CHAPITRE IX
LE maître et P élève tombèrent dans les bras Tun de l'autre et s'embrassèrent sans dire un mot... Il y avait cinq ans qu'ils ne s'étaient vus, et les communications par lettres et par messagers étaient alors très peu fréquentes. Leurs premières paroles furent pour la malade :
— Comment va-t-elle? demanda le prêtre.
— Elle vit ; je puis au moins dire cela, mais je n'en puis guère dire davantage... Son pouls devient plus rapide d'heure en heure et sa respiration plus mauvaise; quant à ces convulsions qui la mettaient à l'agonie, il s'en est à peine produit. Vous rappelez- vous cette nuit avec les bateliers, à Anse?... Cette enfant a souffert plus que ces hommes...
— Vous reconnaît-elle ?
— Elle ne reconnaît ni hommes ni choses...
Elle parle tantôt à sa chère montagne, tantôt à quelque vieux mendiant boiteux, tantôt au roi Saladin et tantôt à sa cousine Gabrielle.
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— Ouï, elle revit T heure qui a précédé son empoisonnement. C'est un effet que ces poisons produisent.
Ils échangeaient ces paroles en traversant la cour et en montant l'escalier qui conduisait à la jolie chambre de la pauvre malade.
A cette époque, la science médicale était encore dans son enfance, et la classification des poisons, bien établie aujourd'hui, était alors presque in- ■connue, même des plus savants. I^a science actuelle les divise en irritants, narcotiques, narcotiques acrides, et septiques, d'après leur manière différente d'affecter l'organisme humain. I^ persil sauvage à feuilles de ciguë, qui croît abondamment dans les champs du sud de la France et que la bonne femme Prudhon avait été assez distraite pour cueillir au lieu d'une autre racine inoffensive, appartient à la classe des narcotiques acrides. Madame Valdo, afin de rendre sa préparation plus forte, avait mis dans la décoction la poudre de la racine même, et l'enfant, qui avait eu à cœur de faire tout ce que sa mère voulait, et aussi parce que la médecine était si nauséabonde, avait hélas 1 avalé la drogue tout d'un trait... comme si c'eût été le plus innocent des liquides.
I^ Florentin serait tout bonnement appelé em-
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pîrique par la science d*aujourd*huî, nom qu'on donne à celui qui n'a pour se guider que les découvertes de son expérience. Il aurait avoué luimême qu'il n'était guère autre chose..., mais ses découvertes avaient été nombreuses, et il avait beaucoup observé. Depuis son enfance, les lois et les problèmes de la vie l'avaient très vivement intéressé ; et de ce que les maladies et la santé lui avaient fait découvrir, il avait tenu bonne note et n'en avait rien oublié.
S'il avait écrit à son maître qu'il soupçonnait les femmes d'avoir mélangé avec la ciguë un des champignons vénéneux de la vallée du Rhône, c'est qu'il avait découvert des symptômes qui ne pouvaient s'expliquer par l'action seule de cette plante... Ces symptômes anormaux s'étaient révélés pendant toute la journée. Aussi le Florentin semblait-il avoir quelque peu changé son traitement de la première heure.
La malade, cependant, continuait à décliner.
Son parfait tempérament, la force de sa constitution et la pureté de son sang la protégeaient ; malgré cela, tous les symptômes disaient qu'elle devenait plus faible d'heure en heure...
Jean de Lugîo alla au chevet du lit et répondit par un signe de tête amical à la salutation em-
pressée et profondément respectueuse du père de l'enfant. Jean Valdo éprouva en le voyant une bien grande surprise. Il voyait que ce maître du jeune Giulio, cet homme qu'il avait si impatiemment attendu pendant cette journée d'angoisse et de prière, était un des compagnons quotidiens de son parent, Pierre Valdo ; il l'avait vu bien souvent avec lui dans sa maison et à son magasin. Pour tous ces compagnons de Pierre, le mépris de Jean Valdo était plus profond encore que celui qu'il avait pour son parent, car il les considérait comme des tentateurs qui l'avaient entraîné dans leurs folies et lui avaient fait abandonner ses occupations. Et maintenant Dieu voulait que ce fût à ce même homme qu'il avait dépêché ses domestiques et ses chevaux, pour lui qu'il avait violé les lois de Lyon, et c'est lui qu'il avait appelé de ses prières tout le long du jour.
Madame Valdo quitta sa chaise au chevet du lit et l'offrit à l'étranger avec une grande révérence.
Pendant ces premiers instants, pas un mot ne s'entendit dans la chambre. Le nouveau médecin ne mit pas sa main froide sur le pouls ni sur le front de la malade, mais il mit son oreille assez près de son cœur pour écouter sa faiblç respira-
tioa. Il essaya de saisir Todeur de son haleine à sa sortie des narines. Il plaça la chandelle plus près d'elle pour mieux voir la couleur de sa figure, et il envoya même la lumière sur Tceil ouvert et presque immobile qui le regardait d'un air si étrange... Il se tourna alors vers son élève pour lui demander en détail ce qu'il avait fait pour la malade.
