‹ En suivant les goélandsChapitre 4 sur 31 · ROYAUME MATINAL · texte numérisé non relu

ROYAUME MATINAL

'Pour Charles de Souza.

11 ne fait pas encore jour, mais il fait bleu, Et la baie de saphir profond paraît un monde. Un monde clos mais vaste où du rêve se meut Au rythme lent des vagues sournoisement longues. Du mystère, comme une écharpe d'azur sombre. Flotte, d'un promontoire à l'autre, sur les eaux, Et voici qu'un vol calme et blanc de grands oiseaux. Se mire, doux et triste, en le cristal fluide.

l8 EN SUIVANT LES GOÉLANDS

O goélands, maîtres de l'Air, princes des Flots, Comme vous ondez sur les bleues ondes languides. En grands cercles montants et tombants, si parfaits Que l'on dirait d'immenses bagues de turquoise. Comme vous possédez ce domaine quiet Dont le charme secret se nuance d'angoisse ; Comme on sent bien que ce royaume matinal Que n'éclaire qu'un doux fantôme de soleil. Lueur lointaine sous la mer orientale.

N'est pas celui de l'Homme, tyran qui sommeille!

l^our Charles cTliCoTaoîa.

Quand la terre apparaît, après de longs vols fous, Les goélands vont lentement vers les rivages, Comme les vieux marins venus du libre Bleu Qui serrent les huniers lors des atterrissages.

...Quelle pointe fend la molle nacre fluide, Violette, argentée et d'un azur verdi.

Mouchetée de petites voiles frissonnantes?

Quel piège est dans la baie doucement arrondie, Sous les flots des bois où des fleurs jouent les écumes ? Quels périls veillent dans la falaise creusée Qui lance un cap semblable aux vaisseaux bondissants?

Et leurs ailes résistent aux longues risées

De la brise qui les emporte vers les rocs

Avec les fumées claires des nues irisées.

Puis leur vol « reconnaît », par prudentes spirales.

Les grottes naines où rêve un soir smaragdin

Hanté de veules et pâles oiseaux marins.

Et les parois luisantes, comme métalliques.

Verticales, fermées aux razzias des humains.

Et les beaux goélands de moire se rassurent ;

Leur vol glisse, plus prompt, vers le seuil redouté.

Vers la plaine et les hautes houles de verdure...

...La ville morne dort au bord d'un lac bleuté. Fond de golfe où la brise n'est plus que musique. Douce, douce et mourante, à l'abri des caps noirs. Une plainte mélodieusement nostalgique.

Des hommes s'en vont, indifférents, vers des tâches, Les yeux sur la rue grise et non sur le ciel pur, Rêvant au sombre tunnel de la journée longue, Et, comme dieux ou fous, dédaigneux de l'Azur. Nul louche éclair d'arme sournoise ne s'allume D'un feu pâle, aveuglant, sous le feu de topaze Dont la gaîté flambante embrase tous les murs Et jette des poignées d'astres jaunes aux vagues ; — Les grands oiseaux vont et viennent, près des masures Qui se tassent, croulant sur les sables vermeils. Dans la chaleur grisante, — et rasent les fenêtres Où rient des femmes blondes comme des sirènes. Tout embellies, divinisées par le Soleil.

Et les poètes, — car partout sont des poètes, — De vieux poètes las, à peine tolérés, Voient en les oiseaux un hommage de l'Abîme Aux femmes qui font la lumière plus dorée, — De grandes fleurs épanouies et duveteuses... ...Et, pour eux-mêmes, le doux retour captieux Des vieux pensers enfuis, si longuement pleures, Albes, chatoyants, comme au temps des premiers rêves.

EN RADE

Pour Claude Odile, Hô î hisse ! hô les boys !

L'eau glisse comme de l'huile bleue près du bord^ Et se meut pesamment comme les molokoyes Dont le blond test écailleux verdit ou se dore, Selon que la feuillée s'ouvre ou se clôt Sous les grandes zagaies du soleil caraïbe.

EN RADE

Les noirs que la chaleur mordoré et violacé

Ahannent en chargeant les ballots

Que la rouge gabarre apporte de la rive,

Mais chantent, car l'effort de chanter les délasse.

