son coffre, dans le misérable grenier oh il dormait. Mais il pensa aussi

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au fouet qu*îl était sûr de sentir sur son dos, s* il était découvert. Il ne verrait jamais plus I/)ulou, ni ses beaux habits. Il regarda une dernière fois la taverne, et s'enfuit le long de la chaussée — loin d'elle et de Lyon ! — aussi vite que ses jambes purent l'emporter.

lye troubadour, qui voyait tout, vit, ou sentit, ou devina l'entrée du nouveau venu, et il entendit Antoine qui fermait la porte extérieure de la taverne. Il n'en continua pas moins son récit. L'étranger, d'un geste courtois, fit comprendre qu'il ne voulait pas l'interrompre et prit près du grand feu le siège que dame Gravier, pour faire montre de son hospitalité, lui fit donner avec beaucoup d'empressement.

Le capitaine se secoua comme s'il avait un peu

sommeillé pendant les derniers refrains, puis il se

remit à écouter le troubadour qui chanta cette

petite chanson avant de continuer son histoire :

Lors Aucassin s'en retourne, De douleur l'âme navrée Par l'absence de sa mie, De sa mie au clair visage Qu'il ne pouvait retrouver. Rien ne le peut consoler. . . .

Il s'en va vers le palais Dont il franchit les degrés ;

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Puis il entre en une chambre Où ses yeux fondent en eau.

— Ah ! dit-il, ma Nicolette, De si belle contenance, Si belle en tout et partout :

A parler comme à se taire, A rire comme à bouder, A jouer comme à baiser.

Ah ! ma Nicolette aimée.

Où donc êtes-vous, ma mie.

Quand je suis près de mourir Du'chagrin que j'ai pour vous, Ma douce amie ?. . . .

Il est difficile de décrire l'effet que produisirent les vers qui terminaient la petite chanson, les trois voix chantant en parfait unisson et avec le même entrain, montant rapidement d'une octave au-dessus de la clef à laquelle elles auraient dû revenir,

I^ troubadour continua alors son récit :

€ Dans l'intervalle, la lutte continuait et le comte Bougars serrait de près le comte Garin, Il avait mille hommes d'armes dans un camp, et il en avait mille dans un autre. Et pendant qu' Aucassin était enfermé dans sa chambre, se lamentant après sa chère Nicolette, le comte amenait de grands béliers pour abattre les portes de la ville,»

— Ah oui ! grommela le capitaine, parlez-nous des béliers. J'ai moi-même été sergent dans une compagnie d'artillerie à Gron !...

Là-dessus, il vida son verre et, se renversant sur sa chaise, il ferma les yeux pour mieux écouter, comme font certaines personnes à l'église pour mieux entendre le prédicateur.

«...Il amena d'un côté de la ville un bélier sous le commandement d'un brave sergent, et d'un autre côté, il en amena un second commandé par deux comtes et un duc.

> Enfin, quand il crut que tout était prêt, il massa des deux côtés de la ville tous ses fantassins et ses cavaliers pour donner l'assaut...

— Qu'avait-il besoin de cavaliers pour ouvrir une brèche? grommela l'officier.

— Je demande pardon à monsieur le capitaine, dit le troubadour qui avait fait cette faute à dessein, mais le collègue qui m'a conté cette histoire n'avait pas vu autant de sièges que vous.

— Je le crois bien, je le crois bien... grommela l'ivrogne, satisfait du succès de son interruption.

Le troubadour continua du même ton qu'auparavant et comme si le capitaine était son seul auditeur.

< Tout le monde de la ville fut appelé sous les

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armes pour défendre ses murs. On supposait que r attaque se ferait à Test de la ville, parce que la brèche s'y trouvait...

— Oui, oui, sans doute, Tattaque se fera là où se trouve la brèche, grommela le vétéran, en faisant d'un air suffisant un signe de tête à l'aubergiste et à ses compagnons, comme pour dire : « Bien sûr que nous connaissons la guerre mieux que ces chanteurs ambulants. >

Le troubadour continua :

€ IfQ principal corps des assaillants aurait bien pu commettre une grande faute, si on avait laissé faire les ducs, mais le brave sergent dont je vous ai parlé...

Il nous est impossible de vous dire quelles merveilles le sergent allait accomplir de son côté, et le duc et le comte du leur dans leurs efforts pour rivaliser avec un sergent aussi formidable... car, à ce moment critique, le cheval qu'Antoine avait laissé geler, pensant qu'il était temps que l'on s'occupât de lui, fit entendre un hennissement qui n'annonçait rien de bon... Ce hennissement résonna dans la salle pleine de monde ; l'aubergiste lui-même sç leva de sa chaise, regarda au-

tour de lui et, voyant que tous les domestiques couraient dehors, il les suivit. Le maître du cheval et les gendarmes en firent autant, et le troubadour et les jeunes filles furent laissés seuls dans cette confusion.

