CHAPITRE XI
t,n JOUR D^S ROIS
/^^ UAND vînt le jour des Rois, la grande \^y^^ salle des ateliers de Jean Valdo avait été débarrassée de tous ses métiers. A leur place, il y avait trois longues tables qui s'étendaient d'un bout à Tautre de la salle, et une quatrième table mise en travers, qui reliaient les trois autres.
Pendant tout le jour, la grande cuisine avait été pleine de domestiques travaillant sans relâche, et toutes les cuisines des voisins avaient été mises à contribution pour aider à la préparation du plus grand festin qu'on eût vu à Lyon depuis bien des années... On se «disait même à l'oreille que la fête donnée par l'archevêque au roi Richard et à Philippe- Auguste allait être éclipsée ce jour-là...
I^ matin, Félicie avec son père et sa mère, Gabrielle TEstrange et d'autres membres de la famille, trop nombreux à nommer, étaient allés tous ensemble remercier Dieu à la grande cathédrale. Valide avait supplié qu'on la conduisît à
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sa chère église de Saint-Thomas, au haut de la montagne ; il fallut dire non... Il est vrai qu'elle était bien assise ce jour-là dans le grand équipage qui sortait si rarement des écuries de son père ; malgré cela c'était trop loin... et puis, à la cathédrale, le chanoine Guillaume dirait la messe, et leurs actions de grâce se feraient mieux en sa présence...
A leur retour de l'église, ils trouvèrent le salon ouvert, cette grande chambre qui semblait mystérieuse à Félicie... tant il était rare qu'elle vît la lumière du jour. Maintenant qu'elle était éclairée, elle n'y trouva pas plus de merveilleux qu'il n'y en a dans la plupart des mystères. D'ailleurs, le bon vieux Eudes qui — comme un vrai majordome — était à la tête du monde des domestiques depuis bien des années, et déjà avant la naissance de Félicie, avait déployé tout son zèle pour embellir la chambre et lui donner un air de gaieté. Aux deux bouts de la salle brûlaient à l'envî deux puissants feux faits de grosses bûches de chêne î et le majordome avait fait apporter de partout par les jeunes garçons de la maison des lauriers et d'autres verdures pour en orner les cheminées, les murs et les candélabres.
Les invités de Jean Valdo arrivèrent bientôt dp
près et de loin, et se réunirent autour des grands feux qui égayaient la salle. Après un instant d'embarrassement, chacun fut mis à Taise par le bon accueil de la famille et se livra tout entier au plaisir du moment — comme on sait se livrer en France, mieux que dans aucun autre pays du monde. — La grande salle prit un air riant, la conversation s'anima et la gaieté devint générale. Félîcie était assise dans un grand fauteuil, les pieds sur un tabouret. Elle n* avait guère besoin de ce tabouret, mais son père et sa mère semblaient croire que, s'ils cessaient un seul instant de s'occuper d'elle et s'ils n'avaient pas toujours les yeux sur elle, leur bonheur pourrait leur échapper pour ne plus revenir... Félicie avait donc ses serviteurs à elle qui allaient et venaient, recevant et portant ses ordres dans toutes les directions. Elle voulait, disait-elle, jouer son rôle de reine, et elle était vraiment reine, la jolie créature, au milieu de la nombreuse assemblée...
Gabrielle l'Estrange, se sentant fière d'être Sft
dame d'honneur, venait souvent lui parler à To-,
reille et courait de côté et d'autre d'un air à faire croire que les ordres de sa souveraine étaient très difficiles à remplir...
Pendant la première heure de la fête, la chaj?-
mante et timide Panchon, la fille de Mark de Seyssel, ne quitta presque pas les côtés de Félîcie. Vêtue du costume de fête que les paysannes des montagnes aimaient à porter, elle était si simple, si jolie et si gentille parmi les filles de Lyon, habillées à peu près Tune comme l'autre, qu'elle attirait les regards de tous... Dès le premier baiser, Panchon s'était sentie à l'aise avec Félicie. Elle fut plus longtemps embarrassée avec Gabrielle, toujours affairée, sans cesse en mouvement et si cérémonieuse dans son gouvernement de l'assemblée... Cependant, la franche cordialité qui régnait dans cette société finît par familiariser tout à fait la jeune paysanne.
Quand vint l'après-midi, au moment où le soleil d'hiver commença à envoyer ses faibles rayons par les fenêtres qui s'ouvraient sur l'occident, Félicie eut la joie de voir tous ses hôtes, — son père avait déclaré que c'était sa fête, et sa fête à elle seule, — dansant gaiement d'un bout à l'autre de la salle, au son du chalumeau, des tambourins et de la harpe. Elle avait bien une petite cour toujours autour de son trône, mais Sa Majesté les envoyait par couples, tour à tour, selon son bon plaisir, tenter l'aventure de la danse. C'est ainsi qu'elle disait, t Tenter telle ou telle
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aventure > était T expression consacrée dans les romances des troubadours, expression que Félicie et ses jeunes amies, et, à la vérité, toute la compagnie, connaissaient fort bien.
