‹ En son nom: Pierre Valdo et les "Pauvres de Lyon"Chapitre 9 sur 81 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

JKAN DK I.UGIO

JEAN DE I^UGIO, un de ces hommes qui de son temps rendirent au monde un service

inestimable, est maintenant presque inconnu... Quand nous lisons dans TÉpître aux Hébreux r histoire de ces hommes qui furent insultés et battus, chargés de chaînes et emprisonnés; de ces hommes pauvres, accablés d'afflictions et de tourments, qui vivaient errants dans les déserts, les montagnes et les cavernes, et dans des trous creusés sous terre, de ces hommes dont le monde n'était pas digne... nous devrions nous dire que c'est à quelques hommes de cette espèce, parmi lesquels figurent Jean de Lugio, que nous devons d'avoir devant nous le récit que nous présente l'Êpître aux Hébreux.

Lorsque Pierre Valdo, le riche marchand de Lyon, comprit pour la première fois la valeur des Évangiles pour tous ceux parmi lesquels il vivait, et qu'il eut vu combien ils les ignoraient, il consacra sa fortune et sa vie non seulement à nour-

102 SK SON NOM

rir ceux quî avaient faim et à abriter ceux qui n'avaient aucun gîte, mais encore à prêcher sur les chemins les paroles du Christ. Il découvrit quelques versions en langue romane de certaines parties du vieux et du nouveau Testament. Le plus ancien reste que nous ayons aujourd'hui de cette langue est une paraphrase de 1* histoire biblique, écrite une génération ou deux avant le temps de Pierre Valdo. Elle est connue sous le nom de La noble Leçon, Les troubadours, que nous sommes habitués à considérer comme de simples chanteurs de chants d'amour et de romances, chantaient tout aussi bien, dans ces temps-là, les récits des livres saints, et ils ont répandu dans les lieux qu'ils parcouraient une connaissance plus exacte des histoires de la Bible que celle que les prêtres donnaient au peuple dans leurs églises...

Pierre Valdo entreprit d'améliorer cette connaissance populaire de la Bible. Ce fut une partie importante de son programme. Il savait luimême assez de latin pour lire la Vulgate en latin. Pour la traduire dans la langue de la Provence, il eut l'assistance de trois prêtres de Lyon : Bernard d'Ydros, Stéphen d'Empsa et Jean de Lugio, avec qui le lecteur va maintenant faire connais-

ItN SON NOM Ï03

saiice. Aucun d^eux ne crut qu*il y eût rien d'irréguUer dans leur entreprise, et comment auraient-ils pu le croire ? Eux et leurs amis s'étaient mis à enseigner au peuple la parole de Dieu, simplement et fidèlement ; que pouvaientils faire de mieux?... Stéphen se chargea de la traduction, Jean examina les autres traductions et les compara à celle de Stéphen ; il étudia les critiques, chercha de tous côtés les meilleures autorités, et rendit cette Bible du peuple aussi parfaite qu'une étude attentive et la meilleure érudition de son temps pussent la faire. Bernard entreprit la tâche, plus modeste, — mais non moins importante — de transcrire le texte sur lequel ils étaient d'accord. Un chercheur attentif pourrait probablement trouver dans les bibliothèques des vieux couvents du sud de la France quelques-tms de ces manuscrits, malgré la destruction sauvage des persécuteurs de ce siècle et du siècle suivant.

Quand Pierre Valdo se rendit à Rome pour demander au pape de bénir leur oeuvre, il est probable que l'un ou l'autre de ces hommes l'accompjagnèrent, tous les trois peut-être. Comme nous l'avons déjà dit, le pape fut heureux d'apprendre que les laïques de Lyon prenaient à cœur d'ap-

104 ^^ so^ NOM

porter leur aide au travail de la propagation de la foi. Leur entreprise ressemblait beaucoup à celle que saint François travailla à réaliser quelques années plus tard. S'il y avait une différence, elle était à l'avantage de Pierre Valdo, dont l'œuvre embrassait plus vastement et plus généreusement les besoins de la grande masse du peuple...

Hélas ! l'évêque et le chapitre de I^yon n*étaient pas à la hauteur de cette sainte entreprise. Pour eux, ce qu'il y avait d'important dans la religion, c'était le pouvoir temporel qu'ils venaient d'acquérir sur la ville et le pays environnant. I^' intervention de ces marchands — comme aumôniers et comme prêcheurs laïques — dans les affaires de la ville n'entrait pas dans leur plan... Ils n'avaient pas acheté les droits du comte de Forez et ne s'étaient pas affranchis de son autorité pour recevoir maintenant les ordres d'une bande de fanatiques, et cela dans leurs propres murs. Ils refusèrent donc leur approbation aux projets de Pierre Valdo : ils l'excommunièrent, lui et les siens, confisquèrent leurs propriétés et les chassèrent de leurs maisons...

De pareilles crises éprouvent les âmes, et c'est seulement le métal bien trempé qui sort intact du feu des persécutions. Des quatre hommes qui

avaient travaillé ensemble à la propagation de la nouvelle Bible, deux succombèrent et deux résistèrent... Pierre Valdo supporta la perte de tous ses biens, voyagea dans toute l'Europe et répandit partout sa grande idée d'une Bible pour le peuple et d'une église dans laquelle un laïque aussi bien qu'un prêtre pût être le ministre de Dieu. Bernard et Stéphen ne purent pas soutenir l'épreuve... Ils se réconcilièrent avec les autorités de l'église lyonnaise, et personne ne sait ce qu'ils devinrent dans la suite... Jean de Lugio n'abandonna jamais l'œuvre entreprise. Il donna sa vie à cette idée d'une Bible pour tous. Il serait difficile de nommer une ville de l'Europe centrale — une ville de Bohême même, — qui n'eût pas part aux bénéfices de ses conseils et de ses travaux. Lorsque Jean Huss fut conduit au bûcher pour avoir défendu la même idée, il reconnut, et ses disciples avec lui, la dette qu'ils devaient à Jean de I^ugio et à Pierre Valdo.

I^ prêtre attendait l'arrivée du meunier, curieux de savoir quelle espèce d'homme était celui qui avait si bravement apporté le message qu'il tenait à la main. Il ne portait lui-même aucun costume ecclésiastique, et n'était pas non plus habillé comme les nobles, moins encore

Io6 «N SON NOM

comme les soldats de ce temps-là : on aurait pu le prendre pour le représentant de quelque marchand de Lyon, envoyé dans les campagnes pour une affaire de lin ou de laine. Ses cheveux blancs se montraient sous son chapeau de voyageur ; sa tonsure, bien entendu, ne se voyait pas. Son paletot était boutonné comme pour une chevauchée dans le froid. Ni la couleur ni la forme de ses vêtements n'étaient de nature à attirer T attention des passants.