— Antoine ! Antoine !... où est Antoine?...

Le nom d'Antoine partait de toutes les bouches. A dire vrai, de telles clameurs dans la taverne n'étaient pas rares. Le pauvre Antoine était l'homme à tout faire, toujours appelé.

— N'allez pas dans le froid, monsieur, dit Jean Gravier, habitué à faire valoir les misérables ressources de sa pauvre taverne par les mensonges les plus audacieux: rentrez dans l'auberge, je vous en prie ; ma femme a préparé un bon souper, Antoine a conduit les chevaux à l'abreuvoir...

' — A l'abreuvoir !... dit l'étranger avec un juron; pourquoi n*a-t-il pas soigné le mien?... pourquoi ne lui a-t-il pas donné une litière, comme il avait dit qu'il le ferait?... Pourquoi m' a-t-il trompé ?... Mon cheval a eu le temps de geler pendant que vous et vos gens vous chantez vos chansons d'amour.

— Voyez ! dit Jean Gravier, je vais le bou- • chonner et l'étriller moi-même. — Il conduisit

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la pauvre bête à T écurie, en se demandant où était Antoine avec les autres chevaux, et fit signe à Ode, un des camarades, de le suivre.

— Jean Gravier, venez ici, pourquoi tout ce tapage? et qu'avez- vous fait des chevaux de ces honorables gendarmes de Tévêque et du chapitre de Lyon? C'est en ces termes, avec des jurons, des hoquets, et toutes sortes de malédictions que debout sur les marches de la maison le chef des policiers interpellait le cabaretier.

Jean Gravier faisait semblant de ne pas entendre...

— Venez ici, chien de cabaretier, et répondez à l'accusation portée contre vous... Telle fut la seconde sommation de cet imbécile d'ivrogne qui, sentant bien qu'il n'était guère capable de courir après le coupable, voulait par la hauteur de son ton et la dureté de ses paroles regagner ce que lui enlevait l'impuissance de ses jambes.

Jean Gravier n'osa pas s'éloigner...

— Pour l'amour de Dieu, trouvez les chevaux.

Ode. Que Pierre remonte la route et qu'André la descende : ils devront les découvrir, à moins que cette brute d'Antoine n'ait eu l'heureuse inspiration de les mettre tous à l'écurie...

Avec cette bienheureuse idée qui lui fournissait

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xm nouveau mensonge, il se tourna vers Tétran* ger qui le suivait furieux et dit :

— Je n'avais pas réfléchi, monsieur. Le garçon Us a tous conduits à l'écurie, il faisait si froid.

— Il les a conduits à l'écurie? i)ourquoi n'y a-t-il pas mené le mien? que m'importe les chevaux des autres? Je vais étriller le mien moi-même !

Et Jean Gravier fut laissé seul, livré à la rage du capitaine ivre...

Mais il n'est pas nécessaire de rapporter ici sa colère ni celle des deux soldats qui encourageaient leur chef et applaudissaient à ses menaces et à ses injures. Jean Gravier baissa la tête devant l'orage, avoua qu'il était naturel que ses hôtes fussent indignés, maïs il voulut leur persuader qu'ils se trompaient ; et répétant son mensonge, il affirma hautement que les chevaux se trouvaient à l'écurie, et — à part lui — il priait tous les saints du calendrier que cela pût être vrai... Il fut tiré de l'embarras où il allait être d'imaginer de nouveaux mensonges par une clameur d'André, qui apparut sur la route avec quatre des cinq chevaux... Il venait de les trouver derrière un vieux moulin, à deux cents ]n^tres de là, sur la route de I^yon, dans une

direction exactement opposée à celle qu'Antoine avaît prise.

Hélas ! pourquoi le pauvre Antoine n* avait-il pas osé demander à l'étranger s41 n'avait pas rencontré cinq chevaux tout sellés?... il aurait alors pris le bon chemin au lieu du mauvais, il aurait trouvé les chevaux, les aurait ramenés sans avoir été découvert, il aurait le jour de Noël donné son ruban à Loulou, il aurait luimême revêtu ses beaux habits... tandis que maintenant le pauvre garçon fuyait à travers champ comme si sa vie était menacée.

André s'approcha, conduisant les chevaux, et personne ne remarqua d'abord qu'il n'y en avait que quatre, quand il en fallait cinq... mais, aussitôt qu'il arriva à la taverne, l'absence de Cœur- Blanc fut manifeste.

