‹ En son nom: Pierre Valdo et les "Pauvres de Lyon"Chapitre 8 sur 81 · I,^ CHARBONNIER · texte numérisé non relu

I,^ CHARBONNIER

LES forges de fer de la vallée avaient déjà atteint, à cette époque, un développement suflSsant pour créer parmi les paysans de la montagne une industrie particulière, qui consistait à transformer en charbon les pins, les marronniers et les chênes. Ils envoyaient ce charbon aux fabricants pour la fabrication de leurs plus fins aciers. Beaucoup de ces paysans, moitié chasseurs, moitié bergers, se livraient à cette occupation qui les mettait à même de se procurer du sel, des clous, des têtes de fer pour leurs flèches, des marmites et des pots,, meilleurs que ceux qu'on fabriquait dans les montagnes. Ils découvrirent bientôt qu'en s'unissant ils pouvaient négocier plus avantageusement avec les fabricants de fer et d'acier ; c'est ce qui fait que depuis plus d'une génération^ cette grossière cabane, — qui était alors gouvernée par Mark de Seyssel — était Iç

rendez-vous des charbonniers qui y emmagasi-

naient leurs sacs de charbon, tout prêts à êtri chargés sur les mulets.

Au milieu de la hutte, sur un espace laissé libre pour y faire du feu, une douzaine de grosses bûches étaient empilées et semblaient inviter les charbonniers à se grouper en cet endroit. La colonne de fumée aux formes bizarres, qui avait attiré l'attention du voyageur, s'échappait par un grand trou carré pratiqué dans le toit. Autour de ce feu, assis ou couchés dans toutes sortes d'attitudes, les paysans paresseux passaient cette journée d'hiver aussi agréablement que possible.

— Si vous rencontrez jamais I<ambert de ce côté-ci du purgatoire, dites que je suis un menteur... Quand je l'ai vu traverser la vieille baie avec son nouveau baudrier, je lui ai dit : « Au revoir, I<ambert ; nous ne nous reverrons jamais plus.» Et j'ai dit cela parce que je le savais.

— Mais comment le savez-vous?... répliqua l'homme à qui s'adressait celui qui venait de parler. Il était assis et en train de fabriquer un arc, et laissait tomber les copeaux de son bois de frêne sur les charbons ardents. — Comment le save2vous? Ici, à Blon, j'ai parlé avec l'aubergiste, avec les palefreniers, avec Siraud lui-même : tous disent que les Sarrasins ne résisteront pas à Id

première attaque de nos soldats. Ils disent qu'avant Pâques il y aura un nouveau roi à Jérusalem, et que longtemps avant Noël prochain TévêqUe sera de retour à Lyon, le roi Philippe à Paris et le roi Richard en Angleterre ; le comte Raymond aura regagné son château, Fomey et tous les camarades seront revenus parmi nous, des cocardes à leurs chapeaux et de l'or dans leurs * poches.

— Et Siraud, qu'en sait-il? répliqua l'obstiné grognon qui avait commencé la dispute. A-t-il parlé avec les Sarrasins?... leur fameux roi, Sa Majesté Saladin, lui a-t-il dit qu'ils tourneraient tous le dos à la première bataille?... a-t-il visité Jérusalem, qu'il s'imagine que c'est à un jour d'ici?... Quant à l'aubergiste de Blon, c'est un imbécile... La dernière fois que je l'ai vu, il m'a soutenu à ma face que je ne pouvais pas reconnaître un arc de noyer d'un arc de frêne... Je Souhaite qu'il étouffe en avalant sa soupe ! Et, si ses palefreniers ne connaissent pas mieux les soldats de Saladin qu'ils ne connaissent les chevaux français, leur discours ne vaut pas la peine d'être rapporté... Je vous dis, moi, que c'est à une entreprise de fous qu'ils se sont mis et que vous ne ^everrez jamais plus Lambert...