O l'échelle de la cale noire où l'air lourd Est l'haleine d'un sordide enfer méphitique! L'échelle dont chaque échelon rigide et sourd Semble rapprocher un abîme volcanique !

Pourtant la flamme implacable du ciel N'est plus qu'une lueur cendrée Plus douce qu'un luisant de perle.

Sous d'impalpables paillettes ambrées!

O soir de la cale où les fronts noirs Sont délivrés d'un poids brûlant qui les affole î O l'ombre féroce, ô l'ombre clémente î Hôî hisse! hô les boys!

La peau sombre des arrimeurs se diamante De perles menues comme celles des embruns, Puis laisse ruisseler de minces cascatelles Comme les sources cachées sous les rochers bruns Et les écroulements de verdures nocturnes; Et l'on dirait, en les ténèbres éternelles, D'effroyables damnés torturés et tordus Charriant, vers des buts ignorés, des blocs d'ombre.

Mais, sur le pont torride où s'insinue,

Entre le tillac rose et la tente qui bombe.

Une brise pareille aux souffles d'incendies.

De graves matelots nègres, à mines longues

Goélands noirs, connus de tous les flots du monde,

Et qu'un bénin hasard poussa vers leur pays.

S'exaspèrent, tuant les heures qui recèlent

L'heure faste où le petit canot,

Le beau petit canot si rapide et si frêle ! —

{Hô î nage! hô les boys!) —

EN RADE

Les mènera, sur le bleu transparent de l'eau, Vers la tiède ombre d'ambre vert des molles plages ; Et guettent les barquettes aux mauves sillages Où des femmes de souple bronze ou d'or bruni, Coiffées de clairs madras fleuris, noués en huppes, Portent, — ô Clézilia, Yette-Doudou, Nini î — L'âme de l'Ile dans les parfums de leurs jupes.

A Htte M

Nous fûmes, nous aussi, d'inquiets goélands Dont les ailes se sont, un moment, repliées ; Et toutes ces demeures claires, irisées De changeantes lueurs qui rient sur l'Océan. Sont des îles que nos longs vols libres hantèrent. Du roc bizarrement triste, sous un ciel bas, Et gardien fauve de mystérieuses terres Où notre essor, un soir gélide, se brisa.

Toutes ces îles apparaissent, diaprées : Les unes, blanches comme une aube de printemps, Quand naît à peine un feu floral dans les nuées, Les autres caressées par des flammes ambrées. Dormant d'un lourd sommeil sous les midis ardents, Et celles-là d'hyacinthe rose en le soir...

O ces refuges semés sur les bleus abîmes, Où vécurent pour nous des mondes illusoires ! Tels, tremblants de corolles des grèves aux cimes, Font un paradis frais d'une miette d'humus ; Et voici des écueils rongés par l'eau grondante D'où jaillit une fumée de fluide argent, Qui dressent vers le ciel une foule confuse De tours, de flèches, d'architectures farouches, Villes rouges comme on en voit dans les brasiers ; Puis des sylves enlacent des baies où se jouent Lès longs serpents de satin des courants côtiers Parmi les vacillants reflets de molles palmes...

Et tous cachèrent un moment de notre vie. Nous enrichirent de naïves rêveries

Qui refirent l'enfance divine en nos âmes. Tous quêteurs de flots purs et d'horizons géants, En leur silence bleu et leur excelse calme Gardaient un frêle écho de l'infini mouvant.

De ces demeures pour longtemps abandonnées,

Peux-tu dire laquelle tu aimas le mieux ?

La si fleurie, de lianes roses ornée,

Sous les frissons des grands bambous mélodieux.

Et d'où, montés, nos premiers envols anxieux.

Téméraires, épris de hauteurs inconnues.

Surent leur force égale et s'en furent cueillir

Les mêmes fleurs en les prairies nacrées des nues ?

Ou la faille rocheuse où l'on dut se tapir.

Les ailes cassées, tous deux transis jusqu'aux moelles.

Tombés du ciel noir et frissonnants de voir luire

Les micas des parois aux frigides étoiles, —

Mais où parfois un rayon blondement serein Comme un reflet de reflet de bonheur lointain

Nous imbut d'une joie éphémère et troublée

Comme Topale subdorée du ciel brumeux ;

Et tiédit notre creux de falaise ignorée,

Ftude et précaire abri juste assez grand ""pour deux.

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