CHAPITRE XII
C'EST mon oncle Adrien qui nous a rapporté de I^yon l'histoire que vous venez de lire.
Il avait vu de ses yeux toutes les différentes scènes des événements qui s'y déroulent; il avait foulé de son pied chaque jwuce du terrain où vous avez suivi Félicie dans ses courses vagabondes ; celui où Jean de I^ugio et Jean Valdo ont marché ; celui où vous avez vu le chanoine Guillaume traverser les ténèbres, son étrange flambeau à la main; il avait traversé le petit pont et le grand pont ; il avait vu remplacement des ateliers de Jean Valdo ; il avait grimpé la colline et visité l'église de Saint-Thomas ; il y avait fait le signe de la croix et y avait remarqué les exvoto que venaient d'offrir les jeunes soldats guéris par Notre-Dame des blessures qu'ils avaient reçues pendant la guerre de Prusse ; et il avait porté ses regards au-delà de la vallée du Rhône pour admirer dans le lointain le Mont-Blanc, à une distance de près de trente lieues !..,
Il avait parcouru les montagnes du Dauphiné et les collines escarpées qui s'élèvent au nord de ces montagnes ; il avait descendu la vallée du Brevon et de TAlberine ; il avait longé le Rhône et r avait passé et repassé deux 'fois comme fit Jean de Lugio. . . Il ne prétendait pas avoir découvert la hutte de Mark de Seyssel le charbonnier, mais il nous assura qu'il était allé dans un endroit où cette hutte aurait fort bien pu se trouver...
Et puis, il avait passé une bonne et très agréable journée dans la tranquille et riante bibliothèque de Lyon, où personne ne songeait à Pierre Valdo, mais où tous se montrèrent aussi empressés à servir mon oncle que s'il avait été Henri V lui-même...
C'est là qu'il prit connaissance de l'important ouvrage de Claude -François Menestrier (*), pendant qu'il avait devant les yeux le portrait en pied de cet excellent homme, lequel semblait lui sourire... Il lut aussi le livre de Montfalcon, ma* nifique et d'une rare précision, intitulé : Les Mch numenfs de Lyon, Peut-être est-ce M. Montfalcon lui-même qui fut si courtois pour mon oncle,
(*) Histoire civile ou consulaire de la ville de Lyonif
qui n* était cependant porteur d* aucune lettre d'introduction et parlait fort mal la langue des Français.,.
Et après, il lut un grand nombre de brochures qui attaquaient violemment M. Montfalcon sur telle et telle question, qui n'intéresseraient pas les lecteurs de cette histoire; mais ces vives querelles lui firent penser que le feu allumé par Pierre Valdo, Jean de I^ugio et les Pauvres de Lyon ne s'était pas consumé en un ou deux siècles, ni même en cinq siècles... Et quand, sorti de la bibliothèque, il apprit que le conseil municipal voulait interdire l'hôtel de ville au préfet du gouvernement, il ne douta plus que la vieille flamme ne brûlât toujours. .
Mon oncle avait rapporté plusieurs cartes pour nous y montrer les ruisseaux, les rivières, les fleuves et les montagnes du pays, et un nombre d'esquisses et de photographies que nous n'avons pas mises dans ce livre. Et il avait à dire bien des choses sur les hommes qui aimèrent et encou» ragèrent Jean de I^ugio et Pierre Valdo..» et il nous conta de longues histoires de mainte vallée ignorée et de mainte cave barricadée, où tel et tel des Pauvres de Lyotty ou bien l'un et l'autre de ces Vaudois qui défendirent la même foi pendant
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des sièdes, s'étaient tenus cachés... Mais ces récits n'ont rien à faire avec la Noël et la fête du jour des Rois de notre petite FéUde : pour cette raison, mon onde qui n'écrit que pour vous n'en a pas parlé dans son livre.
C'est quand nous étions au bord de la mer, à New Sybaris^ pendant deux chaudes soirées de septembre, deux de ces soirées où l'on peut ouvrir toutes les fenêtres jusqu'au coucher du soleil, lequel vient si tôt qu'il reste encore deux ou trois heures à passer après le souper avant qu'on aille se coucher ; c'est, dis- je, pendant ces deux soirées que mon onde nous a lu l'histoire de Félide, de Jean Valdo, de Giulio le Florentin, du message porté dans les collines, de la hutte du charbonnier, de Jean de I^ugio et de la veille de Noël. Et son histoire disait ensuite comment la pauvre Félicie avait passé cette veille de Noël, et comment le chanoine Guillaume l'avait passée, et comment, le matin de Noël, le savant docteur avait sauvé sa malade, et enfin comment le jour des Rois fut célébré chez le père de Félicie... C'est toute cette histoire que vous venez de lire, cher lecteur, et à laqudle vous et moi nous donnerons ce titre :
. On avait permis à mon fils Philippe de rester debout plus tard que d'habitude pour écouter le récit de la fête du jour des Rois. Quand la lecture fut finie, sa mère lui dit de prendre sa bougie, mais il traîna un moment pour poser à son, oncle r inévitable question :
— Est- vrai, mon oncle ^..