Le lecteur en sait déjà quelque chose. Madame Valdo et ses voisines, qui étaient assez familières avec la manière de traiter les maladies en ce temps-là, avaient fait boire à l'enfant une grande quantité d'huile mêlée avec de l'eau chaude, aussitôt qu'elles avaient reconnu qu'elle avait avalé du poison. . . Elles avaient ainsi réussi à débarrasser son estomac d'une bonne partie de la décoction et même d'une partie de la lie qu'elle avait avalée, mais comme Giulio l'avait découvert, le breuvage et tout ce qui y avait été mélangé avait séjourné si longtemps dans son estomac, que le poison était en partie entré dans son système... et ces convulsions, qui effrayaient tant son père et sa mère, prouvaient bien qu'on n'avait pas réussi à détruire complètement la cause de sa souffrance.
— Les convulsions ne durent jamais longtemps, dit le jeune homme à son maître, mais elles 1^
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laissent mortellement pâle, la figure hagarde, et elles se succèdent comme sî nos efforts ne produisaient aucun effet; j'ai eu plusieurs fois de la peine à ouvrir sa bouche, tant ses mâchoires étaient serrées. J'ai continué les applications de linge chaud et le massage commencé par les femmes. Son pouls me parait si anormal qu*à midi, et de nouveau à trois heures, j'ai cru bien faire de lui tirer un peu de sang ; nous avons gardé ce sang pour vous le montrer : le voici... Voilà six fois que je lui ai donné, toutes les heures, de ce noir animal que j'avais tout prêt ; je l'ai préparé moi-même en brûlant des os de mouettes, et je sais qu'il est pur et qu'il ne contient aucune matière végétale. N'a-t-il rien absorbé d'autre?... je n'oserais l'affirmer. J'ai hésité avant de donner du vin à une personne à qui je tirais du sang, mais quand j'ai trouvé que j'avais de la peine à sentir battre son pouls et que sa respiration ternissait à peine le miroir placé près de ses lèvres, je lui ai donné de ce vin de Bordeaux que vous voyez ici, et comme il m'a semblé ne lui faire aucun mal, j'ai répété deux fois ce traitement. Je lui ai administré aussi, trois ou quatre fois dans la journée, de cette camomille que sa mère avait préparée pour elle.
Le maitre approuva d*ua signe de tête, quand son élève lui présenta le contenu de la tasse, qu'il rendit à madame Valdo avec un sourire, le premier sourire qu'on eût vu dans cette cham; bre depuis vingt-quatre heures... et qui disait: < Ne désespérons pas tout à fait de la situation. > La mère se sentit encouragée par ce sourire. Le nouveau médecin avait ainsi commencé son œuvre par un détail qui est loin d'être le moins important des devoirs d'un médecin : l'attention à donner à la famille de son malade... La bonne dame se rappela alors qu'un homme qui avait fait à cheval quinze lieues, un jour d'hiver, devait avoir besoin de quelques rafraîchissements, et, heureuse de pouvoir faire quelque chose pour son hôte, elle se rendit immédiatement dans sa cuisine, auprès de ses servantes, pour s'occuper de son repas, ce qu'elle aurait dû faire, pensait-elle, depuis longtemps...
Jean de Lugio alla s'asseoir auprès du feu ouvert pour réchauffer ses mains à la flamme des charbons ardents. Il fit plusieurs questions au jeune Florentin, et alla lui-même examiner les écorces et les feuilles que les femmes avaient fait entrer dans leur médecine, et qui étaient encore sur de larges plateaux dans une petite anticham-
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bre voisine. Aussitôt qu'il fut bien sûr que le froid de ses mains ne ferait pas frissonner la jeune fille, il retourna au chevet du lit, sentit les pieds et lés mains pour s'assurer de la circulation du sang, écouta les battements du coeur, compta les faibles pulsations de son pouls, puis de sa propre main il versa dans la coupe d'argent cinq fois autant de vin de Bordeaux que son élève avait osé en administrer. Et alors, d'une main de maître et avec un air d'autorité, il fit prendre toute la boisson à la jeune fille qui malgré sa torpeur sentit qu'elle devait se soumettre à lui.
— Ne la dérangez pas, laissez-la reposer, dit-il. Et tous deux retournèrent auprès du feu.
— Vous me soulagez plus que je ne puisse vous dire, répliqua le jeune médecin. J'ai été poursuivi toute l'après-midi par le souvenir de l'axiome de Gerbert.
— Que vous avez eu le bon sens d'ignorer.
