‹ En temps de guerre [microforme]Chapitre 62 sur 66 · LA PROLIFÉRATION DES BOUILLEURS · texte numérisé non relu

LA PROLIFÉRATION DES BOUILLEURS

Le Bulletin de Statistique, organe du ministère des finances, publie un tableau impressionnant de l'extension des bouilleurs de cru depuis un demi-siècle. Des cartes permettent de suivre le progrès de cette industrie mortelle. En 1869, la moitié des départements ne comptaient aucun bouilleur de cru. Nul n’en comptait 10,000. Le Jura venait en tête avec 9,440;

nces, leurs aivre oitié

Nul 440;

des régions entières étaient indemnes, et particulièrement tout le centre de la France. En 1880, l'ennemi à progressé. Le chiffre des départements non envahis tombe de 42 à 24. L’Yonne vient en tête avec 43,839 bouilleurs (con :re 5,015 en 1869). Le nombre total des bouilleurs a passé de 90,869 à 443,930. Jamais set plus formidable dans l’abime n'a été constaté, Pourquoi? C’est que l’impôt sur l'alcool, qui était de 90 fr. par hectolitre en 1869, est de 156 fr. depuis 1873. En 1890, la progression est moins forte, parce qu'aucune majoration de l'impôt n’a eu lieu, Toutefois, le nombre des départements indemnes n'est plus que de 16. Mais en 1900 le bond est formidable, à cause de la loi du 29 décembre, 1900 éle ‘ant à 220 fr. les droits par hectolitre, Chacun a pris ses précautions. Il n’y à plus que 12 départements dénués de bouilleurs de cru, et le chiffre total des bénéficiaires du privilège est de 925,910. On nous pardonnera ces chiffres

dont l’éloquence s'impose. L'Yonne tient toujours la tête avec 51,486 bouilleurs. Enfin, en 1913, nous dépassons le million, exactement 1,070,451. Le numéro 1 appartient maintenant à la Sarthe, avec l'effroyable record de 58,040 bouilleurs. On comprend que la lutte ne soit pas aisée contre une pareille masse électorale.

On remarque, en suivant la série des cartes et des tableaux, une transformation radicale dans le recrutement des bouilleurs de cru. Au début, ce sont surtout des producteurs d’eaux-devie de vin, destinées à la vente ouverte. Aujourd’hui, ce n’est plus cela. La majorité des bouilleurs distillent des cidres, poirés, marcs, lies, fruits, pour leur propre consommation et celle de leurs voisins et amis. L’eau-de-vie de vin ne figure plus que pour un vingtième. On fait bouillir pour profiter de la franchise d'impôt, et plus l'impôt monte, plus monte parallèlement le chiffre de ceux qui s’arrangent pour y échapper. On jette à l’alambic des résidus qu'on jetait naguère au ruisseau ou au fumier. Cest pourquoi toute réforme de l'impôt

sur l'alcool qui respectera même partiellement le privilège des bouilleurs n’aboutira qu'à en accroître le nombre. Il n’y a plus qu'un département sans bouilleurs de cru, c'est le Pas-de-Calais ; on en compte quinze qui en comprennent plus de 25,000 ; ils forment à l'Ouest un groupe imposant de pays riches (Normandie, Maine, Anjou, Touraine) qui échappent ainsi à l'impôt. Au moment même où va s'ouvrir le débat sur cette question, les tableaux et les cartes publiés par le ministère des finances devraient être affichés sur tous les murs, et spécialement sur ceux du Palais-Bourbon,—A. A.-P.

—Journal des Débats, 15 juin, 1916.

RÉFLEXIONS D'UN IMMOBILISÉ Mon cher Directeur,

Pourquoi les jeunes Alsaciens, nés après 1870 dans l'Alsace annexée, ont-ils gardé pour la France un attachement si fidèle ? La raison en est simple. Les pères, qui nous aimaient et que nous aimions, l'ont transmis à leurs enfants. Ils leur ont parlé avec émotion de notre “douce France ;” ils leur ont dit notre esprit de liberté, d'égalité, de fraternité, la douceur de nos habitudes, et de nos manières, la courtoisie bienveillante de notre administration, notre cordialité qui s’ajustait si naturellement à leur bonhomie, notre simplicité, familière et gaie. Il y avait entre l’Alsace et nous des souvenirs et des liens, des sympathies et des affinités que l'annexion même ne pouvait détruire. Les jeunes Alsaciens, dans les villes et plus encore peut-être dans les villages, savaient qu’il faisait bon vivre avec nous et comme nous,

Ces jeunes Alsaciens, dont quelques-uns ont servi dans l’armée allemande, ont découvert avec antipathie et subi avec répulsion

une autre race, un autre Caractère, un autre régime. L'administration allemande peut avoir ses qualités, mais elle a des formes déplaisantes, elle est vexatoire, arrogante et brutale ; elle n'a Pas grand souci des petites gens, du pauvre monde. La discipline militaire allemande est plus brutale encore. Les jeunes Alsaciens incorporés ont connu des casernes qui ressemblaient à des geôles ; des années de service ou plutôt de servitude très pénible, des officiers hautains et pleins d’un mépris aristocratique pour leurs subalternes, des sous-officiers grossiers et violents, l'injure à la bouche et le poing levé. Rentrés chez eux, ils se sont vus eux-mêmes épiés et tracassés, tenus à l'œil ou a l’attache, comme des insoumis que leurs maîtres prétendaient assujettir par la force et contraindre à l’obéissance, faute de pouvoir les apprivoiser. Alors la fierté alsacienne s’est révoltée contre la tyrannie allemande, Il suffisait du moindre incident pour réveiller les anciens souvenirs; ces souvenirs se changeaient en regrets dans les cœurs alsaciens qui se refusaient aux Allemands,

Le sentiment qui soutenait l'Alsace après l'annexion nous aide à comprendre celui qui exalte aujourd’hui les gens de chez nous dans cette Suerre contre l’Allemagne dont leur vie même, individuelle et civique, est l'enjeu. La victoire de l'impérialisme allemand, qui, grâce à Dieu, n’est plus à craindre, eût été pour eux la fin de tout, de leur liberté, de leur bien-être, de leur dignité, de tout ce qui fait, en France, le sens, le prix et le charme de la vié. Ils ne veulent pas être dépossédés et asservis par l'empire allemand, dépendre de lui en quoi que ce soit, sentir constamment peser sur eux la menace d’une agression, la honte d'un outrage, l'injure d’une atteinte à leurs droits, d’une limitation et d’un amoindrisse. ment de leur existence. Voilà Pourquoi ils sont tenaces et intrépides. Ce n’est Pas seulement l'ennemi héréditaire qu'ils refoulent, pour rester me ftres chez eux: c'est un régime, odieux et insupportable, qu'ils repoussent, avec toutes les fiertés de la

race, toutes les colères de l'instinct et tout l'élan de cette ‘foi nationale,” qui est l’âme et le ressort du peuple français,

C'vis.

—Journal des Débats, 18 juin, 1916.

Page 1