— Je ne suis pas moi-même le messager de Pierre Valdo, s'empressa de répondre Gautier du Moulin à sa première question; je suis seulement, comme vous le voyez, un Pauvre de Lyon^ et me suis fait reconnaître comme tel par notre mot d'ordre, lorsque le messager auquel Jean Valdo avait confié cette mission s'abattit avec son brave cheval presque à la porte de ma maison... Il était évident que le message devait être transmis sans perte de temps. . . Prinhac a pu traverser le pont-levis de I^yon avant le lever du soleil parce que ce pont était gardé par un des nôtres, mais qui sait si vous serez aussi heureux ce soir?... I^ pont peut être gardé par votre plus grand ennemi. Eh bien ! il ne vous reste que cinq petites heures pour faire ces douze lieues qui nous ont pris pres^»

KN SON NOM 107

que sept heures. Il est vrai que vous aurez à desœndre les collines que nous avons eu à gravir. Vos chevaux seront tout prêts, tandis que les nôtres ont dû être pansés et sellés. Mais, monsieur Tabbé, il ne faut pas que votre cheval fasse un faux pas ; car, si je comprends bien le message que j'ai apporté, ce n*est pas le premier venu qui pourrait vous remplacer ce soir au chevet de la jeune fille...

Jean de I^ugio ne s* émut pas :

— I/e Seigneur conduira, dit-il, et le Seigneur pourvoira. Mon voyage fera-t-il du bien ou du mal, le Seigneur seul le sait... Mais il semble que ce soit son œuvre ; pour Tamour du Christ je suis appelé, et En Son Nom je pars. Jeune homme, ajouta-t-il pendant que Gautier du Moulin ajustait pour lui les étriers du noble cheval qui devait le porter, quand j'ai quitté I^yon, ils brûlèrent sur la place publique les précieux livres avec lesquels j'avais passé les vingt meilleures années de cette courte vie. Ce que j*ai pu faire pour Dieu et sa sainte église, ils essayèrent de le détruire. Ils m'obligèrent de me séparer de mes pauvres, des veuves dont les pleurs m'étaient sacrés, des orphelins que j'avais nourris et enseignés, de ces humbles toits qui sont pour moi

lo3 KN SON MOM

comme autant de temples consacrés au bien-aimé fils de Dieu. Leur viguier me conduisit au pontlevis que j'ai à traverser ce soir et d'un ton moqueur m'ordonna de m'éloigner. Je lui dis: — Je ne vous verrai plus avant le jour où vous direz : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur...» — Jeune homme, ce Jean Valdo chez qui je suis appelé ce soir ne leva pas un doigt pour moi ce jour-là, ni pour son parent, mon noble ami, ni pour aucun des Pauvres de Lyon^ ni pour leurs malheureuses femmes, ni pour leurs enfants... Mais le temps vient avec ses rétributions, et aujourd'hui, le voilà qui prie Dieu pour que j'arrive à temps : — « Dieu tout puissant, entends et exauce sa prière, donne à ton serviteur la sagesse et la force nécessaires pour rendre aujourd'hui quelque service à tes enfants. >►

— Amen, dit pieusement le meunier.

lyC prêtre fit le signe de la croix, le bénit et disparut.

C'est une singulière situation que celle d'un homme de cinquante-cinq ans qui entreprend de faire ce qu'il n'a plus fait depuis trente ans. Cependant, si sa vie a été pure, il se sent aussi jeune que jamais. L'âme de l'homme ne vieillit pas ; elle paraît plutôt rajeunir. Jean de Lugio

ftîf SOïf NOM l0$

Savait pourtant qu'à Tâge de viugt-dnq ans il ne se serait pas servi de Tétrier pour sauter en selle. Il savait qu'il n'aurait pas revêtu le gros paletot qu'il portait pour cette expédition d'un jour. — < Il est heureux, dit-il au cheval ardent qui le portait, que tu ne sois pas trente ans plus vieux que l'étalon que je montais la dernière fois que je vis le grand Bernard. > — I^e souvenir de ce jour de sa jeunesse et son contraste avec le présent jour l'amusa et occupa sa pensée pendant plus d'un mille... Un commandant quelconque qui aurait pu observer l'adresse avec laquelle il maniait son cheval et tirait parti de tous les avantages de la route, aurait certainement choisi pour une telle mission ce prêtre aux cheveux blancs plutôt qu'un homme plus jeune. Pendant que la force physique diminue après l'âge de quarante-cinq ans, l'expérience, le tact, l'adresse de la main et la sûreté de l'observation continuent à se développer chez l'homme qui est resté maître de luimême et sait gouverner sa conduite. Or, Jean de Lugio n'était pas encore arrivé à cet âge où le déclin de nos forces va commencer à marcher plus vite que le progrès de notre expérience et (Je notre habileté à accomplir nos actes. Parmi les croisés qui, cette année-là, passaient l'hiver en

Palestine ou qui étaient en route pour la terré sainte, il ne se trouvait pas un seul chevalier ni un seul écuyer qui fût plus capable que lui de remplir une tâche réclamant de la vigueur et de l'activité.

Après une course rapide d'une heure, Jean de Lugio arriva à Saint-Rambert, où le Brevon, à peine plus gros qu'un ruisseau, unit ses eaux à celles d'un courant plus considérable, appelé l' Albarine. Saint-Rambert était déjà à cette époque une drôle de vieille ville, ce qu'elle est encore aujourd'hui. Son nom est une corruption de celui du martyr saint Raynebert, un des fils du duc Radbert, qui vécut cinq siècles avant le temps de Jean de Lugio. On avait autrefois adoré Jupiter là-haut sur les montagnes, et le nom du vieux dieu s'était contracté pour devenir « Joux,» lequel resta attaché au nom même du saint.

Saint-Rambert-de-Joux était le nom communément donné à ce village.

Le courant bouillonnant se précipite en nombreuses cascades dans une étroite vallée, où le cavalier descendit un sentier qui lui paraissait familier, et qui le conduisit sous les murs de l'Abbaye des Bénédictins. Comme il passait devant la porte, deux frères, revêtus du costume de leur

itN ÔON Î^OM tii

ordre, sortaient du bâtiment après le repas de midi; et dans cet étroit cheraîn ils ne purent s'empêcher de regarder le cavalier, et celuî-d aussi les regarda. Ils le reconnurent aussitôt.

— Où allez- vous si vite, frère Jean?.,.