L'enfant doit peut-être la vie à votre rébellion... Le pape Sylvestre en sait plus aujourd'hui que lorsqu'il écrivit ses axiomes, et nous ne devons pas plus avoir peur des papes qui sont morts que de ceux qui vivent. Je ne vois pas que votre stimulant ait fait aucun mal ; si elle doit se relever, nous devons y aider par tous les moyens. Mon-
trez-moi votre panier, et apprêtons- nous à suivre votre traitement avec quelques élixirs plus actifs que les vins surs de notre ami.
Le nègre plaça une petite table au coin du feu, et, avec l'aide de son maître, il tira du panier toute une collection de flacons et de bouteilles qu'il rangea sur la table. Le maître examina avec soin leurs étiquettes, déboucha plusieurs flacons, en versa quelques gouttes dans le creux de sa main, les goûta et mit de côté deux fioles ; il ordonna ensuite au nègre de remettre les autres dans le panier et de les emporter. Se tournant alors vers Giulio avec ce bon sourire qui n'était pas sans un peu de raillerie, — le même sourire qui avait animé son visage quand il avait avalé la potion de camomille — il dit :
— Êtes-vous donc retourné aux siècles des ténèbres et de l'ignorance? Je n'ai pas vu de pareilles médecines depuis que notre grand Bernard est mort, — parce qu'il n'y en avait pas de meilleures. On s'imaginerait que nous sommes Adam et Eve dans le paradis, et qu'Adam boit tout bonnement ce qu'Eve lui fait cuire.
— Cher maître, dit le Florentin, souvenez- vous de l'endroit où vous êtes, et d'abord parlez plus bas, Oui, nous sommes retournés snxx sièclçs des
ténèbres, nous y sommes en plein, à l'heure la la plus noire de ces temps ténébreux. Oui, mon cher maître, celui qui parlerait d* Averroès devant un homme qui serait capable d'aller le dénoncer à la police se condamnerait lui-même à l'exil dans vos montagnes... Et si je puis parler d'Abulcasis, c'est parce que personne à Lyon, si ce n'est vous, n'a jamais entendu son nom. Oui, il faut que nous vivions et mourions avec les simples d'Eve, tout juste comme il nous faut être sauvés ou damnés par la théologie du pape Alexandre...
J'ai amassé mes essences et mes élixirs goutte à goutte, et les petites fioles que vous avez mises de côté sont tout ce que j'ai pu sauver le jour où les huissiers du viguier ont vidé votre laboratoire dans la rue. J'aurais bien voulu emporter vos précieux alambics, mais les hommes de l'archevêque étaient là avant moi, et tout est allé au palais !...
— Au palais?...
— Je suppose qu'ils sont allés au palais; mais que sais- je? ils sont peut-être allés au fumier... peut-être aussi on les a donnés en présent à Muley Pacha... En dehors de cette chambre, il n'y a pas un homme à Lyon qui connaisse leur inesti* mable valeur ou qui sache comment les employer.
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— Au palais!... répéta Tabbé sans tenir le moindre compte de T avertissement que son élève lui avait donné, et comme s* il rêvait tout haut; au palais !... ah ! oui, au palais...
En disant cela, il se tourna vers madame Gabrielle,qui était entrée doucement et plaçait sur la table à côté de lui un plateau couvert d'une serviette et chargé de boissons chaudes, d'une soupe savoureuse et de viande grillée.
— J'espère que monsieur Tabbé n'est pas mort de faim ? dit-elle.
— Monsieur l'abbé va mieux, répondit-il avec son doux sourire, parce qu'il croit que votre chère enfant ne va pas plus mal. Les prières que vous avez adressées à Dieu pour elle, et, j'en suis sûr, ses propres prières, lui ont fait grand bien ; et les bons soins que vous et mon ami lui avez donnés pendant toute cette journée n'ont pas peu aidé vos prières.
Comme il finissait cet aimable discours, le prêtre-docteur se mit à manger le potage que la bonne dame avait fait pour lui. Et ce n'est pas comme un scolastique, mais comme un chasseur ou un soldat qu'il attaqua ce repas... Tout en mangeant, il recommença à parler au Florentin, saos fairç aucune attention à la présence de 1^
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mère qui, debout derrière lui, la serviette sur le bras, et comme si elle eût été sa servante, suivait des yeux sa cuiller, sa fourchette et tous ses mouvements pendant ce repas improvisé.