D'autres personnes arrivèrent avant le coucher du soleil, et quand Eudes vint d'un air important annoncer à madame Valdo que toutes les tables étaient servies, Jean de I^ugio venait d'entrer au salon... Elle le conduisit auprès de sa fille. Aussitôt le savant homme,, avec la grâce et la courtoisie qu'il savait si bien avoir, manda à Sa Majesté qu'il avait ordre de la conduire dans la salle du festin et la pria de vouloir bien marcher avec lui en tête de ses convives. A ce moment, Félicie fut surprise et un peu intimidée à la vue du chanoine Guillaume, qu'elle ne connaissait pas et qui les suivait, donnant le bras à sa mère. Giulio le Florentin venait ensuite avec madame l'Estrange, laquelle ne s'attendait pas du tout à se trouver au bras du jeune médecin... I<a formation des autres couples n'était pas moins curieuse et singulière...
Tous furent bientôt assis : Félicie à côté de sa mère avec les deux prêtres à leur droite et à leur gauche; le Florentin avec madame l'Estrange; le baron de Montferrand avec la baronne ; puis
venaient les deux moines, Stéphen et Hugues, qui avaient obtenu une dispense du couvent pour assister à la fête ; Gautier du Moulin, Mark de Seyssel, sa femme et tous ses enfants, jusqu'au petit Hubert ; le pauvre Prinhac, le bras en écharpe; T officier de garde qui avait fait lever devant lui la herse du pont de Lyon, et la sentinelle de ce pont ; le fermier de la montagne ; les palefreniers qui avaient bouchonné et étrillé les nobles bêtes qui avaient si bravement couru la veille ; le jeune garçon qui avait pris Cœur-Blanc des mains de Jean de Lugio, lequel ne devait pas être vu dans Lyon, et l'avait reconduit à son écurie ; l'abbé Alexandre, qui n'avait pas craint d'accompagner le Florentin à travers le sanctuaire étincelant de lumière ; et tous ceux qu'on avait envoyés, dans le courant de cette triste nuit, à la recherche du père de Félicie et du docteur; tous les voisins qui avaient apporté de l'huile, de la neige ou des herbes pour la soulager; toutes les domestiques qui avaient chauffé une assiette pour elle ; et le troubadour et Antoine... Cent cinquante invités appartenant à toutes les classes de la société, seigneurs, bourgeois et valets d'écurie, grandes dames et laveuses de vaisselle, étaient réunis dans cette
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grande salle... Jean Valdo avait tenu à inviter à sa table tous ceux qui avaient fait quelque chose pour lui dans cette journée d'épreuve, et qui s'étaient mis à sa disposition pour venir au secours de sa chère enfant...
Quand le chanoine Guillaume eut appelé la bénédiction de Dieu sur la fête, les réjouissances commencèrent avec entrain. Garçons et filles avaient tous apporté leurs présents de fête, et se les distribuèrent au milieu des rires et de mille plaisanteries... Enfin, arriva le grand événement de la soirée, quand chacun se mit à former les plus ardents souhaits pour avoir dans son morceau la fève du gâteau des Rois... Félicie se donna Tair d'y mettre le couteau, mais ce fut en effet la forte main de Jean de I^ugio qui découpa la précieuse pâtisserie.
Bien sûr, la fève ira honnêtement à qui elle doit aller, et personne ne sait où elle ira... Elle alla à la jolie Fanchon, la fille de Mark, qui devint presque aussi rouge que ses rubans quand Philippe l*Estrange la lui porta sur un plateau d'argent. I^ jeune homme lui fit une profonde révérence et lui adressa un pompeux discours pour lui dire que Sa Majesté Félicie envoyait la fève à Sa Majesté Fanchon avec ses royales félicitations...
Kt la fête continua au milieu des plaisirs, des rires et d'une allégresse générale; Jean Valdo, qui n'avait pris place à aucune des tables, n'était pas moins réjoui que le plus réjoui de ses hôtes... Il allait de l'un à l'autre, la serviette sur le bras, comme un simple garçon de table, portant ici une assiette, là un verre, les invitant tous à boire et à manger, et se sentant assez heureux de voir ses convives heureux et royalement servis...
Quand le festin parut près de finir, — car tout a une fin dans ce monde, même l'appétit du jour des Rois, — Jean Valdo s'approcha de Jean de I^ugio et lui parla à l'oreille ; le prêtre se leva aussitôt et réclama le silence. Il prit alors la parole pour dire, ce que nous savons déjà, que cette fête était la fête de Félicie, que son père l'avait donnée pour elle dans le but de faire honneur et de témoigner sa gratitude à toutes les personnes qui avaient travaillé et prié ix)ur sa fille pendant l'affreuse nuit où sa vie avait été en danger.
— Il vous remercie, ajouta-t-il, et promet d'adresser à Dieu ses plus ferventes prières pour le bonheur de toute votre vie. Il m'a prié de vous exprimer, pour lui ces sentiments.