Ce fut leur salutation. Il lui fut impossible de ne pas arrêter son cheval. I^' accueil des deux frères, peut-être à cause de la soudaineté de la rencontre, fut si cordial qu'il aurait fallu être beaucoup plus discourtois que ne Tétait Jean de Lugio pour ne pas y répondre avec un affectueux empressement.

— Frère Stéphen,- frère Hugues ! est-ce bien vous ?. .. Je pense souvent aux frères, mais je ne me doutais pas qu'ils fussent si près d'ici. Père Ambrose ne me fait pas savoir les noms des nouveaux arrivés...

— Père Ambrose ne vous enverra jamais plus les noms des nouveaux arrivés... Il repose derrière la chapelle, là-bas, et demain nous placeront son corps dans la tombe. Telle fut leur prompte réponse, suivie d'un court silence. .. Ils commencèrent alors à sentir l'embarras de leur situation respective.

Jean de Lugio était excommunié, et ils Se demandaient s'il leur était permis de lui parler ami-

il2 KN SON NOM

calement... Qu'il fût à la rigueur de leur devoir de le dénoncer et de faire connaître à leurs supérieurs sa présence dans un endroit d'où il avait été banni, cela était hors de doute ; mais avant d'être moines, ils étaient hommes et chrétiens, et les liens d'une vieille amitié les attachaient tous deux à Jean de Lugio.

— Ne voulez- vous pas faire reposer votre cheval et vous reposer vous-même? dit bravement Stéphen. Je le conduirai à l'écurie moi-même et Hugues vous trouvera un dîner froid au réfectoire. Votre cheval a beaucoup voyagé et un pansement ne lui fera pas de mal.

— Il doit aller plus loin avant d'être pansé, mais je voyagerai le cœur bien plus léger à cause des bonnes paroles que vous avez dites, Stéphen, et vous dormirez mieux pour les avoir dites... Remplissons chacun notre tâche et ne permettons pas aux hommes de nous diviser, quoi qu'ils disent ou fassent. Non, je ne dois pas m'arrêter. Je ne voudrais pas vous exposer en acceptant ce service, même s'il m'était permis de m' arrêter; mais il faut que je fasse ce que peu d'hommes entreprendraient de faire : que je franchisse le long pont de Lyon avant le coucher du soleil. Acceptez la bénédiction d'un Pauvre de Ly<m^

k^ ^ont NOM ai

d*tm hérétique, d'un excommunié .. Dieu vous bénisse, mes frères !...

— Dieu vous bénisse, Jean, Dieu vous bénisse ! dirent-ils tous deux en faisant place à son cheval.

— C'est pour T amour du Christ que je me hâte... dit-il avec attendrissement. Demandez pour moi aujourd'hui, dans vos prières, la bénédiction de Notre Père « En Son Nom. b

. Et ils se séparèrent.

Si cette rencontre avait frappé les deux moines, et elle les avait frappés, elle n'avait pas moins frappé Jean de Lugio. Il n'avait pas peur d'eux. Il avait bien vu que la voix du Saint-Esprit leur avait parlé plus haut à tous deux que la règle de leur ordre et les interdits de l'église... Il savait que tous deux se confesseraient du péché d'avoir caché sa présence et qu'ils se soumettraient docilement aux pénitences qu'on leur infligerait. Il savait tout aussi bien qu'ils ne révéleraient pas sa présence aussi longtemps que la trahison pourrait le mettre en danger, et qu'au fond du cœur ils ne regretteraient jamais le service qu'ils lui auraient rendu ce jour-là en se taisant... Cette aventure, qui réveilla son amitié pour les deux moines, le fit aussi penser : — S'il avait écouté les aspirations de sa jeunesse, il serait avec

114 n^ SON NOM

eux derrière ces murs... Il aurait été, après Stéphen, le doyen d*âge de cette confrérie. Il les connaissait tous, et savait parfaitement bien qu'aucun d'eux n'avait la prétention d'être son égal dans ce qui constituait le caractère particulier de cette abbaye, les études et la science. A la mort de l'abbé Ambrose, lui, Jean de Lugio, serait très probablement devenu son successeur, le seigneur de ce beau domaine, le directeur de ces prêtres d'élite, le premier savant de cet heureux monastère, — oui, tout cela, si... s'il avait seulement répondu aux aspirations de son cœur, il y avait trente ans, et s'était voué là à une vie d'étude...

Mais, au lieu de cela, Jean de Lugio s'était Consacré à secourir sans perdre aucun temps les Pauvres de Lyon. Il s'était arraché à la fascination de l'étude pour faire, des tisserands, des teinturiers et des bateliers de Lyon, des hommes plus purs et plus heureux, pour faire entrer un peu de bien-être et de joie dans leurs foyers et rendre plus facile à leurs enfants le chemin du ciel. C'est après délibération, les yeux ouverts, qu'il avait choisi ainsi... Il avait tourné le dos à l'abbaye de Comillon et s'était fait le ministre de Dieu dans les pauvres maisons de la ville... Et

n^ SON NOM îtS-

aujourd'hui, voîlà qu'il risque sa vie en retournant à Lyon pour y rendre un service de plus, tandis qu'il aurait pu, en sa qualité de doyen de la communauté, présider en ce moment aux funérailles de Tabbé Ambrose dans les heureux murs de r abbaye...

Si... et le tableau de toute une moitié de sa vie se présenta devant ses yeux. Mais à Jean de Lugio le tableau n'apporta nul regret, car il avait choisi comme son Dieu le lui avait commandé.

Dans le calme de son âme, il avait prévu ce que la chaleur de la lutte lui fit voir quand elle arriva et ce qu'il voyait maintenant en regardant en arrière. Ses prévisions, les événements de l'heure présente, ses regards en arrière, tout lui présentait le tableau d'un devoir bravement accompli, Jean de Lugio s'éloigna donc des murs de l'abbaye sans un soupir ni une larme...

La route suivait toujours le courant, et la vallée était encore tortueuse. Ses courbes étaient pittoresques, il est vrai, mais elles rendaient bien long le chemin du voyageur.

Il passa devant le front du mont Charvet, laissa à sa gauche le village de Serrières, et arriva plus tôt qu'il n'avait osé l'espérer au château neuf de Montferrand. Prenant soudainement son parli,

tl6 EN SON ÎTOM

il se dirigea vers Centrée du château et, n'y trouvant aucun garde, il appela un petit garçon qu'il voyait à T intérieur et lui demanda de faire venir un concierge ou quelque serviteur de la maison du baron.