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— Est-ce une entreprise de fous, cria un petit boiteux qui était assis de l'autre côté du feu, où les deux disputeurs pouvaient à peine le voir, de délivrer les tombeaux de notre divin Maître et de Notre-Dame, sa Mère, et de plus de saints que je n'en puisse nommer et que vous n*en puissiez compter, des mains de ces chiens de païens et fils de païens?... N'avez- vous pas entendu le curé raconter comment ils ont écorché vive cette pauvre Marie de Picardie, quand elle fit son pèlerinage aux lieux saints?... Ne lui avez- vous pas entendu dire comment ils allumèrent un feu sacrilège contre le tombeau de saint Joseph, en brisèrent les colonnes et jetèrent des saletés sur sa pierre?... Une entreprise de fous, vraiment!... C'est bien à ceux qui restent chez eux à fainéanter de l'appeler ainsi... Si j'avais seulement deux pieds pour marcher ou deux bonnes jambes à mettre sur le dos d'un mulet, je ne resterais pas ici à flâner et à calomnier des hommes qui valent mieux que moi...

— Pierre le Boiteux, répliqua l'autre sans se fâcher, je vous ai déjà entendu dire cela et d'autres choses semblables, et si vous en avez l'envie vous pouvez les répéter sept fois et soixante-dix fois sept fois, comme dit l'Évangile, sans que j'en

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.vîetine jamais à me quereller avec un aussi bon garçon que vous... Mais vous et fnoi nous savons bien qu'Ambrose ne se soucie pas plus du tombeau de Notre-Dame et de celui de saint Joseph que de la neige au sommet de la montagne, et qu*il ne donnerait pas une heure de sa vie de fainéant pour empêcher qu'on les profane... Il est parti parce qu'il a vu partir les autres, et parce que cela lui plaisait d'être nourri sans travailler et de dormir sur la toile tissée par les femmes des autres hommes. Il s'est dit qu'il reviendrait avec un or qu'il n'aurait pas eu besoin de gagner, et qu'il pourrait alors faire le fanfaron devant vous et moi et autres honnêtes gens, parce qu'il aurait une cocarde à son chapeau... Quant à faire la guerre aux gens parce qu'ils sont des chiens et des fils de chiens, parce que leurs prières sont fausses et leur vie méprisable... je dis que nous pourrions faire la guerre à l'évêque et au chapitre de Lyon pour des raisons tout aussi bonnes que celles qu'ils ont de guerroyer contre le roi Saladin et ses émirs, si c'est ainsi qu'on les nomme.

L'audace de cette allusion à l'évêque et au cha* pitre fut saluée d'un éclat de rire par plusieurs des fainéants; mais d'autres tressaillirent, non

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pas qu'ils fussent fâchés, maïs ils furent effrayés...

— Tâche d'être plus civil, Mathieu ! ou tu nous attireras quelque malheur... On parle assez trahison et hérésie dans cette hutte pour faire livrer tous nos hameaux aux huissiers, et Ton pourrait bien nous envoyer mendier avant que nous le sachions, avec nos femmes et nos enfants.

C'est Mark de Seyssel lui-même, qui, parlant pour la première fois, fit réponse à cette protestation :

— Jean le pêcheur, si vous n'aimez pas ce qui se dit ici, vous n'êtes pas obligé de rester... Si vous avez quelque conversation à rapporter à l'huissier ou au viguier, allez faire votre rapport, et bon voyage !... Je suis le maître de cette hutte, c'est mon château ; quand je me défie de mes hôtes, je les mets à la porte ; mais aussi longtemps qu'ils ont ma confiance, je veux qu'aucun n'empêche son voisin de s'exprimer librement.... Quant à moi, ajouta le gros charbonnier, je suis de l'avis de Mathieu, et je bois à sa santé ; le pot blanc a bien le droit d'accuser la marmite d'être noire !... Quand les prêtres et les abbés chassent les gens de chez eux parce qu'ils nourrissent 4es pauvres, et leur prennent leurs maisons et

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volent leurs biens pour s'enrichir eux-mêmes, et qu*ils vont ensuite en terre sainte avec la bénédiction du roi et de Sa Grandeur Tévêque, je doute fort qu41s y portent un meilleur évangile que celui qu'ils laissent derrière eux... Pour ma part, je voudrais voir les hommes vivre ici comme vivaient les saints, avant qu'ils aillent forcer les Sarrasins de vivre comme eux.