— Où est toute la vieille compagnie et vous autres, les jeunes, les cinq amis qui vous appeliez les saints}.,. Hélas ! je puis répondre moi-même à mes questions. Etienne et Marley sont morts avant l'arrivée des mauvais jours. Lambert et Suger sont en Bohême avec notre ami, parce que les gens d*ici ne connaissent pas la vérité, et que la vérité ne les connaît pas. Montereau, m*a-t-on dit, est allé à la guerre sainte. Il aura peut-être appris quelque chose quand il reviendra. . . Plût à Dieu qu'ils fussent tous allés en Orient pour s*éclairer. . • i — Et le Laboureur, monsieur, celui-là a brûlé ses livres et brisé ses instruments pour entrer au couvent des bénédictins, à Cornillon. Quant aux saintSy je suis le seul qui reste ici pour vous dire ce que les quatre autres sont devenus... Georges est au fond de la Méditerranée, Hugues est avec r empereur; les deux autres sont en Orient, à Saint-Jean-d'Acre, je pense; j'ai moi-même été bien près de les accompagner... Oui, mon maître, Lyon est aujourd'hui plongé dans les plus noires ténèbres, . .
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La garde-malade qui était au chevet du lit lès interrompit en ce moment et le prêtre s'approcha de r enfant. KUe était fort agitée et son estomac semblait vouloir rejeter le vin qu'il lui avait fait boire... Il expliqua à la mère comment elle devait coucher sa fille et appliquer les linges chauds sur son ventre; et, changeant de ton, il dit à son élève en lui passant une des fioles qu*il avait gardées sur la table :
— Donnez-lui trente gouttes de cela. . . mais quelle pitié qu'il faille l'empoisonner avec du vin aigre quand il lui faudrait de Télixir !... Croyezvous donc que si Ton n'a pas assez de cœur pour nous faire don de deux cents gouttes d'élixir de la formule Amauld ou Abulcasis, nous ne pourrions pas les avoir pour de l'argent ?. .. N'y a-t-il donc personne qui en possède un flacon, une fiole, un vase quelconque, ne fût-ce qu'une coquille de noix?..,
— Personne, mon maître, depuis que les huissiers ont forcé les magasins de Simon Cimchi et versé ses précieux élixirs dans la gouttière.
— Personne, répéta lentement le prêtre, per^ sonne... excepté au palais. L'archevêque en sait assez pour reconnaître sa main droite de sa main gauche, et même pour reconnaître un élixir d'ude
décoction ; mais il est parti pour cette folle aventure. Qui occupe sa place ?. . .
Le Florentin, qui était peu au courant des affaires d'église, appela Jean Valdo qui se tenait silencieusement au chevet de sa fille, pour lui poser la question de son maître :
— Qui tient la place de l'archevêque pendant son absence en terre sainte?...
Ce matin-là même, Jean de lyUgio n'eût trouvé aucun intérêt à savoir qui occupait cette haute position. Jean Valdo lui répondit que Stéphen de Saint- Amour, étant doyen du chapitre, remplaçait l'archevêque. Mais il était en ce moment auprès de sa famille, en Bourgogne, et le plus vieux des chanoines, un certain abbé Guillaume, occupait sa place : < Je l'ai vu remplir les fonctions de l'archevêque aux solennelles cérémonies de Noël. >
— Guillaume de Saint - Bonnet peut-être. . . , Guillaume de Roux peut-être..., Guillaume de Chapinel peut-être. . . , Guillaume de Cologne peutêtre... Je me les rappelle tous, et ils connaissent tous ma signature. Giulio, porterez-vous ce message à ce locum tenentem^ à cet archevêque
pro iempare /...
Tout en parlant, il écrivait sur ses tablettes.
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' — Vous n'oseriez pas, mon maître...
— L'estomac de Tenfant refuse votre vin plein d'eau ; ce qu'il lui faut, c'est autant de stimulant à l'intérieur que vous en avez appliqué sur sa peau. Dans l'armoire aux médecines de l'archevêque se trouvent assurément mes précieux élixirs, et sans doute aussi ceux de Cimchi. Si l'archevêque était ici, il n'y aurait aucun péril à courir. Il sait traiter un alambic aussi bien que moi-même... Quant à oser, mon ami, il n'y a pas de danger pour un enfant de Dieu... Je suis venu ici pour Tamour du Christ, et c'est En Son Nom que je deûianderai à ce serviteur de Dieu d'envoyer l'élixir â notre malade. Vous ne refuserez pas de marcher, et lui ne refusera pas de donner ; et alors, s'il plaît au Seigneur de bénir nos faibles efforts, tout ira bien. Quoi qu'il arrive, nous aurons fait de notre mieux et nous aurons demandé En Son Nom...
I/C Florentin, sans proférer une parole, se leva, s'inclina et prit le parchemin. Il y était écrit ce qui suit :
< Pour i,' amour du Christ
A mon frire Guillaume^
chanoine de la cathédrale de Saint-Jean.