— C'est ce maudit voleur de chevaux de Meyzieux, s'écria le tavernier, et il a volé le meilleur cheval de tous. I^à-dessus, Jean Gravier rentra tristement dans la taverne, et se mit à songer au mensonge qu'il aurait à inventer pour rassurer le paisible personnage aux cheveux blancs qui était assis derrière la porte...

Mais, comme le lecteur le sait déjà, le paisible

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personnage aux cheveux blancs était parti depuis longtemps.

Dans Tentretemps, Jean de Lugio avait ajouté à la distance qui le séparait de la taverne tout l'espace qu'avait pu fournir les plus longues (enjambées de son coursier. Le soleil avait encore une bonne heure à luire avant son coucher, quand il échappa aux gendarmes après la perte de temps qu'il avait dû subir.

Jean de Lugio n'avait pas sauté en selle aussitôt qu'il s'était trouvé libre; il avait commencé par couper la longue courroie qui attachait les chevaux au mur de l'auberge et s'en était servi pour les conduire tous les cinq du côté de l'abreuvoir, où ils avaient l'habitude d'aller boire. S'il y en avait dans la chambre de l'auberge qui avaient entendu leurs pas, ils avaient dû supposer que quelque valet les conduisait à l'abreuvoir et à l'écurie, maintenant que la nuit était venue... Pendant que les chevaux buvaient, Jean de Lugio sauta sur Cœur-Blanc. Sans lâcher la courroie, il avança prudemment pendant environ deux cents mètres vers un moulin abandonné, entouré de taillis derrière lesquels il pouvait s'abriter. Il s'arrêta en cet endroit pialgrç son désir de ne pas perdre de temps, et

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Rattacha les chevaux tous ensemble. Ce fut alors seulement qu*il laissa courir Cœur-Blanc, et pendant les quinze minutes qui suivirent il alla comme le vent.

Il comprit alors — ce que le lecteur sait déjà — que le troubadour au salut duquel il avait répondu, mais sans vouloir T écouter, avait agi en vrai ami dans le moment critique où il n'avait pas d'autre ami... C'était un des affiliés des Pauvres de Lyon : les paroles qu'il avait prononcées l'avaient bien fait voir.

Il avait reconnu Jean de Lugio, mais il lui avait fallu une minute pour savoir qu'il ne se trompait pas... Le brave garçon comprit enfin que le prêtre que les Pauvres de Lyon aimaient et honoraient, allait se jeter dans un grand danger..., et ce fut alors qu'il se mit à le poursuivre et à le héler dans l'espoir de lui faire éviter la taverne, où il venait de passer, et de le faire ainsi échapper aux regards et à l'interrogatoire des agents de la police.

Il avait lui-même eut soin de les éviter, car la réputation de ces policiers lyonnais était si mauvaise que les gens paisibles évitaient autant que t)OSsible de se trouver sur leur chemin.

Le prêtre comprenait maintenant que ce brav^

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garçon était courageusement venu à son secours, et s'était exposé à partager son sort, afin de pouvoir l'assister. Le danger n'était pas passé cependant, et Jean de Lugio devait rester inquiet jusqu'à ce qu'il eût traversé le long pont. Il n'entendit aucun cri derrière lui, et Cœur-Blanc, courant à bride abattue, faisait plus d'un quart de mille par minute.

Heureusement, il rencontra d'abord très peu de voyageurs sur la grand'route, et son furieux galop ne fut guère remarqué. Quinze minutes s'écoulèrent avant qu'il osât ralentir le pas de son cheval... Les clochers de Lyon se montraient maintenant dans le lointain. Il vit que le soleil était encore assez haut pour lui permettre de passer le pont-levis sans qu'il fût arrêté, et continuant sa route sans trop ralentir son cheval, il se joignit aux groupes de ceux qui entraient dans la ville, et s'aventura même à s'entretenir avec quelques-uns d'entre eux des fêtes qu'on préparait. Le chapitre voulait cette année-là donner plus d'éclat que jamais à la célébration de Noël, peut-être afin de montrer aux habitants de Lyon quels grands avantages leur assurait le nouvel ordre des choses, qui donnait à leurs pasteurs le gouvernement temporel de la ville et

des faubourgs aussi bien que le gouvernement des âmes...

lye prêtre se sentit rassuré et comme protégé par la compagnie d*un bon fermier que son frère avait invité à venir passer avec lui le jour de fête. Il entra en conversation avec lui. Devant eux s'avançait une voiture rustique occupée par la femme et les filles du fermier. I^a conversation tomba comme toujours sur la croisade. I^ fermier fit preuve de la plus grande ignorance sur la cause de Tentreprise et la géographie des lieux saints, et le prêtre fit de son mieux pour l'éclairer.