Ce petit discours fut accueilli à toutes les tables par de bruyants applaudissements, et Ton cria ;j
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— Vive Jean Valdo ! Vive Jean Valdo !... et vive mademoiselle Félide ! . . .
1,3, pauvre fille pleurait comme si son cœur allait se briser, et cependant son visage rayonnait de joie et de bonheur. . . Et sa mère, qui tenait sa main, pleurait aussi comme si son cœur allait se briser. . .
Jean Valdo prit alors la parole et dit :
— Je ne sais pas parler comme messieurs les ^bbés; mais je veux vous exprimer ma reconuaissance et la joie que j'éprouve de voir ma chère enfant au milieu de nous, et de nous sentir si heureux tous ensemble... Ah! mes amis, vous avez connu en moi un homme sans cœur, qui vous a dit et répété mille fois : < Je m'occupe de mes affaires, que les autres s'occupent des leurs...» Je ne sais combien de fois j'ai parlé ainsi aux personnes qui sont ici présentes. Mais mes yeux se sont bien ouverts la veille de Noël... Pendant ces heures cruelles, j'ai appris que j'avais besoin des autres. .. que j'avais besoin que beaucoup d'autres m'assistassent moi-même et ce que j'ai de plus cher au monde, fût-ce au péril de leur vie, — comme l'a si bravement fait l'ami que vous voyez à mes côtés. — Pendant ces long^ues heures, je n'ai pas cessé de prier Dieu et
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de luî promettre que, ma fille vécût-elle ou mourût-elle, qu'elle restât ici-bas avec moi ou allât vivre au ciel avec les anges, que, quoi qu'il arrivât, je vivrais désormais jpowx les autres, pouf vous, pour vous et pour vous, et que je domieraiâ à mon prochain toute mon assistance... Mais, chers amîs, je ne puis pas entrer dans cette nouvelle vie sans demander pardon à Dieu, et sans vous demander pardon pour avoir dit si souvent : < Je m'occupe de mes affaires, que les autres s'oc-» cupent de leurs affaires.» Je ne puis pas commencer à vivre pour mon prochain sans demande! pardon de n'avoir vécu que pour moi-même., • C'est pour cela qu'à cette fête de ma chère fille, je lui demande à elle, et je vous demande à vous de m' éclairer, et je supplie le bon Dieu de nous enseigner à tous comment nous devons vivre les uns pour les autres...
Au milieu des pleurs et des applaudissements, on criait : < Vive notre hôte ! vive Jean de I^ugîo ! > quand le chanoine Guillaume, tout en larmes, fit signe qu'il voulait parler. Tout le monde fut bien surpris de voir là, debout et tout près de Jean de I^ugio, l'homme qui tenait à I^yon la place du révérendissime archevêque... Il y avait sur son visage un étrange sourire, qui
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semblait dire qu'il avait un secret à révéler. En effet, quand il vit que la curiosité de tous était bien éveillée, il fit du doigt dans Tair le signe de la croix de Malte, et dit :
— Je vais apprendre à notre frère comment il doit s'oublier et vivre pour les autres. Tout ce qu'il fait, qu'il le fasse pour l'amour du Christ, et qu'il accueille et assiste ses frères
Puis, passant derrière Madame Valdo et Félicie, il jeta son bras autour du cou de Jean de I^ugio, fort étonné de son action, le tourna vers lui et l'embrassa...
Oh ! la stupéfaction qui suivit 1. . . les applaudissements, les acclamations et les larmes !... I^s initiés se demandaient comment le prélat qui régnait sur I^yon avait pu découvrir leur secret... Pour ceux dont les yeux n'étaient qu'à demi-ouverts sur ce qui s'était si manifestement révélé à Jean Valdo, au milieu des terribles inquiétudes de sa longue veillée, c'était comme s'ils avaient vu Saladin et le roi Philippe- Auguste s'embrasser sur le mont des Oliviers... Et cette classe d'initiés qui étaient fanatiques à leur façon, comme l'était le baron de Montferrand, ceux-là ne s'imaginaient pas qu'un archevêque de Lyon, ou n'im-
porte quel autre prélat, pût avoir un cœur et proférer une seule bonne parole... Pour les gens d'église qui étaient présents, Alexandre, Hugues et Stéphen, ce fut un indicible soulagement, car ils venaient d'entendre leur chef témoigner, plus hautement qu'ils n'avaient osé le faire, ce sentiment de charité et d'amour fraternel qui remplissait leurs âmes...
Quant à Jean de Lugio, il ne fut pas étonné.
Il répondit au témoignage d'affection du chanoine en l'embrassant à son tour cordialement.
— • Ah ! dit-il, le royaume de Dieu est vraiment venu... IfSL cité de Dieu est délivrée, et nous y vivons. Le ciel ne peut rien nous offrir de meilleur que ce que nous avons ici... Vous nous comprendrez toujours, Guillaume, et nous vous comprendrons toujours... Quand vous nous demanderez d'agir, nous agirons ; car vous demanderez pour l'amour du Christ et nous répondrons