J'écris ces mots au chevet du lit d'une de vo#
brebîs, la petite Félicîe Valdo. L'enfant se meurt parce 'îue nous n'avons pas pour la sauver Télixir de Cordoue de la seconde formule d' Abulcasis. Envoyez-le-nous, mon frère,
Votre frère en Jésus-Christ,
Jean de Lugio. i
Et au bas de la page il y avait la croix de Malte.
Giulio le Florentin prit la lettre, traversa la cour et, tout en marchant, jeta sur ses épaules le noir manteau de docteur qu'il avait laissé dans le vestibule quand il était entré chez Jean Valdo pouf traiter sa fille. Il était lui-même étonné de se sentir si confiant dans le succès de l'étrange démarche que son maître lui imposait... Si tout autre lui avait parlé de tenter une pareille entreprise, il aurait répondu que la tentative était
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absurde et ne pourrait jaxnais réussir. Mais, du moment qu'il en fut chargé, la confiance de son maître passa en lui et, bien plus, il savait qu'il n'échouerait pas, puisqu'il était de toute nécessité qu'il réussît... Il était clair pour lui que son maître pensait qu'à moins que cet élixir de Cordoue ne fût trouvé, et promptement trouvé, leur bataille était perdue, que l'enfant ne se remettrait jamais sans l'aide d'un stimulant qui fût précisé* ment celui que son état réclamait, et beaucoup plus puissant qu'aucun de ceux qu'il avait à sa disposition. 1
C'est donc plein de courage que le jeune docteur sortit de la maison du tisserand pour aller remplir la mission la plus étrange qu'il pût imaginer... Après avoir gravi un moment la colline, il se trouva à la portée des voix qui chantaient la messe de minuit à la cathédrale de Saint- Jean. Dans la grande nef, qui venait d'être achevée, le chapitre tout entier et un nombreux clergé étaient en train de célébrer ce premier office de la fête de Noël. IfSL nef elle-même, le portique et la rue en face de l'église étaient encombrés de monde, et le jeune homme vît qu'il lui serait impossible d'entrer de ce côté. Il contourna l'édifice pour arriver à un petit portique qui conduisait à la porte
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d'une sacristie Voisine du sanctuaire. C*est là qu'il se présenta. Il n'eut pas de difficulté à entrer, car dans la confusion et T enthousiasme qui régnait, tout le petit clergé, les sacristains et autres serviteurs de T église s'étaient massés aux portes et autres ouvertures pour voir la pompeuse cérémonie, et le Florentin se trouva bientôt mêlé à cette foule de spectateurs privilégiés. Il choisit aussitôt son homme parmi eux et son choix, comme on le venra, fut heureux. 8' approchant d'un prêtre de haute taille, qui regardait au-dessus des têtes, il lui parla à l'oreille dans ce latin vulgaire qui commençait déjà à devenir de l'italien dans son propre pays. Il se fit que le prêtre était, comme il l'avait deviné, un de ses compatriotes et qu'il le comprit.
— J'ai besoin, murmura Giulio, de parler tout de suite à monsieur le chanoine.
— Impossible, fit l'autre, surpris de sa présomption... Voilà le chanoine là-bas dans le fauteuil de l'archevêque; vous allez le voir s'avancer vers l'Aigle. i
— Aptid homines hoc impossibile est; apud Deum autem omnia possibilia sunt, répliqua vivement le Florentin, toujours à voix basse. Cela est impossible pour les hommes, mais pour Diett
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tout est possible. — I^ bon lévite se retourna avec surprise pour voir quel était cet homme qui citait r Écriture sainte avec tant d' à-propos et de piété.
— Je vous dis, mon ami, ajouta Giulio avec chaleur, je vous dis que j*ai ici quelque chose à montrer à monsieur le chanoine Guillaume : c'est une question de vie ou de mort, sinon pour lui au moins pour d'autres. Il ne remerciera pas celui qui m'empêcherait d'arriver auprès de lui.
— Qui vous en empêche? dit l'autre brusquement. Entrez si vous pouvez. Vous voyez bien que c'est impossible, du moins pour vous et moi. . Silence maintenant, voilà qu'il s'agenouille devant l'Aigle...
Cet Aigle était de bronze, aux ailes ouvertes : sur ces ailes reposait le beau missel où le premier des chanoines devait en l'absence du doyen et de l'archevêque lire sa part du service divin,
' Il commença sa lecture d'une voix claire et puissante.
• — Pour l'amour du Christ, mon ami, dit Giulio à son compagnon presqu'à haute voix, frayons-nous un passage. A deux nous saurons bien arriver au révérend chanoine avec cette
missive. Y a-t-il rien que nous ne puissions accomplir si nous l'entreprenons
cEn Son Nom?>
La clialeur qu'il mettait à parler et son învocation du nom de Dieu entraînèrent son compagnon. Sans se rendre bien compte de son action ni du pouvoir qu'il exerça alors sur ceux qui l'entouraient..., le prêtre écarta avec autorité ceux de ses confrères qui se trouvaient dans leur chemin, comme si lui aussi avait un rôle à remplir dans la cérémonie..., — et bien sûr il en avait un, — si jamais homme a un rôle particulier à remplir dans le culte de Dieu. Son geste était si impérieux que ceux qui se trouvaient devant lui obéirent instinctivement ; et, à son grand étonnement il se vit bientôt avec son compagnon au premier rang des prêtres...
