LA FIN DU MONDE
À la fin de ce bel après-midi, dans le jardin du Luxembourg, le ciel était encore vermeil du côté de la rue de Fleurus. 11 y | avait dans l'air une douceur exquise. Les branches des épais | marronniers étaient pleines de roucoulements et de piaillements, et des enfants criaient du haut de la tête en se poursuivant autour des statues des Françaises illustres, sur la terrasse. Un rapin très jeune et très chevelu croquait la fontaine Médicis, qui a vu tant de rapins planter leurs chevalets devant h elle, et deux ou trois couples d'amoureux, se tenant par les | mains, causaient à voix basse près de l’eau sombre. Les bancs étaient occupés par des gens du quartier qui étudiaient les termes du Communiqué de l’après-midi et discutaient sur la durée probable de la guerre: les uns estimaient qu’elle touche à son term:, les autres prévoyaient qu’elle durera encore des années. L'opinion moy-nne n'était presque pas représentée, comme il arrive souvent en France. Et la stratégie régnait sous les arbres avec l'économie politique, tandis qu’un petit
bateau à voile blanche voguait à l'aventure sur le grand bassin, k
Une famille était installée en rond, sur des chaises de fer, aux pieds de Jeanne d’Albret: un monsieur à barbe grise, tenant une serviette de professeur; sa femme qu'il avait rejointe au jardin à la sortie du lycée voisin ; leur bru et leurs deux petites-filles. Les vieux parents parlent de leur fils, qui se bat quelque part près de Verdun ; la jeune femme songe et se tait, les yeux baissés sur son ouvrage de tricot ; l’aînée des enfants habille sa poupée, et la plus petite, assise par terre, griffonne quelque chose sur une feuille de papier, et l'ardeur de son application lui fait montrer le bout de sa langue.
La grand'mère est triste et inquiète ; elle gémit sur cette horrible guerre, ses affreux massacres, et sur tant de blessures, sur la destruction de tant de belles vies pleines d'espérance 5 elle redoute des bouleversements sociaux, des révolutions et des catastrophes après la guerre, “Je n'ai jamais cru aux prophéties, conclut-elle, et je vais cependant vous en faire une : c’est la fin du monde, je vous le dis, oui, la fin du monde, Mais j'espère mourir assez tôt Pour ne pas la voir!”
A cette sinistre prédiction, le vieux professeur essaye de rassurer et d'encourager sa femme; et il commence à lui présenter une grande théorie pleine de raisons d'espérer ; mais voici que l’aînée des deux petites-filles fond en larmes et s'écrie avec un sanglot: “Non, non! Je n'ai que sept ans, moi! Je ne veux pas que ce soit déjà la fin du monde! Je suis
trop petite! . . ” Puis elle se reprend à pleurer de plus belle.
“Vous l'entendez ! dit le professeur à sa femme et à sa bru : cette enfant nous donne une leçon d'espérance. Elle ressemble à la jeune captive de notre Chénier: “Je ne veux pas mourir encore!” disait Aimée de Coigny dans la prison de Saint- Lazare, Et elle ne mourut pas! Notre petite-fille ne veut pas
que ce soit la fin du monde, Et comme toute la jeunesse de notre patrie sent et veut comme elle, notre Patrie survivra et triomphera! , ., La vérité sort quelquefois, on l'a dit, de la bouche des enfants . . . même des plus petits. . »
— Darling, interrompit malicieusement Ja
jeune maman en se penchant vers la toute petite fille, what are You doing there?
L'enfant ne leva même Pas la tête, Tout en barbouillant son papier, elle ré”ondit avec le plus grand sérieux :
“Zam writing to my poilu.”
“Que je t'embrasse Pour cette parole! s'exclama le vieux professeur. Cette enfant de trois ans est plus philosophe que sa grande sœur et que nous tous, Elle a “son poilu,” a qui
» €t elle lui écrit de son mieux. Elle fait son
s en chercher plus long.
Mais rentrons, car il est tard, et vous devez Vous aussi, ma fille, écrire à votre poilu .., Mais ne lui parlez pas de la fin du monde, puisque ces mioches
+... Et le vieux ménage, la jeune femme et les deux
enfants, ayant quitté le piédestal de Jeanne d’Albret, retournèrent lentement à la maison. —U,
—Journal des Débats, 23 juin, 1916.