I^à-dessus, le gros charbonnier prit sur le banc à côté de lui une cruche à laquelle il venait de boire, la passa à Mathieu les-yeux-noirs, comme il appelait celui qui faisait tantôt un arc, et lui dit de la passer ensuite aux autres pour qu'ils bussent à leur tour.

C'est précisément à ce moment qu'on entendit Gautier frapper à la puissante porte d'entrée du manche de son fouet. I^e charbonnier le pria immédiatement d'entrer, et ne put cacher sa surprise à la vue de sa propre fille en compagnie de cet étranger... I<' enfant comprit que sa mission était terminée, salua et retourna en toute hâte à leur retraite parmi les broussailles. I> charbonnier offrit un siège à Gautier auprès du feu: toute l'assemblée se taisait, et personne ne se serait douté qu'ils se livraient, il n'y avait qu'un instant, à la discussion la plus animée.

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-^ Êtes-vous Mark le charbonnier ? dit le messager; on m* a assuré que vous pourriez m* indiquer la maison de Jean de lyUgio?...

— Hein !... fut la seule réponse du gros charbonnier, qui, était si loquace quelques instants auparavant, et défendait avec tant de chaleur le droit, sacré pour tous, d'exprimer sa pensée.

— J'ai chevauché de mon mieux pour trouver Jean de I<ugio. On me dit qu'il habite dans ces parages. On a besoin de lui, grand besoin de lui aujourd'hui, à Lyon; j'ai ici un message pour lui...

— Hein!... grogna encore le charbonnier en réponse à cette explication.

Gautier fut surpris. Il n'avait jamais vu cet homme, mais il ne le supposait pas idiot ; et il s'était bien sûr attendu à ce qu'un homme qui faisait de si grandes affaires dans la vallée eût quelque connaissance du provençal... Il répéta son explication avec plus de détails, et cette fois dans le dialecte de la montagne qu'il avait employé pour parler aux enfants du charbonnier.

— Hein!... fut encore la stupide réponse du charbonnier. — Il regarda alors ses compagnons d'un air lourdaud, et dit dans leur dialecte : — I>s amis, entendez- vous ce que dit ce monsieur?

Y eu a-t-îl un parmi vous quî sache rien de ce Jean de I^ugîo, Tabbé qu'il veut voir?...

I<es hommes se regardaient d'un air bête, comme s'ils ne comprenaient pas plus le dialecte de la montagne que Mark ne comprenait le provençal du meunier. . ,

Gautier regarda autour de lui pour voir s'il ne trouverait pas un visage plus intelligent que les autres... Il tira ensuite de sa poche six ou sept pièces d'argent, les fit sauter en l'air et les rattrappa dans sa main ; et, reprenant la parole, il dit dans leur dialecte :

— Ces pièces sont pour le bon camarade qui ira chez l'abbé pour moi, et en voici autant pour celui qui reviendra avec lui.

Un lourd et stupide étonnement, qui ne pouvait guère venir de la curiosité» fut tout le sentiment qu'il semblait avoir éveillé par son suprême effort pour les persuader. Gautier du Moulin crut sentir qu'il allait échouer au dernier moment...

— C'est un homme de haute taille, dit-il, avec une tonsure entourée de cheveux blancs comme neige. Il est si grand qu'il marche un peu courbé, et il boite légèrement du pied droit.

— Hein !... fut encore la seule réponse de Mark de Seyssel.

Gautier se reprochait de ne pas avoir gardé Tenfant. Elle, au moins, savait parler et comprendre. Il n*y en avait pas un seul, apparemment, dans cette assemblée de désœuvrés, qui prit le moindre intérêt dans sa mission, pas même le gros seigneur du château ; et ils étaient encore moins en état de l'assister, supposé qu'ils le voulussent.

Dans son chagrin d'avoir perdu son guide, Gautier alla à la porte pour voir s'il découvrirait la petite fille ; mais elle avait disparu depuis longtemps. Il rentra. I<es hommes étaient toujours assis avec leur air bête, comme il les avait trouvés à son arrivée. A cet instant, une inspiration lui vint : il se dit que le talisman qui lui avait si bien réussi auprès de l'enfant, pouvait aussi agir sur ces rustres... I^e fait est que la stupidité de ces hommes l'avait complètement dérouté. Il avait perdu sa présence d'esprit et n'avait plus sa tête devant ce jeu de stupidité si bien joué par les marchands de charbon de bois.