— Et les chevaliers seront-ils de retour à Pâques ?

— Dieu seul le sait ! répliqua le prêtre ett s' inclinant.

— Oui, Dieu le sait, mais qu'en pensez-vous vous-même ? Ils sont partis depuis longtemps...

— C'est un long voyage, dit le prêtre.

— Pas aussi long, je suppose..., que le voyage que ces beaux Anglais ont fait pour venir ici.

— Oh ! dît Jean de Lugio, beaucoup plus long.

— Plus long que le leur?... Pourquoi ont-ils donc traversé la mer alors ? Pourquoi ne sontils pas venus par terre ?...

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Le voyageur lui expliqua que T Angleterre était une île, et qu'il fallait que le roi d'Angleterre traversât la mer, quand il voulait sortir de son royaume.

— Et est-ce que le roi Saladin et ce vilain démon de Mahound habitent aussi une île? Je crois, dit le gros fermier, que je serais allé à la guerre sainte moi-même si j'avais pu y aller par terre...

I^ prêtre lui enseigna que la ville sainte n'était pas dans une île, et qu'on pouvait y aller par terre. — Du temps des croisades précédentes, ditil, beaucoup de chevaliers s'y rendirent par terre ; ils firent toute la route sur leurs bons chevaux ; mais il en périt tant que les rois sont partis en bateaux cette fois pour arriver plus vite.

Oh ! s'écria son compagnon, ils ont eu grand tort, car beaucoup d'hommes y iraient par terre qui ne voudraient jamais y aller par mer... J'en suis un, Philippe que voilà en est un, Jean, Hubert, Joseph... je pourrais vous en nommer sept qui partiraient s'il ne fallait pas aller sur l'eau.

lyC prêtre écoutait de bonne grâce, mais la lenteur à laquelle le soumettait la compagnie du

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bon fermier T obligea de le quitter pour aller plus vite. Il lui dit adieu et se hâta pour atteindre d'autres personnes qui allaient aussi à Lyon pour la fête.

Il n'était pas tout à fait rassuré, et craignait toujours d'entendre derrière lui la voix des soldats duviguier...

Il subit un dernier retard quand il dut attendre, au bord de la route, qu'une compagnie d'environ cent soldats à cheval eussent passé devant lui. C'était pour préparer à ces hommes leur quartier de nuit, à Meyzieux, que ses persécuteurs étaient partis en avant-garde. Le prêtre attendit que le dernier d'entre eux fût passé, puis il prit bravement la chaussée qui traversait un petit chajnp pour arriver avant eux au pont provisoire, où il devait passer le Rhône pour la dernière fois, — à ce même pont que le pauvre Prinhac avait passé le matin même avec tant de succès.

Le soleil brillait rouge et étincelant au-dessus de la hauteur de Fourvières, et le prêtre avait ralenti son cheval pour le soumettre à une allure régulière afin de ne pas attirer l'attention des domestiques de la ville, fils de fermiers, lesquels quittaient Lyon pour aller célébrer la fête du lendemain chez leurs parents, et celle des groupes de

paysans quî se pressaient vers la ville pour aller assister aux fêtes par lesquelles le chapitre voulait à la fois célébrer la naissance du Sauveur et amuser ses sujets. Il y avait en ce moment tant de ces groupes et ils s'avançaient si lentement que, si le prêtre avait le moins du monde douté qu'il trouvât les portes ouvertes, le grand nombre de voyageurs l'aurait rassuré.

Au pont même, on ne faisait pas mine de vouloir examiner ou retenir les passants. Tant d'habitants de la ville et tant de paysans entraient et sortaient, que ce jour-là semblait être considéré comme un jour exceptionnel, où les formes ordinaires de la discipline militaire pouvaient être supprimées ; et la sentinelle, qui était assise paresseusement sur un banc près de la herse du pont, sa hallebarde à terre à côté de lui, ne se donnait pas même la peine d'interroger les passants. Jean de Lugio, qui avait appris de Prinhac l'histoire de son passage, regarda avec une certaine curiosité cet homme, ainsi que son officier qui flânait dans le corps de garde derrière lui. Mais il ne reconnut ni l'un ni l'autre. Ils n'étaient certainement pas de ceux qu'il avait connus parmi les affiliés aux Pauvres de Lyon. Ils appartenaient probablement tous deux à quelque compagnie de

soldats mercenaîres que le chapitre avait appelés d'une autre province.