Le fait est qu'il avait soumis le noble étalon gris du baron de Meximieux à toutes sortes d'allures en lui faisant descendre les côtes abruptes de Saint- Rambert, et qu'il devenait douloureusement clair pour lui que le cheval avait fait sa tâche pour ce jour-là... Le meunier l'avait peutêtre plus pressé qu'il n'en avait eu l'intention ; quoi qu'il en soit, la brave bête avait fait près de dix lieues avec un court repos d'une heure seulement dans récurie de Mark de Seyssel. Pour réussir dans la tâche qu'on lui avait assignée, le prêtre devait avancer plus rapidement qu'il ne l'avait fait pendant la dernière heure. C'est là ce qui le décida à s'adresser au château à tout hasard.

Sa bruyante sommation mit en émoi le personnel du château, et ils apparurent tous aux porteâ et dans les corridors avec cette curiosité qui, de tout temps, fait accourir les habitants d'une maison de campagne isolée chaque fois qu'il se présente une occasion de regarder une nouvelle

:ttN SON NOM Îî7

figure, quelle qu'elle soit. Le baron de Montferrand lui-même parut. Il n'avait pas le costume qu'il eût mis pour aller à la cour du roi Philippe, ou à celle de l'empereur. A dire vrai, il avait passé la matinée à surveiller des domestiques en train d'écorcher et de dépecer un gros sanglier qu'ils avaient rapporté de la chasse la veille ; une occupation très peu seigneuriale avec l'idée que nous nous faisons des seigneurs, mais nullement rare chez les barons de ce temps-là. Après ce travail, le baron avait été appelé à la table du dîner, et il s'y était assis sans songer le moins du monde à faire sa toilette ni à changer de costume. Avant la fin du repas, il s'était endormi comme un bienheureux sur sa bonne chaise où il était assis à la tête de la table. Il fut réveillé de son somme par l'agitation des domestiques qui venaient l'informer qu'un étranger était à la porte du château. L'arrivée d'un étranger un jour de décembre était un événement très rare.

Jean de Lugio était déjà en conversation avec le concierge et le sénéchal. Il fut bien aise de voir le baron s'approcher de lui. Il était venu tête nue et sans aucun autre vêtement pour se protéger du froid que celui qu'il avait porté à table ; le voyageur le reconnut à l'instant, car j|

Il8 SN SOî^ NOM

Tavait vu plusieurs fois en descendant et remontant la vallée, et il avait même eu avec lui des rapports intimes pendant son sacerdoce de plus de trente années... Mais le baron, qui se souciait peu des prêtres et ne les voyait guère, ne soupçonna pas un instant que le robuste cavalier auquel il avait à faire portait une tonsure, ni qu'il avait dit la messe au château et levé devant lui le saint calice.. . Il salua l'étranger sans trop de cérémonie, poliment cependant, et T invita à descendre de cheval et à se reposer.

— Je vous remercie de votre courtoisie, monsieur le baron, dit Jean de I.ugio, mais ma mission exige que je me hâte, comme vous allez l'entendre. Je suis appelé à Lyon ce soir même, et cela pour une affaire qui ne souffre aucun délai. J'avais espéré que ce cheval, qui appartient aux écuries de Meximieux, me conduirait jusqu'à la ville où je trouverai un cheval frais, mais il a épuisé presque toutes ses forces et n'ira pas vite, s'il a à fournir seul cette longue carrière jusqu'au bout. C'est pourquoi je me suis arrêté ici ; ce n'est donc pas votre hospitalité que je réclame, mais votre assistance... Si je puis vous laisser ce bon cheval, et si vous voulez bien m'en donner un autre pour descendre la vallée, je vous en serai

KN SOIÏ NOM li0

très reconnaissant et vous aurez les bénédictions de la famille où Ton a besoin de moi.

— Vous racontez fort bonnement votre histoire, dit le baron ; et avec un gros juron il ajouta : — Si je donnais des chevaux à tous les vagabonds de la bande de Meximieux, il me resterait peu de chevaux à donner.

Sans en dire davantage et sans prendre congé, il tourna le dos pour rentrer dans sa salle à manger.

— Pardonnez - moi, monsieur, insista Tabbé sans irritation ni précipitation; je n'appartiens pas au baron de Meximieux. Je n'appartiens à personne. On m'a fait appeler pour remplir une œuvre de charité, parce qu'un certain Jean Valdo pense que je puis sauver la vie de son enfant. Pour la sauver, il faut que je sois à Lyon ce soir. Si j'arrive à temps, c'est vous, autant que moi, qui aurez rendu ce service...

— Si je donnais des chevaux à tous les mendiants qui trouvent bon de s'éloigner de I<yon, il ne me resterait guère de chevaux à donner, dit le baron.

Comme ces hommes qui ne trouvent dans leur tête rien à dire, il avait tant joui de la musique de sa réplique qu'il ne put se refuser le plaisir d'en essayer l'effet une seconde fois...

éi6 n^ 50K Kok

Mais la répétition de cette insulte donna du courage au prêtre. Un homme bien résolu ne dit pas deux fois la même chose. Rar^nent même il parle deux fois.

— Je ne suis pas un mendiant de Lyon, ni le serviteur d'aucun marchand de Lyon. On ne m'aime pas à Lyon... et il n'y a aucune autre raison que celle que je vous ai donnée qui me fasse désirer d'entrer dans la ville. Si vous aviez une fille mourante, monsieur le baron, et que Jean Valdo pût lui envoyer un médecin, vous seriez bien heureux qu'il l'envoyât, quand même vous ne l'auriez jamais vu et que vous n'aimeriez ni son parti ni sa ville. .. Ne voulez-vous pas faire pour autrui ce que vous voudriez qu'on fît pour vous?...

Jean de Lugio avait peut-être gagné sa cause, mais le baron, inspiré par cette sotte idée qu'il devait rester ferme en présence de ses serviteurs, s'efforçait de montrer cette fermeté en se taisant, ce qui aurait exaspéré un homme moins maître de soi que ne l'était l'abbé.

— Comment puis- je savoir, dit Montferrand qui restait hésitant, que vous êtes ce que vous prétendez être ?. . . Où sont vos preuves ?. . . Si je donnais des chevaux à tous les charlatans qvA

KN SON NOM 12 1

voyagent entre Amberîeux et Saint- Rambert, il ne me resterait pas un cheval à donner.

