LE MARÉCHAL KITCHENER
Le deuil qui frappe aujourd’hui l'Angleterre sera douloureusement ressenti dans tous les pays alliés, et particulièrement en France où le souvenir du jeune volontaire de l’armée de la Loire est toujours resté populaire. Il avait à peine vingt ans, et n'avait pas encore passé par l'Ecole militaire de Woolwich, quand il fit ainsi ses premières armes sous un chef dont le contact était à lui seul un glorieux enseignement: le général Chanzy. Kitchener avait d’ailleurs la vocation. Il était d’une lignée de soldats. Il était né en Irlande, mais de souche anglaise par son père et de souche française par sa
‘ mère, descendante d’une famille de réfugiés après la Révocation. Elevé en partie en France et en Suisse, voué à la carrière coloniale, Kitchener était de ces grands Angiais qu'on voit rarement dans leur pays, mais qui le servent avec un égal bonheur sur tous les points du globe. . Une santé de fer, une carrure vigoureuse Jui ont permis de mener pendant quarante ans, sous toutes les latitudes, cette vie d'action
intense qui use les plus solides mais qui en trempe quelquesus à l'épreuve de tous les assauts,
Kitchener était de ces derniers, La plus grande partie de Son existence s'est passée en Egypte. Il y est resté plus de vingt ans, et c’est là qu'il a donné tout d'abord la’ mesure de ses talents ‘'e che£ et d'organisateur, C'est lui finalement qui a triomphé du mouvement madhiste, lequel avait gagné tout le Soudun et menacé l'Egypte même. Etilena triomphé, non pas par un de ces Coups risqués qui forcent parfois la fortune, mais qui plus souvent passent à côté du but, ilen a triomphié en sachant attendre, en suivant Jes événements, en les préparant dans la mesure où la prévoyance humaine peut prétendre agir sur l'avenir sans tomber dans la mégalomanie, La victoire décisive d'Omdurman (1898) n’est pas un heureux accident, c'est le résuitat mathématique d’une opération militaire et diplomatique bien conçue et bien conduite, Kitchener comme Gallieni, comme tous les grands coloniaux, est un homme de sang-froid, qui se pique de ne recourir à la force qu'à l'heure et dans les limites où il convient de lui faire appel. C'est au cours de cette campagne qu’il se rencontra avec l'expédition Marchand. Dans cet épisode de Fachoda, il sut faire preuve des mêmes qualités, et elles ne furent pas inutiles à la solution amiable d’une difficulté qu’il ne faudrait Pas juger sur le peu d'importance que nous lui attribuons aujourd'hui, L'ancien combattant de 1870 ne demanda pas à notre drapeau de £’incliner devant la menace, il planta le sien à côté du nôtre, et c’est Pourquoi tous deux peuvent fraterniser aujourd’hui sans arrière-pensées ni mauvais souvenirs,
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Kitchener, élevé à la Pairie et au titre de sirdar, ou généralissime égyptien, paraissait appelé à jouir d'un repos
reiatif—et bien Sagné—lorsque la guerre du Transvaal lui valut une autre mission de confiance, dont il s’acquitta avec le
même dosage d'opérations stratégiques et d'avances diplomatiques. Lord Kitchener résolut le problème de soumettre les Boers sans porter atteinte ni à leur honneur ni à leur légitime fierté. Il aplanissait les voies pour les réconciliations loyales et proches, et c'est assurément une de ses gloires les plus enviables que d’avoir vu accourir à son appel et servir volontairement sous ses ordres les chefs mêmes qui avaient héroïquement combattu euntre lui, Ce brillant succès le désigna pour le commandement de l’armée des Indes, qu'il garda de 1902 à 1909, et qui lui permit de se rendre compte de la valeur du concours militaire que l’Inde pourrait, le cas échéant, fournir à la métropole. 11 s'en est souvenu plus tard. Nommé maréchal et renvoyé en Egypte comme agent diplomatique, c'est-à-dire en réalité comme chef du gouvernemer, il n'a quitté ces hautes fonctions, qui paraissaient devui être le couronnement naturel d’une magnitique carrière, que pour assumer des responsabilités plus redoutables lors: qu’éclata la conflagration actuelle.
La confiance unanime de ses compatriotes le désignait pour le poste de ministre de la guerre à l'heure du suprême danger, Il ne songea pas à se dérober. Ce n’est pas qu'il eût des illusions sur l’immensité de la tâche à accomplir, Kitchener, dès le premier jour, à compris que la guerre serait longue et terrible, Il a compris que tout l'organisme militaire anglais était à refaire sur un modèle démesurément agrandi, si l’Angleterre entendait jouer dans la lutte un rôle digne d'elle et de son passé. Il à compris que l'excellente petite armée alors
existante, en dépit de toutes ses vertus, resterait « méprisable ”
aux yeux de ceux qui ne tiennent compte que des éléments matériels si elle n’acquérait d’abord le nombre. Les volontaires ont surgi du sol par millions. Mais À ces millions de recrues
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tions insoupçonn ses, Une pareille Organisation ne pouvait s’improviser en quelques mois, et il fallait Pourtant que, sans attendre la perfection, il y eût des armées en campagne au bout de ces quelques mois, ne fût.ce que pour permettre à d'autres de se constituer derrière, Le maréchal Kitchener n’a méconnu ni négligé aucun des éléments du problème, I] a fait à la fois du provisoire et du définitif.
pied ses volontaires, puis il a réclamé—e obligatoire qui était pour l'Angleterre une si grande résolution, un si grand renoncement à ses privilèges séculaires, qu'il eût
été impossible d'y songer avant d'avoir épuisé tous les autres procédés,
des officiers, en propor
Il a d'abord mis sur & obtenu-—le service
Et c’est aujourd’hui, à l'heure où la machine, forgée et aiguillée par lni sur la bonne voie, est en vue du but, qu'il disparaît frappé par une arme sournoise, verra pas le fruit de ses travaux. Du moins, il emporte dans la tombe la certitude que les succès de demain seront, quoi qu’il arrive, les siens, L'Angleterre n’est pas oublieuse, Déjà On rapproche la grande ombre de Kitchener de celle de Nelson,
car tous deux ont su parler à leurs compatriotes le langage qui leur convient, « L'Angleter
re Compte que chacun fera son devoir,” disait Nelson à ses équipages le matin de sa mort.
L'ordre du jour de Kitchener à l'armée anglaise le jour de la déclaration de Suerre est de la même école: « Rappelez-vous / que l'honneur de l’armée britannique dépend de Ja conduite de chacun de vous.” Le message du roi George traduit en un mot simple l'émotion des quatre millions d'hommes appelés par
Kitchener sous les drapeaux : “ Lord Kitchener sera pleuré par l’armée comme un grand soldat.”
Lui non plus ne
À. ALBERT-Perir.
—Journal Débats, 8 juin, 1916.