Le prêtre avait traversé le pont avec lenteur et précaution et mettait maintenant le pied sur un terrain où chaque maison lui était connue, et réveillait en lui des souvenirs agréables ou douloureux. I^es rues étaient plus animées que d'ordinaire, parce que la veille de Noël était presque autant un jour de fête que le jour de Noël même. I^e voyageur savait très bien que s'il avait été revêtu du costume ecclésiastique, une personne sur cinq eût reconnu en lui l'un des proscrits. Être reconnu eût été dangereux en tout temps, mais être arrêté ce soir-là par un des officiers du viguier lui eût enlevé l'espoir de pouvoir rendre le service pour lequel on l'avait appelé. Il avait donc, pendant la petite distance qu'il lui restait à faire dans les rues de la ville, plus de risques à courir qu'il n'en avait couru pendant toute la journée, et il fallait qu'il mtt tous ses soins à se protéger. Ses yeux cherchèrent dans les groupes, aux coins des rues, quelqu'un qu'il cotanût pour appartenir à la société des Pauvres de Lyon y et qu'il ne craindrait pas de tirer de la foule en lui faisant le signe conventionnel; à cet homme il confierait son cheval

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pour qu'il le reconduîsît tranquillement atte écuries de son maître, pendant que lui-même se rendrait à la maison à pied, et échapperait ainsi à l'observation des curieux. Mais la poignée de Pauvres qui habitaient Lyon ne trouvaient aucun plaisir dans ces rassemblements de rues et ne s'intéressaient que fort peu aux réjouissances que le chapitre avait organisées. \

Jean de I^ugio crut devoir quitter la place publique pour prendre une rue étroite, moins encombrée de flâneurs et de curieux. Il descendit de son cheval, et, le conduisant par la bride, il s'approcha d'un groupe de gamins qui passaient le temps ensemble dans l'allée ouverte de la cour d'un marchand. Il leur montra une pièce de monnaie de cuivre en disant :

— Lequel d'entre vous veut conduire mon cheval de l'autre côté de ce petit pont? Ceci sera pour lui.

— Ce n'est pas votre cheval ! dit insolemment le plus grand des gamins; c'est celui de Jean Valdo, et à moins qu'on ne l'ait volé... il n'y a que Jean Valdo lui-même ou son groom qu'on puisse voir sur ce cheval.

L'argent les tentait tous, mais ils avaient peur (Je se charger de la commission. Être trouvé

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avec un cheval volé par la police du nouveau gouvernement pourrait bien coûter au coupable sa fête de Noël, et probablement davantage...

I^'impertubable sang-froid du prêtre ne l'abandonna pas.

— C'est le cheval de Jean Valdo, dit-il, et c'est aux écuries de Jean Valdo que je vous demande de le conduire. Est-ce que je ne vous paie pas assez ?... Voici encore une pièce à l'effigie de l'archevêque, ajouta-t-il en tirant de sa poche une seconde pièce de monnaie.

I^' offre était tentante,., mais la peur de la police l'emporta, et le second garçon répliqua avec un grossier juron que le voyageur ferait mieux de conduire lui-même ses chevaux. Là-dessus, ces deux jeunes vauriens, comme s'ils compromettaient le bon renom de I^yon en faisant l'honneur d'une aussi longue conversation à un villageois poudreux, firent entendre leur cri de ralliement aux autres gamins de leur section et se précipitèrent comme des sauvages vers la place que Jean de I^ugio venait de quitter.

Deux petits garçons qui appartenaient à la bande allaient suivre, quand le prêtre, sentant peut-être qu'il fallait risquer quelque chose, peutêtre aussi parce que les visages plus innocents de

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ces jeunes enfants Tattiraîent, se baissa comme pour leur parler à l'oreille et chuchota ces mots :

— Ne voulez- vous pas conduire ce cheval chez Jean Valdo pour T amour du Christ?...

I^'un de ces braves enfants répondit en grimpant sur la selle du cheval :

— J'irai n'importe où je suis appelé

— Dites-lui, mon garçon, que celui qu'on a appelé est proche...

— Je lui dirai que celui qu'on a appelé est proche. Adieu!...

I^' enfant disparut et le prêtre traversa en hâte la péninsule en pénétrant dans des cours et des arcades où il n'aurait pu entrer avec son cheval ; il passa ensuite le pont jeté sur le plus étroit des deux fleuves, et quelques moments après avoir été annoncé par l'enfant, il arriva à la porte de Jean Valdo, où il trouva Giulio le Florentin qui l'attendait.

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