— Je n'ai pas de preuves, monsieur : un homme qui, pendant quarante ans, allant et venant dans cette vallée, a toujours dit la vérité, n'a pas à prouver qu'il ne ment pas. — En parlant ainsi, il ôta son chapeau et laissa voir sa tonsure. — Vous avez reçu le corps du Christ de ces mains, monsieur le baron, et vous savez que cette bouche ne vous tromperait pas... Et puis, surveillant son homme attentivement, et ayant remarqué qu'au nom du Sauveur l'expression de sa figure avait changé..., il ajouta avec intention et à demi-voix : « C'est pour l'amour du Christ que je vous demande le meilleur cheval de vos écuries.»

— Sellez Chilpéric ! sellez Chilpéric ! Pourquoi restez-vous là à bayer aux corneilles et à rire, clowns que vous êtes!... Sellez Chilpéric, vous dis- je, et prenez bon soin du brave cheval de ce monsieur. — Prenez ma main, là, là, allons... Vous êtes r^idi par le voyage, venez dans la salle causer avec la baronne. Chilpéric ne sera pas prêt avant quelques minutes, et vous boirez au moins un verre de vin, ne fût-ce que pour montrer que vous ne me gardez pas ran-

1^2 nH soît koM

cune... Nous sommes bourrus, nous autres barons des montagnes, et nous parlons sans réfléchîr, mais en vérité j'aurais été plus prompt à vous servir, si vous m'en aviez sommé «En Son Nom.»

Et en passant le seuil de la porte, il fit le signe de la croix...

Dans le milieu où ils étaient, en présence du monde du château, le baron n'osa pas questionner davantage le prêtre, ni lui expliquer comment il avait été initié dans la fraternité secrète, dont le mot d'ordre avait fait appel à sou assistance. Il n'essaya pas même de concilier le brutal refus de sa réception avec l'affectueuse sollicitude qu'il témoignait maintenant. — Peutêtre est-il heureux pour nous tous que nous n'ayons pas à nous expliquer nos contradictions quand nous les découvrons... — Il invita de nouveau le prêtre à se rafraîchir d'un verre de vin, et en entrant dans la salle, il appela sa. femme, et l'invita à venir le recevoir avec lui cordialement et sans cérémonie.

La petite femme qui s'avança, courbée par le rhumatisme plutôt que par l'âge, accueillit le prêtre avec empressement et courtoisie, et toute la distinction qui caractérise la noblesse.

ail Sôit i^oM 125

Si les palefreniers et autres serviteurs du château, ainsi que les curieux qui se trouvaient dans la cour, n'avaient pas deviné la secrète raison qui avait amené le baron à changer si soudainement de résolution... la baronne, qui avait tout vu de sa fenêtre, avait compris à Pinstant ce qui s'était passé... A la différence du baron qui avait eu de la peine à reconnaître Jean de I<ugio, elle le reconnut aussitôt qu'il entra dans la chambre. Mais elle savait bien que sa liberté, et peutêtre même sa vie, était en péril et qu'il fallait qu'il quittât le château sans être reconnu des serviteurs. Elle le traita donc comme elle eût traité un voyageur quelconque, ami du tisserand lyonnais, et appelé par lui en toute hâte au chevet de sa fille. Elle fit sa révérence, s'avança pour prendre le chapeau du voyageur, l'invita à s'asseoir à table à côté de son mari, et de sa propre main lui servît le vin, qu'elle versa dans la coupe richement ciselée que le baron avait couru chercher pour son hôte.

— Je vous ai entendu parler d'une dame, d'une fille — d'une fille malade — n'avons-nous rien parmi nos provisions que je puisse envoyer... Mais le prêtre refusa son offre, tout en la remerciant. Ses amis de Lyon devaient avoir à

leur portée toutes les médecines qui pouvaient la guérir, si rien pouvait la guérir...

— Ah, monsieur, dit-elle, puissiez-vous être son sauveur aujourd'hui comme vous fûtes un jour le mien !

— Vous ! dit-il, en la regardant avec étonnement dans ses petits yeux noirs et perçants qui étincelaient sous des sourcils blancs comme neige, tout comme si elle avait encore seize ans.

— Oui, moi, répéta-t-elle, et en voyant sa surprise, qu'il ne cherchait pas à dissimuler, elle ne put s'empêcher de sourire, tout en essuyant à la hâte les larmes qui remplissaient ses yeux... Ah ! vous ne vous en souvenez pas, monsieur l'abbé. Quelle honte pour un chevalier d'oublier une dame dont il a porté les couleurs!... Un prêtre peut- il oublier une personne qu'il a servie dans un moment des plus critiques? dit la baronne, tout en riant de l'embarras où elle le tenait.

— Ah ! madame, vous devez comprendre et pardonner ce que font de nous le temps et l'exil. Qui que vous soyez, je vois bien que vous possédez le secret de rester perpétuellement jeune; moi, j'ai perdu ce secret depuis long« temps. Lors de ma dernière visite au château

de Montferrand, il y a bien longtemps de ça... vous n'étiez pas encore ici.

— Chilpéric sera prêt avant que vous ayez deviné, dit-elle, et comme votre mission est pressante, je vais éveiller vos souvenirs, si vous voulez me promettre de revenir ici, quand cette mission sera terminée, et de rester au château autant de semaines que vous y avez pafsé de minutes cette fois-ci. Ne vous rappelez-vous par le jour où une jeune fille avec une pèlerine écarlate, et une jeune fille avec une pèlerine bleue, et une jeune fille sans aucune pèlerine sortirent de la maison des barons de Braine et descendirent la rivière en bateau, accomp/gnées de deux jeunes écuyers et d'un page écervelé ?

— Alix de Braine ! Comment ai -je pu l'oublier ?... C'est qu'il est aussi étrange pour moi de vous voir ici que d'y être moi-même. Vous savez peut-être où sont les quatre autres?...

— Chilpéric est prêt, monsieur le baron, vint annoncer le groom.

— Chilpéric est prêt, et une question de vie ou de mort m'oblige à partir. Chère dame Alix, vous me demandez d'être votre hôte. Vous ne savez donc pas que si j'avais bu de ce vin, vous partageriez mon excommunication; que si je

126 KN SON NOM

dormais sous ce toit, vous ne pourriez jamais plus passer le seuil d*une église ; non ! pas même pour y être portée dans votre cercueil...

— Ne le sais- je pas, dit la courageuse petite femme, ne sais-je pas que vous voyagez pour r amour du Christ?... et cependant mon mari et moi ne vous prions- nous pas de venir nous revoir et d'être notre hôte

Et ils se séparèrent.