En ce moment le Florentin fut inspiré... Il sesentit gouverné par une de ces grandes impulsions que peu d'hommes ont connues, même une seule fois dans toute leur existence, forces prodigieuses qui nous élèvent au-dessus de nous-mêmes, nous remplissent d'une vie nouvelle, et nous font agir sans tremblement et sans hésitation sur un terrain que nos pieds n'ont jamais foulé et devant un spectacle que nos yeux n'ont jamais vu...
Prenant son guide inconnu par la main, il traversa bravement le resplendissant sanctuaire en présence de la grande assemblée, passa au milieu des rangées de prêtres agenouillés, et arriva ainsi devant T Aigle, où il se trouva debout près du chanoine Guillaume. lyC prêtre se laissa tomber à genoux d'un côté du chanoine, le Florentin de l'autre. Aux prêtres qui occupaient chacun la place qu'on leur avait assignée, cet incident dut paraître inexplicable et les frappa de surprise. . . Pour la masse du peuple il fut aussi inexplicable, mais il ne fut pas une surprise. Pour eux, il faisait partie de l'imposante solennité qui les tenait émus et prosternés sans qu'ils songeassent à s'expliquer la signification de tous ses détails...
Quant au représentant de l'archevêque, il ne s'était pas aperçu du voisinage de ces deux nouveaux venus ; pénétré qu'il était de l'esprit du service qu'il célébrait, et sans savoir presque qu'il fût entouré, il mettait toute son âme à pénétrer les fidèles du vrai sens des Écritures, et priait Dieu dans son cœur qu'il l'aidât à faire comprendre aux fidèles, à travers le vieux latin du missel, quelque chose des saintes paroles qu'il lisait. I^ bon prêtre lisait un passage après
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l'autre, s' arrêtant setilement aux intermèdes qiiî devaient être joués sur le g^rand orgue qu'on entendait pour la première fois dans la nouvelle cathédrale. I^ prêtre et le Florentin se gardèrent d'attirer l'attention du révérend chanoine pendant cette lecture.
Quand T officiant eut fini sa lecture et les organistes leurs alléluias, quatre prêtres commencèrent à chanter, en se répondant, la partie du service qui leur avait été assignée. I^ chanoine qui s'était jusque là tenu incliné sur le livre saint, releva la tête. C'est alors que le Florentin lui toucha légèrement l'épaule et lui dit en latin :
— C'est pour l'amour du Christ que je suis venu ici et que je vous dis : < Une jeune fille motitante à besoin de votre assistance et on m'a eominandé de venir vous chercher
En Son Nom.* . lya nombreuse assemblée des membres du petit clergé se montra stupéfaite, et indignée de la conduite de cet inconnu qui se permettait d'interrompre la grande solennité dans un pareil moment... . '
Quant à la principale figture dé cette fête, le chanoine Guillaume; son cœur brûlait de^l'ardeat
désir de faire comprendre aux fidèles comment il put se faire qu'un enfant né dans une crèche fût le < Prince de la Paix > et que le roi des rois se soumît aux plus humbles travaux. ly* interruption fut pour lui comme une réponse du Saint- Esprit à ses ferventes prières..., et quand le jeune homme lui parla dans la langue même de r Écriture sainte et en invoquant celui au nom duquel tous les miracles s'étaient accomplis, il répondit aussitôt :
— tEcce adsum^ Domine ^i^ et se tournant vers lui il ajouta : < Quo ducas seqîiar, > Seigneur, me voici, où tu me conduiras, j'irai. — Apercevant à cet instant le prêtre Alexandre à côté de lui, sa présence aussi lui sembla comme une partie de la vision ou du miracle qui s'accomplissait...; il le toucha de la main et lui montra le passage qu'il devait lire dans le missel ouvert sur l'Aigle et lui ordonna de continuer le service aussitôt que les organistes auraient fini le chant des alléluias. Puis il conduisit le Florentin hors du riche sanctuaire en se frayant. un chemin à travers les rangs des prêtres agenouillés, qui ne comprenaient rien à cet événement...; il arriva av^c lui à un crypte étroit au fond de la sacristie, I<a foule des gens d'église stationnés aux portes
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se pressèrent autour d'eux, mais leur chef leur fit signe de la main de rentrer dans le sanctuaire: ( Laissez-moi seul, dit-il, avec le messager, et qu*on chante T office de Noël sans en passer une syllabe. >
Se tournant alors vers le Florentin, il lui dit à demi-voix : c Adsum et sequar, > — c Me voici et je vous suivrai. >
— Monsieur le chanoine n*a pas besoin de me suivre, répliqua le jeune homme tout surpris de ne pas être surpris de tout ce qui se passait... En effet, celui qui se sent ainsi enlevé par une de ces inspirations que le Saint-Esprit envoie quelquefois à des hommes privilégiés, n'est nullement étonné de sa situation, et trouve au contraire que la chose doit se passer comme elle se passe, et il se demande même pourquoi tous les actes de sa vie ne s'accomplissent pas avec cette énergie et cette facilité — «Vous n'avez pas besoin de me suivre, monsieur, veuillez seulement lire la lettre que voici. )►
lya chanoine regarda le morceau de vélin que le jeune homme lui présentait, le parcourut de haut en bas, remarqua l'invocation < Pour l'amour du Christ > et l'appel < En Son Nom, > vit la signature du vieux compagnon de son noviciat et
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la croix de Malte dont il connaissait bien la signification pour les initiés. L'émotion qui s* était emparée de lui dès le commencement de cette aventure ne fit que s'accroître, quand ses yeux rencontrèrent ces mots-là ; il sentit que le guide divin continuait de le gouverner..., et il relut la lettre à différentes reprises.