DISCOURS DE M. TITTONI
Avec la mauvaise foi, l’aveuglement et la présomption sont les Caractéristiques traditionnelles de la politique civile et militaire de l’Autriche-Hongrio. Jeudi dernier 22 juin, à la Sorbonne, M. Tittoni, l'éminent ambassadeur d'Italie à Paris, l'a montré avec des preuves irréfutables, Nous avons été
heureux d'entendre l’ancien ministre des affaires étrangères italien exposer, avec l'autorité unique qui lui appartient en cette matière, un certain nombre de vérités que nous nous efforçons de mettre en lumière ici depuis le commencement de la crise. Comme l’a dit M. Tittoni, des auteurs bien intentionnés, en élargissant démesurément le cadre de la discussion, ont créé dans l'esprit public une certaine confusion dont l’Austro- Allemagne profite pour s'ingénier à rejeter la responsabilité de la guerre. Il est préférable de s'en tenir à quelques points essentiels. Voici ceux qu'a relevés M. Tittoni :
En premier lieu, l’Austro-Allemagne ne peut décliner la responsabilité le la guerre en déclarant qu’elle désirait, non pas la guerre européenne générale, mais une guerre limitée soit contre la Serbie seule, soit contre tel ou tel ami de la Serbie. Elle ne pouvait raisonnablement douter que l'agression contre la Serbie mettrait en mouvement la Russie, puis la France alliée de la Russie, puis les amis de la Russie et de la France unis en vue du maintien de l’équilibre. Si elle a cru vraiment le contraire, elle n’en est pas moins coupable. Un homme qui lance une bombe dans la foule ne peut se justifier d’avoir tué des passants sous le prétexte qu'il visait une seule personne.
Ensuite, il est faux que la mobilisation russe ait provoqué le conflit. M. Tittoni a détruit, en termes décisifs, cette légende propagée avec persistance par nos ennemis jusque dans les milieux alliés, Tout d’abord, une mobilisation n’entraîne pas forcément la guerre: on le vit bien en 1998-1909 et en 1912- 1913, époques durant lesquelles l’Autriche-Hongrie fut en état de mobilisation permanente. Mais, en fait, en 1914, c’est encore lAutriche-Hongrie qui prit l'initiative de la mobilisation plusieurs jours avant la Russie. En effet, c’est dans la nuit du 23 au 24 juillet, quelques heures après la rupture des relations diplomatiques entre Vienne et Belgrade, avant même l’arrivée
du baron Gies] à Vienne, que furent publiés le décret de mobilisation et les décrets annexes au nombre de 36.
Il est également faux que l'Autriche ait été obligée de faire la guerre parce que, suivant l'expression employée par M. de Jagow dans une interview, “tous ses intérêts dans la péninsule balkanique se heurtaient constamment contre l'hostilité ou la mauvaise volonté des puissances de l’Entente, et qu'il fallait bien mettre fin à cet état de choses intolérable,” C’est le contre-pied de la vérité. L'Autriche avait obtenu de l’Entente, pendant la crise balkanique et la crise albanaise, tout «> qu’elle avait demandé. Avec une surprenante déférence, la Conférence do Londres lui avait donné satisfaction sur tous les points. Elle avait créé une Albanie et nommé un mbret albanais sur les mesures du Ballplatz. Le comte Berchtold lui-même s'était publiquement déclaré satisfait. Le 20 novembre, 1913, dans son discours aux Délégations, il avait dit notamment: “Un échange de vues dû à l'initiative généreuse de deux monarques—François-J oseph et Nicolas II— réussit à amener l'abandon de ces mesures—la mobilisation partielle —avant que la crise se fût trop prolongée . .. Nous avons exécuté la partie essentielle de notre Programme et sauvegardé la paix de notre monarchie.”
L'agression contre la Serbie n'était pas plus. justifiée par des raisons serbes que par des raisons générales. Le 18 mars, 1909, la Serbie avait signé une déclaration par laquelle elle reconnaissait formellement l'annexion de la Bosnie-Herzégovine et tout ce qui sensuivait. Depuis lors, elle s'était comportée avec une correction parfaite. Dans son discours du 20 novembre, 1913, le comte Berchtold lui avait décerné un certificat de bonne conduite. Après le crime de Serajévo, commis en territoire austro hongrois, par des sujets austrohongrois, le gouvernement serbe avait pris une attitude irréprochable. 11 ne donnait prise en rien. Si l’Autriche-
Hongrie s’est jetée sur la Serbie à la fin de juillet, 1914, avec la complicité de l'Allemagne, c’est afin d'assouvir des ambitions criminelles et de permettre à l'Allemagne de donner libre carrière aux siennes. Il n’y a pas d'autre explication.—A. G.
— Journal des Débats, 28 juin, 1916.
ORDRE DU JOUR DU GÉNÉRALISSIME Soldats de la République,
Votre troisième année de guerre commence,
Depuis deux ans, vous soutenez sans faiblir le poids d’une lutte implacable. $
Vous avez fait échouer tous les plans de nos ennemis ; vous les avez vaincus sur la Marne, vous les avez arrêtés sur l’Yser, battus en Artois et en Champagne, pendant qu’ils cherchaient vainement la victoire dans les plaines de Russie.
Puis, votre résistance victorieuse, dans une bataille de cinq mois, à brisé l'effort allemand devant Verdun.
Grâce à votre vaillance opiniâtre, les armées de nos alliés ont pu forger les armes dont nos ennemis sentent aujourd’hui
« le poids sur +:us les fronts. Le moment approche où, sous notre poussée commune, s’effondrera la puissance militaire allemande.
Soldats de France, vous pouvez être fiers de l’œuvre que vous avez accomplie déjà! Vous êtes décidés à l’accomplir jusqu’au bout! La victoire est certaine !
J. Jorrre.
—Journal des Débats, 3 août, 1916.