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LE FILON

Le filon, c'est le dernier nom de la chance, le synonyme de la veine, tiré comme elle du langage minier, mais plus moderne, plus technique et partant plus précis. Le mot veine a d’autres significations ; le mot filon n’en a qu'une ; il ne désigne rien d’autre que le fleuve d'or souterrain, cherché au prix de tant d'efforts, espéré parmi tant de déboires et qui soudain jaillit sous le pic de l’ouvrier. Par là, il évoque mieux l'idée de la fortune; ou peut être seulement semble-t-il plus pittoresque parce qu’il est moins connu.

Il y a deux manières de trouver ou d’avoir le filon (ne parlons pas de ceux qui ne le trouvent jamais). On a le filon une fois pour toutes, le bon, le seul, le vrai; on le tient, on ne le lâche plus; il vous lâche moins encore et verse intaris- ‘sablement son pactole dans vos coffres. C’est le filon chronique des personnes conçues sous une heureuse étoile, de ces favoris du hasard dont on dit qu’ils sont nés coiffés, car l’idée de la coiffure, celle de la chance vont souvent de compagnie. Ou bien on a le filon intermittent, Il faudrait n'avoir possédé jamais une seule action de mine d’or pour ignorer que cette seconde manière est de beaucoup la plus fréquente ; que le filon s'annonce et se dérobe tour à tour, apparaît, disparaît, reparaît, monte, descend, tourne à droite, puis à gauche, se perd et se retrouve jusqu’au moment où on ne le revoit plus. Heureux encore quand l'actionnaire a eu le temps de l'entrevoir.

Un de nos confrères de la tranchée, l’'£cho des Marmites, consacre au filon militaire une spirituelle chronique du caporal Henri de Forge. Elle débute Par une Chanson :

Autant de filons par la guerre,

De grands et de petits filons, Autant de coins qui semblent bons, Quand pourtant ils ne le sont guère.

Mais la peine devient gaîté

Si la peine est pire à côté.

L'article est le commentaire de ce couplet philosophique et de la parole d'Hervé! : “Ici-bas tout est relatif.” Le filon, °n campagne, c'est de boire au café de la gare où la petite bonne a encore quatre dents sur le devant de ln bouche tandis que les copains doivent boire au café du Commerce où la petite bonne n'a plus qu'une dent .., Le filon, c’est

de pouvoir étendre sa jambe dans le boyau pour éviter la rampe, tandis que les camarades sont obligés de rester recroquevillés dans la position du poulet à la crapaudine ... C'est, quand le ravitaillement n’a plus cours, de recevoir des 150 qui creusent des entonnoirs où s’accumule l'eau de pluie, tandis que les copains reçoivent des 77 qui font des trous de rien du tout . + + C’est aussi d’avoir une belle blessure bien en place et qui ne défigure ni ne mutile point . .. C'est aussi, avant d'être tué, d’avoir pu embrasser sa mère, consolation que d’autres n'auront pas eue,

À ces seuls exemples, on verra que nos héros prennent le filon comme il vient, avec vaillance et bonne humeur. Il faut se méfier pourtant des faux filons, Un poilu se présente à la visite avec une blessure au petit doigt. C'est se tirer d'affaire ou du moins être mis au repos avec le minimum de frais. “ Eh bien ! dit le major, je pense que tu l'as, le filon!” Au

1Hervé (1825-1892), inventeur du genre de l’opérette,

lieu de dire “Je filon,” il dit même « l'Amérique,” synthèse de

toutes les Californies et de tous les filons. “Pas du tout, répond le jeune blessé. Monsieur le major, je suis pianiste.”—Z,

—Journal des Débats, 20 juin, 1916,

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