Le baron avait déjà quitté la salle : quand Jean dé Lugio fut arrivé dans la cour et qu'il allait mettre le pied dans Tétrier, il fut surpris d'y voir son hôte à cheval, qui l'attendait tout équippé, et armé contre les rigueurs de l'hiver... Il avait jeté sur les vêtements déjà lourds qu'il portait un épais manteau en peau de renard, et avait recouvert ses jambes de ses grosses bottes de cavalier. Le prêtre remercia son hôte de sa courtoisie, mais refusa de lui causer ce jdérangement. Sa compagnie lui ferait beaucoup de plaisir, dit-il, mais vraiment il n'avait pas besoin de protection.

— De la protection ! oh que non ! aussi longtemps que vous êtes sur le territoire de Montferrand ou dans ses environs, répondit le baron

KN SON NOM 127

avec deux ou trois jurons intraduisibles, que nous ne voudrions pas répéter du reste, et qui sortaient sans cesse de la bouche du brave homme comme pour ajouter du poids à ses discours. . . Je voudrais bien voir le braconnier ou le paysan qui oserait se permettre d*être grossier envers un voyageur monté sur un de mes chevaux... Non, monsieur, ce n*est pas pour vous protéger que je vous accompagne, mais pour m* entretenir avec vous. Nous sommes bourrus, nous autres barons des montagnes, comme je le disais tout à T heure, mais nous ne sommes ni les bouffons ni les sots que les gens du chapitre s'imaginent que nous sommes. Ce Meximieux là-bas a essayé de me prendre mes poissons et a envoyé ses faucons à la chasse de mes hérons une douzaine de fois ; c'est pour cela que je n'ai parlé ni à lui ni aux siens pendant les quinze années qui ont précédé son départ pour cette sotte expédition en terre sainte. — Je vous demande pardon de l'appeler ainsi... — Je reconnais volontiers que Meximieux n'est ni un bouffon ni un sot, et si j'avais à me battre avec le roi Saladin ou un de ses émirs, je préférerais avoir Meximieux à mes côtés qu'aucun de ces mirliflores que je vis le jour où le pont s'çst écroulé.

Z28 BN SON NOK

Nous sommes bourrus, nous autres, je le répète encore. Je dis... et le baron essaya de reprendre le fil de son discours quMl avait perdu depuis longtemps, mais il n'y réussît qu'à moitié. Nous sommes bourrus, dis-je ; mais quand un homme de courage et de coeur comme vous vi^nt nous voir, et cela arrive trop rarement... nous sommes heureux d'apprendre quelque chose de ce qu'il a appris, et nous sommes prêts à répondre à ses questions, s'il en a à nous poser.

— Merci, monsieur le baron, mais je dois vous dire, comme je l'ai dit à la baronne Alix, qu'en m 'assistant dans ce voyage vous vous placez vous-même sous le ban. J'ai été reconnu, il y a moins d'une heure, par deux moines de l'abbaye de Cornillon, deux de mes vieux et intimes amis; peut-être ne me trahiront-ils pas... mais je puis être dénoncé par le premier pêcheur ou le premier berger que nous rencontrerons, car i'ai trop souvent parcouru cette vallée pour ne pas y être connu. Il n'est pas juste que je vous expose, après la bienveillance que vous m'avez témoignée, à encourir un châtiment qui ne pèse que trop lourdement sur moi...

— Au diable le châtiment ! dit le baron avec un nouveau juron, — et cette fois l'excellent

homme ne songea pas même à demander pardon au prêtre des libertés de sa langue, — ce n*est pas une bien grande punition pour un baron des montagnes que T interdiction d*entrer dans une église. Il y a déjà longtemps du reste que je n'aie dérangé ces messieurs.,. Et s* il devait arriver que cette vieille carcasse eût à pourrir là où elle tombera, au pied de la colline ou ailleurs, ce ne serait après tout ni plus ni moins que ce qui est arrivé cet hiver même à beaucoup de braves garçons qui sont partis pour cette sotte entreprise contre les Sarrasins... A vous dire vrai, monsieur, c'est de cette affaire que je veux vous parler, de votre châtiment comme vous rappelez, et de ce que nous devons faire, moi et d'autres braves gens qui pensons que vous et vos amis avez raison, et que toutes ces soutanes là-bas dans la ville, ces mangeurs de soupes, ces buveurs de vin, ces brûleurs de livres, ces satellites du diable, ont tous tort. — C'est avec beaucoup de difiBculté qu'il parvint à finir cette longue explication, malgré les gros jurons qu'il appela à son aide...

Il était impossible de douter de sa sincérité, et il se sentait excité par la rapidité vertigineuse avec laquelle les deux chevaux qui avaient été

lyy KN SON NOM

çnfermés dans Içur écurie pendant deux ou trois jours les emportaient à travers la plaine.

^- Je ne sais que répondre, dit le prêtre, que cette course enragée ne secouait pas plus sur sa selle qu'elle ne secouait le baron, et qui chevauchait comme s'il était né à cheval. Je ne puis pas vous dire ce que vous devez faire..., car je sais à peine moi-même ce qu'il faut que je fasse, si ce n'est attendre... J'attends que le Seigneur nous envoie des jours meilleurs, et il le fera à son heure... Pour le moment, je fais jour après jour ce que je trouve à faire pour l'amour du Christ et

— Tout cela est bel et bon pour vous, monsieur l'abbé, dit l'autre un peu calmé par la modération de ces paroles..., tout cela est bel et bon pour vous, qui avez quelque chose à faire pour l'amour du Christ. De quelque côté que vous voyagiez, tout le monde a, comme ma femme, une histoire ou l'autre à raconter, Thistoire d'une guérîson que vous avez opérée ou de quelque souffrance que vous avez soulagée ; mais pour moi, il n'y a rien de semblable à faire... Je n'ai pas tous les jours l'oççasioo dç faire la barbe

KN SON NOM 131

à ces damnés coquins jusque dans leurs trous d'enfer, en donnant un cheval de mes écuries à un des hommes qu'ils pourchassent. Plût à Dieu qu'il en fût ainsi ! — et la rage du baron monta à un tel degré que son discours en devint inintelligible...

I<orsque le prêtre recommença à le comprendre, il disait :

— Si cette croisade n'était pas une damnée bêtise, bonne tout au plus à égayer les contes d'enfants, le clabaudage des boutiquiers et le bavardage des prêtres, — je vous demande pardon, monsieur, — j'aurais tout quitté pour y prendre part. Je puis mettre à cheval trente hommes bien équipés, monsieur le prêtre. Ils ne seraient pas aussi bien montés que vous, mais aucun d'eux n'aurait sous lui une monture qui ne fût meilleure que celles que conduisait ce cochon de Meximieux, lorsqu'il est parti pour la terre sainte à la suite de l'archevêque. Beaucoup supérieure, ajouta-t-il en éclatant de rire, à cette rosse sur laquelle j'ai vu l'archevêque lui-même trottiner hors de I<yon. Je vous assure que j'aurais été volontiers à cette guerre, s'il y avait eu dans les armées moins d'évêques et plus d'hommes avec une bonne tête sur leurs épaules. . . Mais, comme jç

le disaîs à Alix : ceux d'entre eux qui ne sont pas des coquins sont des fous, et ceux qui ne sont pas des fous sont des coquins ; et si le roi Baladin les avale tous, îe monde n'en ira que mieux... Ne nous occupons pas d'eux, monsieur Tabbé.