Après avoir refermé la porte, Gautier ramassa un morceau de charbon, et, d'un air insouciant et comme pour s'amuser, il dessina grossièrement sur la porte une croix romaine dont la ligne verticale n'était pas plus grande que la ligne hori-

zontale, la retoucha rapidement et en fit une c: de Malte avec ses pointes aiguës et ses an rentrants à chaque extrémité.

Sous la croix il écrivit ces deux mots : Amore ChrisH,

Avant qu'il eût fin! l' inscription, le faiseur d'arcs était debout et mettait son pourpoint, comme s'il s'apprêtait à sortir. Deux autres aussi de ces désœuvrés semblaient avoir terminé tout ce qu'ils avaient à faire dans la cabane et se âi£^x)saient à partir... Mark de Seyssel lui-même disait à haute voix : I

— 11 est près de midi, il faut que je m'en aille. Si François vient, dites-lui de demander à la vieille oii je suis. — Ce disant, il passa devant Gautier et ouvrant la porte il lui dit : — Suivezmoi dehors...

I> meunier le suivant, il le conduisit en nn lien

OÙ ils ne seraient pas entendus des hommes restés dedans.

— Vous auriez dû faire le signal plus tôt, ditil ; il y en a dans cette cabane qui seraient bien heureux de faire mettre Tabbé dans les fers ou de le jeter dans le lac du Bourget. Mais vous pouvez vous fier à moi et à Celui qui est là-haut, si vous venez

Gautier conta alors au sauvage réveillé qui il était et pourquoi il était venu ; quMl avait en sa , possession une affaire qu'il était delà plus haute importance que Jean de lyUgio connût, qu^on l'avait requis de remplir cette mission pour Tamour du Christ et qu'il avait accepté de le faire En Son Nom.

Il dit à Mark de Seyssel que pour preuve de sa sincérité il lui remettrait le morceau de parchemin, qu'il pourrait le porter lui-même au lieu où le maître se tenait caché, et que le maître pourrait voir alors s'il voulait venir ou s'il refusait de venir,.,

— Ce qu'il y a de certain, ajouta le meu^ nier, c'est qu'à moins qu'il ne se trouve ici prêt à monter mon cheval quand il sera midi, il est inutile qu'il vienne, car il faut qu'il- traverse le

pont de Lyon avant le coucher du soleil ; et vous savez, mon amî, qu*il faut être bon cavalier pour courir cette distance dans ce laps de temps...

Le charbonnier disparut... I^ cavalier retourna dans la cabane et se jeta sur le sol près de Jean le pêcheur. Celui-ci aurait bien voulu savoir qui était cet étranger et en apprendre davantage sur le but de son voyage ; mais Gautier était aussi rusé que lui et il répondit à ses questions par des questions, si bien qu'après une heure de cette conversation, les hommes de la hutte étaient aussi peu renseignés sur son affajre qu'ils Tétaient quand il les rencontra... Il avait eu la bonne idée de tirer une bouteille de vin de derrière la selle de son cheval et de l'offrir à la compagnie en signe de bonne camaraderie. Ils parlèrent de la gelée, du dégel, du prix du charbon, des nouvelles mines de fer, et ils en revenaient à la question capitale de la grande croisade lorsque Mark de Seyssel rentra dans la cabane enfumée.

Il reprit auprès du feu la place qu'il y avait occupée et dit au meunier :

— J'ai donné à votre cheval toute l'avoine que j'avais et il l'a toute mangée...

Il dît cela d'un ton bourru, et ceux qui n'étaient pas dans le secret durent s'imaginer,

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comme il le voulait, que son entrevue avec T étranger avait eu trait aux bons soins à donner à son cheval. Gautier le remercia avec Tamabilité qu*il n* avait pas cessé de montrer, compta un nombre suflSsant de pièces de cuivre pour payer T avoine, souhaita le bonjour à la compagnie et dit.qu41 allait continuer son voyage. Il traversa la clairière et sous le genévrier, auquel son cheval était attaché, il trouva, comme il l'avait espéré, Tabbé Jean de Lugio.

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