— Je ne sais pas pourquoi tout cela ne serait pas vrai. ,'. dit mon oncle. Pierre Valdo fut banni tout juste comme ça, et avec lui Jean de I^ugio, deux hommes dont le monde n'était pas digne... Richard et Philippe allèrent à la croisade tout juste alors ; et le pont s'est écroulé tout juste comme vous le dit. la petite histoire ; Averroès et Abulcasis, et une douzaine d'hommes inspirés comme eux, avaient précisément alors poussé tout ce qu'il y avait d'hommes intelligents en Europe vers des études qui devaient détrôner l'empirisme médical. Et les Pauvres de Lyon et leurs coreligionnaires dans les montagnes eurent besoin, n'en doutez pas, de toute leur tête et de toutes les ressources de leur esprit pour se protéger, et ils ont eu besoin de plus de mots de passe que cette histoire n'en rapporte pour aller des montagnes à Lyon et de I^yon aux montagnes... Quel chanoine Guillaume occupa la place du doyen peu-
dant son absence, T histoire ne le dit pas, mais j'imagine que ce fut Tun ou Tautre des Guillaume... I<es pieds de Cœur-Blanc étaient-ils blancs ou noirs? Je Tignore, car là-dessus aussi Thistoire se tait... Ht elle ne nous dit pas non plus si Fanchon, la fille de Mark, avait quinze ans ou si elle en avait seize... Mais ce qui est vrai, j'en suis certain, c'est que chacun de nos personnages réussit dans tout ce qu'il entreprit de faire < pour l'amour du Christ,» le jour où il trouva quelqu'un qui vint s'unir à lui < En Son Nom.»
— Mon cher Philippe, dit sa tante Prisdlla, nous avons eu tout juste la même histoire la semaine dernière ici, sous nos yeux, mais tu étais trop occupé de ton bateau et de ton fusil pour t'en apercevoir.
— Ia même histoire ici, ma tante?..,
— Cette histoire se répète sans cesse, mon garçon... Aujourd'hui, plus que jamais, Jésus-Christ répand la vie et réveille les morts, selon la promesse qu'il a faite... Quand le docteur Sargent se lève à minuit et fait, avec son cheval gris, vingt milles avant le lever du soleil pour arriver au chevet de la pauvre vieille dame Fetridge, penses-tu qu'il le fasse dans la pensée que la ville lui payera cinquante sous pour cette visite ?.•♦
Non ; il le fait parce que le Seigneur lui a commandé de le faire, bien qu*il soit fort peu probable qu*il dise qu'il le fait pour Tamour du Christ et En Son Nom... Quand M. Johnson nous a envoyé, pour le synapisme que j'ai appliqué hier soir sur la poitrine de Marie, une moutarde piquante et brûlante, et non pas de la sciure de bois colorée avec du safran, penses-tu qu'il Ta fait pour garder la pratique de ton père?,.. Non ; il l'a fait parce qu'il aimerait mieux mourir que de voler un sou à qui que ce soit. Et ce sentiment naît de ce que ton père appelle : être guidé par l'amour du Christ et travailler En Son Nom... Et quand le messager, dont la voiture s'était cassée en route, vint à pied hier soir nous apporter un télégramme de Kingston, parce qu'il pouvait être important pour nous, penses-tu qu'il ait marché ces cinq milles parce qu'on l'avait payé pour le faire?... Il ne fit pas devant nous la croix de Malte et ne prononça aucun mot de passe ; maïs, tout de même, le brave homme fit sa commission pour l'amour du Christ, et il ne l'eût jamais faite s'il n'avait pas vécu dans une société formée et réunie En Son Nom.
— Dans cinq cents ans, mon cher Philippe, on contera notre histoire, la tienne et la mienne...
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On nous trouvera intéressants alors comme des personnages de roman; et il vaudra la peine qu'on lise notre histoire, si dans ce que nous faisons il y a assez de simplicité, de courage, de désintéressement et d*amour pour qu'on voie que nous avons travaillé pour T amour du Christ et que nous avons fraternisé
I^a Maison Jenkins m* a demandé de faire pour En Son Nom des notes à T usage des classes. Je me suis empressé de dire oui, parce que ce livre est le meilleur que je connaisse pour les élèves qui commencent à lire le français. Il est plus simple qu* aucun autre et plus facile à comprendre. Et puis, c'est le plus pur des romans, il est immaculé. Et enfin, il élève la pensée, et inspire les plus nobles sentiments, T amour de nos frères, le dévouement, l'oubli de soi, T abnégation, le courage. Et pour nous tous, hommes et enfants, quelle haute leçon que celle de ce livre : Unissons-nous et travaillons ensemble En Son Nom.
• ly. Sauveur.
NOTKS
Page. Line.
I. — I. Fêlicie, Le nom d'homme est Félix, du latin FeliXf heureux. Le substantif/M'o// est un synonyme de bonheur.
3. Elle portait bien son nom de Fêlicie, She was well named Fêlicie.
10. Être en train de, To be in the very act of... when Jean Valdo was driving a hard bargain with.
a. — 3. Denier, La douzième partie du sou, A cette époque, la valeur des monnaies variait sans cesse. Sous les Mérovingiens, le denier valait environ deux francs. Au temps de notre histoire (Xlle siècle), il valait beaucoup moins.
3. Comme sHl n^y avait jamais tenu. As if he had never clung to them.