Maintenant que l'archevêque est parti, supposez que quelques-uns de nous, tels que Servette, làbas, et Blon, et probablement Montluel, — les noms importent peu — supposez, dis-je, que nous mettions deux cents braves en- selle, et que nous prenions avec nous autant de lanciers armés de solides lances de frêne ; supposez que nous arborions une croix comme celle-ci, monsieur, — et il traça dans l'air la croix de Malte — supposez que nous entrions dans Lyon un soir au clair de lune, en proclamant que nous sommes venus pour l'amour du Christ, ne croyez- vous pas que beaucoup de braves tisserands, de portefaix, de bateliers et d'autres braves garçons se joindraient à nous En Son Nom?...

Et quand il vit que le prêtre ne répondait pas, il ajouta :

— Je vous assure que nous mettrions en déroute leurs sénéchaux et leurs viguiers, et leurs courriers et leurs freluquets de soldats en un rien de temps... Nous enfumerions les vieux ventrus

bN SON NOM fà3

dans leurs cuisines et dans leurs réfectoires, et nous ramènerions les Pauvres de Lyon chez eux, dans leurs maisons, à la maison du pain et à la maison de Dieu, aussi vite qu'ils en ont été chas-

Tout cela fut dit au milieu d'une volée de gros jurons qui ajoutaient à l'incongruité comique de ce que disait le brave homme...

Si Jean de I^ugio avait été un ecclésiastique et rien de plus, il aurait dit : « Ah ! mon ami, celui qui se sert de Tépée périra par Tépée... >, et dans ce cas le pauvre baron, qui n'avait jamais tant parlé de sa vie, se serait retiré dans son for intérieur, en maudissant sa folie et celle de son compagnon, et n'aurait jamais compris pourquoi une offre qui promettait tant avait été refusée... Mais Jean de I^ugio n'était pas un sot, et il était plus qu'un ecclésiastique. C'était un homme de Dieu, assurément, et il montra dans cette occasion comme dans bien d'autres, comme pendant toute sa vie, qu'il savait comment transmettre les messages de Dieu à toutes sortes d'hommes...

— Vous avez peut-être raison, monsieur le baron, dit-il, de croire que ces rois et ces barons, ces archevêques et ces évêques, que tous ces pèlerins partis pour la ville sainte, n'y arriveront ja-

mais. Vous avez peut-être raison de croire que s'ils tuent cinquante mille Sarrasins et brûlent les habitations de cinquante mille autres, ils ne donneront pas aux Sarrasins une très bonne leçon de l'amour de Dieu et du fils de Dieu.,. Je crois que vous avez raison, sinon j'aurais aussi accompagné mon ancien ami l'archevêque ; mais supposez que nous entrions dans Lyon et que nous -en chassions le chapitre comme il nous en a chassés ; supposez que nous volions leurs chevaux comme ils ont volé les nôtres : tout le monde aurait alors le droit de dire plus de mal des Pauvres de Lyon qu'on n'en a dit jusqu'ici... Non, non! monsieur, ajouta-t-il après un moment de silence ; remettons-nous-en au temps et au bon Dieu qui est làhaut. Il n'y a pas à craindre que cet archevêque et son chapitre prospèrent longtemps ; pour ce qui me regarde, que puis-je demander de plus qu'un ami comme celui que j'ai trouvé aujourd'hui?... Et quant à vous, que pouvez- vous demander de plus qu'un château comme le vôtre, et une femme comme dame Alix?...

Mais le baron n'était guère disposé à renoncer aussi facilement à un projet qui lui semblait si plein de promesses... Il recommença à en parler et montra même à son ami qu'il avait examiné la

KN SON NOM 135

situation en détail : il savait quel était le nombre des gardes stationnés aux différentes places, et combien des meilleurs soldats étaient en Syrie avec Tarchevêque, et il savait que ceux qu'on avait laissés à I^yon étaient très mal équipés.

— Autrefois, dit-il, le comte de Forez nous serait tombé sur le dos ; mais à présent, qui sait s'il ne nous apporterait pas un solide appui? Il n'y a personne d'ici à Marseille qui fût plus content que lui de voir ces frelons à ventre noir enfumés et chassés de leurs ruches...

I^ prêtre écouta avec courtoisie, mais sans se rendre. Au contraire, il pensa que le moment était venu de parler avec quelque autorité, et il dit simplement :

. — Monsieur le baron, je vous avertis que vous pensez ce qu'il vous est défendu de penser... S'il était juste de faire ce que vous proposez, vous en auriez été avisé avant cette heure par ceux qui nous conduisent. Jusqu'à ce que vous et moi nous recevions cette information, nous devons laisser tranquilles les moines, les prêtres et les évêques.

Montferrand se tut. Il se disait — peut-être ne se trompait-il pas — que les Pauvres de Lyon avaient quelque part un conseil et un maître...

plus sage que lui, qui lui donnerait un jour le signal... et qu'il pourrait alors se mettre en route sur le dos de Chilpéric pour envahir I<yon avec tous les hommes qu'il pourrait équiper. I^e baron n'avait pas encore suffisamment appris à se fier à la Providence pour comprendre que la seule autorité à laquelle Jean de I^ugio voulût jamais s'en remettre, était une autorité bien supérieure à celle du chapitre, de l'archevêque, du roi et du pape... Un peu honteux, il abandonna ce sujet pour en revenir à Téternelle question des croisades ; — Monsieur l'abbé croyait- il que les soldats seraient bientôt de retour?... et pensaît-il qu'ils trouveraient les forces de Saladin si faciles à détruire .^.. — Il lui posa toutes les questions qui occupaient en ce moment tous les esprits. Pendant tout ce temps-là, quand l'état de la route ne s'y opposait pas, les deux chevaux semblaient voler, non moins que l'avait fait Barbe-Noire le matin du même jour. Ils se trouvèrent bientôt dans la cour du château de Meximieux. Le cheval de Gautier du Moulin était là, sellé et bridé, attendant son cavalier.

