LE CARDINAL MERCIER ET LES MENACES ALLEMANDES
Le prestige mondial qui s'attache au nom du cardinal Mercier, l'autorité que lui a valu auprès de ses compatriotes la dignité et la fermeté de son attitude et qui fait de lui le symbole de l'irréductible patriotisme belge sont depuis longtemps pour les Allemands une source d'inquiétudes et un motif d'irritation. Le voyage à Roine du primat de Belgique devait porter cette irritation à son comble, L'enthousiasme dont l'illustre prélat recueillait partout les témoignages, les entretiens fréquents qui ellaient lui permettre d'éclairer complètement le Saint-Siège sur les crimes abominables dont les armées germaniques se sont rendues coupables, la publication de la lettre de l’épiscopat belge aux évêques allemands, d'autres entrevues, enfin, que le respect et l'admiration suffisent à expliquer, mais où la susceptibilité d’un ennemi défiant devait trouver un sujet d’anxiété, tout cela suscita en Allemagne de vives cnlères. A ce moment déjà, des menaces plus ou moins déguistes furent proférées dans une partie de la presse d'outre-Rhin contre le cardinal. Il est clair qu'on tentait par là de l'intimide ; et peut-être même, avec cette courte psychologie dont ils ont donné si souvent la preuve, les Allemands se flattaient-ils de le détourner de rentrer en Belgique. Leur espoir fut déçu : le cardinal regagna Malines et, à peine de retour, reprit l’exercice de son ministère par la publication d'un mandement de carême où le prélat s’attachait à réconforter ses diocésains et à leur rappeler leurs communes et indéfectibles espérances.
On sait l'effet de cette lettre pastorale. Elle a déchaîné contre le vaillant prélat une nouvelle campagne d'excitations dans laquelle, à son tour, allait intervenir le gouverneur général de Belgique, von Bissing. Nous avons publié la lettre dans laquelle ce dernier, affectant de ne voir dans le
mandement du primat qu'une manifestation politique, et Je dessein de “créer un sentiment hostile contre l'autorité et le Pouvoir de l'occupant,”
rtion,” avertit le cardinal Mercier “d'avoir à renoncer à toute activité politique.” Aujourd'hui, toute Ja presse allemande fuit chorus. « C’est le dernier avertissement que le gouverneur général allemand adresse au cardinil belge,” écrit la catholique Gazette Populaire de Cologne ;1 si] Continue à agir comme jusqu'ici, disent les Dernières Nouvelles de Leipzig, alors nous saurons lui faire sentir toute la vigueur du poing allemard ;” et, de son côté, la Gazette de Voss déclare: “Au cas où le cardinal Mercier continuerait ses agissements hostiles, il (von Bissing) saura mettre fin à ses manigances.” On voit bien l'embarras et la colère de l'Allemagne en présence de cette grande voix qui proclame infatigablement le droit et la justice. Mais que peuvent contre elle ceux qu’elle offusque? Ils. espèrent vainement que leurs menaces la détermineront à se taire, Oseront-ils la réduire au silence par la force et Comptent-ils que la persécution obtiendra ce que l'intrigue n’a pu obtenir? Si leur attitude n’est pas un pur bluff, ils s’apercevront bientôt de leur erreur, Ce n'est pas le cardinal seulement, c'est tout lépiscopat, c’est tout le clergé qu'il faudrait frapper, et tout le peuple belge opprimé, solidaire des revendications et des espérances nationales.
—Journal des Débats, 24 mars, 1916,