‹ En temps de guerre [microforme]Chapitre 58 sur 66 · LE DERNIER DISCOURS D'EMILE FAGUET · texte numérisé non relu

LE DERNIER DISCOURS D'EMILE FAGUET

Emile Faguet! a exprimé le vœu qu'aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe, Ce n’est pas déroger à son désir que de rappeler ici, in memoriam, le dernier discours qu'il prononça devant un grand public, au Trocadéro, le 12 juillet, 1913.

C'était à la distribution des prix du lycée Janson, qui, cette année-là, revétit un air de fête inaccoutumé. Emile Faguet, qui avait jadis quitté ce lycée pour la Sorbonne, revenait, après vingt ans et plus de travaux et d'honneurs, visiter ses anciens collègues et couronner les fils de ses anciens élèves. Quoique académicien, il ne voulut venir qu'en universitaire, Lorsque, appuyé au bras du proviseur (il boîtait depuis un accident récent), il parut dans sa toge de professeur de Sorbonne, une longue et cordiale acclamation le salua, 11 se sentait là en famille. Le professeur chargé du discours d’usage—un ancien de la maison—avait pris pour thème ses souvenirs d'écolier durant la guerre de 1870. Il avait quinze ans à cette date, Emile Faguet, son aîné de plusieurs années, et qui avait été mêlé de plus près aux mêmes événements, donna à ce premier propos une suite, et quelle suite! Nous ne savons si jamais, parmi tant de discours patriotiques et admirables que la jeunesse a entendus depuis le 2 août, 1914, il en est qui. aient dépassé l'émotion, la pénétration, la nobiesse de ce discours “d’avant-guerre.” Et l'on ne saurait peindre la ferveur quasi-religiense avec laquelle il fut écouté.

“ De tous les sentiments libres, disait Emile Faguet, l'amour de la patrie est le plus pur et le plus fort qu’il y ait. Il nous associe à tous ceux qui, sur notre sol, parlent notre langue, vivent de nos coutumes, vivent de nos mœurs, vivent de notre

Emile Faguet, l'éminent critique, né en 1847, mort à Paris le 8 juin, 1916.

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âme, vivent de notre vie, Il est une fraternité indéfinie, I] est beau comme un rêve et concret comme une énergie: beau comme un rêve, car il nous emporte très loin, là-bas, au Nord, au Midi, à l'Ouest, à l'Est -à l'Est surtont—vers les frères inconnus, les Compagnons indistinets, les populations confuses qu'on voit fourmiller duns des horizons prolongés et élargis, et que l'on aime comme s'ils étaient proches, et qu'on rapproche en effet par évocation, et dont on entend les voix, graves des vieillards, mâles d'hommes mûrs, fraîches de femmes, chantantes d'enfants; ah! Ja belle chose que d'aimer des millions et des Millions d'hommes qu'on ne connaît pas, qu'on ne connaîtra jamais, et qui sont nos voisins et nos amis et nos intimes, parce qu’ils disent en français le même

mot que nous :

France !-

oncret comme une énergie, car nous sentons qu'il ne suflit pas de songer à ces choses et d'en faire un entretien de l'esprit, mais qu'elles n'existent qu'à la condition d’être voulues autant que pensées, d’être dans notri travail de tous les jours comme dans notre méditation de tous les soirs, d’être dans notre cœur comme dans notre imagination, d'être en un mot un vouloir continu : la patrie, c'est la volonté de patrie.”

Cette belle formule s'épanouissait aussitôt dans un développenent magnifique dont voici un des Passages essentiels :

“On appelait autrefois les grands hommes pères de la patrie. L'expression est belle ; mais j'ai souvent dit que nous sommes tous pères de la patrie et que nous devons l'être. Nous sommes des enfants, mais nous sommes aussi des pères, parce que c’est de notre amour pour elle qu’elle naît tous les jours ; Parce qu'il est de notre volonté qu'elle soit. C'est la création Continue . .. Il faut se le dire sans cesse quand on travaille . .. Il faut se dire : “Je crée la patrie, je contribue à la créer, je la continue et je la prépare, je la forme, j'en pétris les éléments, j'en suis le démiur.

2 pour me part; elle

m'attend, et mes camarades, et mes amis, et mes compagnons de lubeur, et mes compagnons de pensée, et mes associés de conscience, pour naître, une cent millième fois, puisque sans moi, sans nous, elle se dissoudrait dans le néant.

‘Se dire ces choses, cela crée une responsabilité magnifique et une force: car la force est toujours en raison de la responsabilité dont on a conscience ; cela donne des raisons de vivre. Il faut se donner cette raison de vivre, surtout, que par nous est appelé à la vie quelque chose de plus grand que nous.”

Telle fut la dernière leçon d'Emile Faguet à la jeunesse de France. Comment celle-ci à réalisé la parole suprême du maître, on l’a vu depuis, Et ceci est sans doute sa plus belle oraison funèbre,

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