— Il y a seize ans que je n'ai pas vu l'intérieur de cette cour, dit Montferrand en sautant à bas de son cheval et en s' essuyant le front. !> grand

arbre là- bas a été planté depuis... La cour telle que je me la rappelle, mon garçon, ajouta-t-il en s* adressant au palefrenier qui tenait le cheval de Gautier, n* avait pas un brin de verdure.

Le domestique salua, et dit que les arbres que le baron voyait étaient tous plantés quand il entra au service des écuries ; mais comme monsieur le baron pouvait le voir, ils n'étaient pas très vieux...

— Seize ans !... répéta le vieux châtelain. Entendez-vous?... Il y a eu quinze ans à la Saint- Michel que j'ai demandé à Meximieux de me dédommager pour les poissons qu'il m'avait pris, et il jura qu'il n'en ferait rien. Je ne lui ai pas parlé depuis lors. Il est maintenant couché làbas sous quelque figuier, et moi, je suis ici dans la cour de son château. J'aurais juré ce matin, monsieur, que tous les diables de l'enfer ne m'amèneraient pas à l'ombre des murs de Meximieux, et voyez ce que vous avez fait...

— Ah ! monsieur, dit l'autre qui était déjà en selle, un messager du ciel, fût-ce le plus humble, peut faire des choses que les diables de l'enfer ne peuvent pas faire... Et maintenant, monsieur le baron, au revoir ! présentez à madame la baronne les respects d'un pauvre prêtre, et quand Mesi-

ijS KN SON NO ai

mieux reviendra, monsieur, tâchez de remporter une plus grande victoire que la sienne... Demandez-lui si, pour Tamour du Christ, il ne veut pas vous dédommager de la perte de vos poissons, et vous verrez ce qu'un pèlerin comme lui vous répondra En Son Nom !

I<à-dessus, il donna la main au baron et s'éloigna.

— Le roi Philippe n'a jamais eu un meilleur cavalier à son service, dit le baron, et je me demande combien il y en a parmi eux qui accomplissent une œuvre aussi noble que la sienne...

Gautier du Moulin n'avait pas exagéré le mérite du cheval que le prêtre montait, et le cheval n'avait jamais eu un meilleur cavalier. De Meximieux à Lyon, il y a plus de sept lieues ; mais le voyageur savait que c'était de beaucoup la partie du chemin la plus facile, et, grâce à Chilpéric et au baron, il lui restait une bonne moitié du temps qu'on lui avait donné pour son voyage. Il avait aussi l'espoir — bien fondé, comme on le verra, — que le cheval du meunier ne serait pas sa seule monture, mais qu'il trouverait à Miribel ou à quelque autre village sur la route, un cheval frais envoyé à sa rencontre par Jean Valdo.

Cette confiance le fit galoper plus vite qu'il

n'eût osé le faire, s'il avait dû faire tout le reste de sa course avec le même cheval. Il arriva bientôt, sans aucune aventure, au hameau que le meunier avait quitté le matin, et où l'entreprise du pauvre Prinhac s'était terminée si prématurément. En entrant dans le pauvre village, le cheval se mit à hennir à la vue de quelques-uns de ses compagnons, et un moment après le prêtre aperçut Prinhac lui-même qui l'attendait à l'ombre du mur de la cour du meunier.

I^e tisserand s'avança vers le milieu de la route' au-devant de Jean de Lugio, et fît dans l'air avec sa petite baguette de saule le signe mystique. Le prêtre arrêta le cheval, qui évidemment savait qu'il était chez lui. Ces deux hommes ne s'étaient jamais vus... I<e tisserand demanda avec empressement s'il était le médecin tant désiré, et remercia Dieu du fond du cœur quand il sut que, jusqu'ici du moins, ses efforts n'avaient pas été perdus.

I — Je me casserais le cou dix fois, dit-il, pour sauver ma jeune maîtresse, et tous les tisserands et autres ouvriers de Jean Valdo eu feraient autant...

' Il dit à la hâte au prêtre qu'il savait peu de chose de la maladie de la jeune fille. Il lui conta

i40 KN SON KOM

les aventures dé sou voyage et le triste accident qui l'avait retardé.

— On ne m'a pas parlé de chevaux frais, ajouta-t-il, mais je les ai attendus toute la journée. Vous devriez trouver quelqu'un à Miribd, ou tout au moins la première fois que vous traverserez la rivière.

Le prêtre lui demanda ce qu'il savait de la maladie de la jeune fille.

— Rien, rien !... Je sais qu'elle était aussi bien portante qu'un oiseau au coucher du soleil. Je l'ai vue descendre la colline en chantant, et je lui ai parlé. Je ne sais rien de plus... sinon que mon maître est venu m' éveiller au milieu de la nuit et me demander de vous porter ce message pour l'amour du Christ. Pardonnez-moi, monsieur, mais s'il m'avait demandé de le faire pour l'amour de mademoiselle Félicie, je l'aurais fait tout aussi volontiers.

— ( Si tu l'as fait pour un des plus petits, tu l'as fait pour moi, > — dit le prêtre.

Et peut-être le tisserand estropié comprit-il cette réponse indirecte... Jean de I^ugio ajouta :

— Il ne faut pas que je m'attarde, mon brave ami ; pour être d'aucun secours, il faut que je parte sur-le-champ. Jei dirai à l'enfant ^uel mes^

sager fidèle elle a trouvé en vous. Dieu vous bénisse ! adieu !...

I^ tisserand ne se trompait pas en croyant qu*un cheval attendrait le médecin à Miribel. Un ouvrier de Jean Valdo était là avec un de ses chevaux. — L^homme ne reconnut pas le médecin ni le cheval qu'il montait. Mais il ne fut pas difficile au prêtre, qui cherchait la monture, de le convaincre que c'était pour lui que Cœur- Blanc avait été sellé. ly'homme avait quitté Lyon deux heures avant midi. I^s nouvelles de sa jeune maîtresse n'étaient guère encourageantes... Elle n'était pas mieux, il en était sûr. I^ médecin florentin ne l'avait pas quittée de toute la journée, non plus que son père ni sa mère : il était sûr de cela aussi. Ses instructions étaient simplement d'attendre le prêtre à Miribel, et de lui dire de monter Cœur-Blanc pendant que lui-même ramènerait Barbe- Noire aussi vite que possible. Il fallait donc que l'abbé continuât à chevaucher seul. ly'enfant vivait : c'était au moins une bonne nouvelle qui l'encouragea un peu, car il avait senti toute la journée cette dépression du cœur que tout homme éprouve, quand il est appelé à lutter avec la mort après que tous les autres ont ^houé dans cette bataille. . .

. :, tfuto/AÂrft^

Page 1