— < Oh ! mon frère, dit-il enfin, notre frère demande ce que je n'ai pas le pouvoir de donner. Si seulement notre frère Stéphen de Saint- Amour était ici... lui connaît les alambics et les élixirs de r archevêque ; ou même Guillaume de Cologne qui en a quelque connaisance élémentaire. Mais moi, je n'y vois pas plus clair qu'un enfant. Je n'oserais pas même ouvrir la chambre où ces choses se trouvent de peur d'éveiller des esprits que je ne saurais gouverner...
^ Permettez-moi de dire à monsieur le chanoine que j'ai étudié les élixirs à la même école que monseigneur l'archevêque. — I^ jeune homme se garda de prononcer devant le prêtre et dans le lieu saint les noms païens d'Abulcasis et d' Averroës. — Si vous voulez bien me conduire au laboratoire, je saurai reconnaître les élixirs. c Eccâ adsum, quo ducas sequar^^ dit encore le chanoine.
— Comme Dieu le veut I Pour l'amour du
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du Clirist, je ferai ce que vous me demandez. Elle est toujours bonne Tœuvre qui se fait
cEn Son Nom.* . Kn parlant ainsi, il prit à un candélabre une des chandelles bénites qui éclairaient faiblement Tobscure sacristie, et invita son compagnon à prendre l'autre.
^ Ils laissèrent la chambre dans l'obscurité et emportèrent ces lumières vacillantes; ils tra-^ vetsèrent la cour au grand étonnement des palefreniers de service, et entrèrent par la porte particulière de l'archevêque dans le corridor qui conduisait à ses appartements, ce qui étonna à son tour le concierge... I^ palais de l'archevêque était un des plus beaux et des plus grands bâtiments qu'il y eût alors en France. I^ jeune homme, laissé seul dans le magnifique vestibule, fut frappé de, la. richesse et de la beauté des sculptures qu'il renfermait. I^ chanoine le rejoignit bientôt apportant de sa chambre un lourd trousseau de clefs, et se dirigea avec lui vers le fond du corridor. Il tourna vivement la clef dans la serrure et dit à Giulio avec un doux sourire : , r— Jusqu'ici, je me suis presque cru dans un rêve: tNesciebam rem.veram esse quoi Jiebat per angelum^ sedpuiaham me visum vîdere. >
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— Nous sommes tous deux guidés par des anges et des archanges que nous ne pouvons pas voir, monsieur, répliqua le jeune hommeen s* inclinant.
La lourde porte du laboratoire particulier de r archevêque s'ouvrit toute large. Le chanoine qui venait d'ouvrir cette chambre où il n'avait jamais pénétré, et Thomme de science lui-même furent surpris de voir combien étaient nombreux les appareils d'alchimie et autres instruments mystérieux rassemblés en cet endroit. Giulio reconnut plus d'un de ces appareils de chimie élémentaire qu'il avait employés dans le laboratoire de son maître, et que l'archevêque avait sauvés de la destruction, lorsque Jean de Lugio s'était enfui. Il vit aussi du premier coup d'œil que, comme il l'avait supposé, les marchandises du juif Cimchi avaient pris le même chemin. La chambre elle-même avec cette collection ne ressemblait pas mal à ce bric-à-brac où Albert Dtirer a placé la noire mélancolie. Une fois dans la chambre secrète de l'archevêque, ils n'eurent pas de temps à perdre. Le jeune homme promena ses yeux autour de la chambre, et, remarquant un riche cabinet de marqueterie vénitienne dans un coin, il demanda à son
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compagnon s'il n*y avait pas une clef vénitienne dans le trousseau qu'il avait apporté. Ils trouvèrent bientôt la clef désirée et ouvrirent le petit meuble qui mit devant leurs yeux une collection de fioles de prix, les unes d'argent, les autres de verre. Giulio le Florentin les reconnut aussitôt pour appartenir à l'art sarrasin le plus exquis de cette époque.
Il approcha sa longue chandelle des petits rayons du meuble et lut, écrits sur les fioles, les noms des divers élixirs, teintures et esprits qu'elles renfermaient. Il vit là des flacons qui eussent payé la rançon d'un roi ; mais ce jour-là ils n'avaient pas de rois à racheter, ils avaient Félicie à sauver... Sans perdre aucun temps, il montra au chanoine ce qu'il fallait. C'était une fiole portant en arabique et en latin cette inscription : < Êlixir de Cordoue de la ^Seconde formule d'Abulcasis. »
— ' Vous voyez que nous avons là le flacon demandé, dit-il ; le porterai-je à l'enfant?
I^e chanoine se pencha pour lire l'inscription latine :
— C*est l'écriture même de Sa Grandeur, dit-îl : qu'il est étrange que ces Sarrasins que nous allons tuer chez eux sur le champ de bataille,
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soient ceux-là mêmes qui nous envoient chez nous les élixirs de vie. Que la volonté de Dieu soit faite ! Si monseigneur n'avait pas jugé rélixir précieux, il ne Taurait pas gardé. C'est qu'il est écrit que les païens eux-mêmes seront nos serviteurs. — < Demande et je te donnerai les païens en héritage. > — Prenez ce qu'il vous faut, mon fils, pour l'amour du Christ et que sa sainte mère donne la bénédiction promise à ceux qui travaillent
Sans y penser, le chanoine avait à deux reprises employé les mots de passe des < Pauvres de Lyon, » L'élève de Jean de Lugio tressaillît, comme il l'avait fait la première fois, en lui entendant prononcer ces paroles, et se dit que le vrai ministre de Dieu qu'il avait devant lui les avait employées fort à propos... La permission une fois donnée, il prit possession du précieux flacon. Le prêtre ferma à clef le cabinet ainsi que la porte de la chambre et offrit au jeune homme de l'accompagner.
-^ J'administrerai l' extrême-onction, dit-il, si vous croyez que son état est désespéré.
— Mon frère, l'enfant est sans connaissance, mais elle vivra au moins plusieurs heures encore.
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On ne peut guère se passer de vous dans votre église : quand Toffice sera terminé, si elle a besoin de votre assistance, vous me trouverez à la porte de la cathédrale.
I^es deux hommes se quittèrent là-dessus, le Florentin emportant la bénédiction du prêtre, et celui-ci les remercîments du jeune médecin. Sa grande chandelle vacillante à la main..., le prêtre traversa la rue obscure, se dirigea rapidement vers la grande porte de la cathédrale et ordonna à la foule de lui ouvrir un passage. A la vue du représentant de 1* archevêque, revêtu des plus riches vêtements sacerdotaux, la foule de la rue et du portique s* écarta avec respect, et le saint homme, encore étonné de tout ce qui venait de se passer, rentra dans la nef, portant toujours sa chandelle et marchant comme dans un rêve... Pour la multitude cet incident faisait partie de la cérémonie, tandis que les chanoines et le reste du clergé ne pouvaient revenir de leur surprise. Xe chanoine arriva dans le chœur au moment où son humble remplaçant prononçait ces paroles de r Écriture sainte: <!> gloire du Seigneur apparaîtra, et toute chair sera témoin de la rédemption. >
Jamais ces paroles n'avaient eu autant de
grandeur divine pour le chanoine Guillaume. . . Il s'agenouilla à côté de Tabbé Alexandre, lui donna sa chandelle toujours allumée et reprit son rôle dans la cérémonie. I^a célébration de la messe de minuit se continua donc, et, après la communion et le chant des actions de grâce, le chanoine fit cette prière :
< O Dieu, nous vous en supplions, faites-nous vivre de la vie de votre fils unique, auquel nous nous unissons cette nuit par le mystère de la sainte communion. O Dieu ! nous vous implorons En Son Nom. >
lye prêtre n'avait jamais compris comme il le comprenait en ce moment ce que c'était que la nouvelle vie apportée par le Christ... A genoux devant l'autel, il admira comment l'Évangile de l'amour avait cette nuit-là ressuscité Félide Valdo, et qui sait combien d'autres malades, et il sentit dans son cœur cette veille de Noël qu'en vérité le Seigneur était venu visiter son peuple...