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DISCOURS DE M. ANATOLE FRANCE

A une réunion à la Sorbonne aujourd’hui M. Louis Barthou ancien président du Conseil, S. Exc. M. Tittoni, ambassadeur d'Italie, et M. Anatole France, l’éminent homme de lettres, ont parlé,

M. Anatole France a prononcé l’allocution suivante :

Mesdames, Messieurs,

Réunis ici pour apporter, devant la jeunesse des écoles, un hommage solennel à l’Ttalie, nous devons tout d'abord saluer avec une sympathie respectueuse &, Exc. M. l'ambassadeur, qui, présent parmi nous, nous rend présente l'Italie elle-même. Qui la pouvait mieux incarner à nos Yeux que l’illustre homme d'Etat dont l’action politique a préparé pour une grande part l'union aujourd'hui consommée de son Pays avec l’Angleterre, la Russie et là France? Nous lacclamons aujourd’hui, dans

cette auguste Sorbonne, comme il fut acclamé dans la tribune diplomatique de notre Chambre des députés aux jours historiques de mai 1915, lorsque, sur le Capitole, aux applaudissements des Romains, la cloche du campanello, annonçait à l'univers que l'Italie prenait les armes pour une juste cause,

Dans cette réunion, consacré à notre sœur latine, je me réjouis de me trouver aux côtés de mon ami Louis Burthou, en communion avec lui, tous deux ayant la même foi et pourtant chacun demeurant seinblable à lui-même, tous deux venus d'un même cœur, sans rien sacrifier des convictions anciennes, ce qui serait nous diminuer, mais étroitement unis en face de l'ennemi.

Je ne rappellerai Bas le sacrifice que, douloureusement et sans plainte, Louis Barthou a fait à la Patrie. Il ne me le permettrait pas, alors que, comme lui, tant de pères de famille, tant de mères ont obscurément donné le plus cher, le plus pur de leur sang. Il ne me laissera pas dire non plus avec quel zèle

enflammé, quel labeur opiniâtre, quelle entière abnégation, quel talent de parole et quelle force de pensée il a, comme membre du Parlement et comme homme privé, servi son pays pendant ces deux années démesurées ot formidables.

Je rappellerai du moins ses séjours en Italie où il à fait applaudir la parole française et d'où il à rapporté de fortes et rassurantes impressions, J'ai hâte, comme vous, de l'entendre. Aussi exprimerai-je en aussi peu de mots que possible à cette ‘belle Italie la reconnaissance et l'admiration d’un Français qui l'a aimée sa vie entière, et qui l’a aimée pour sa nature et pour son génie, qui l’a aimée dans ses collines couronnées de cyprès, dans ses monts ombragés de térébinthes, ou nus sous le soleil qui les dore, ces monts dont les noms seuls font tressaillir les cœurs généreux ; qui l'a aimée dans ses plages harmonieuses, ses lacs, sa mer et son ciel aux sourires divins, dans ses villes de marbre et dans ses villages dressés sur le roc, fiers comme des citadelles; qui l'a aimée dans ses poètes, dans ses musiciens,

dans ses artistes, dans ses historiens et ses savants, dan” :-n profond passé d'une grandeur qui étonne, et dans sor pass, tout frémissant encore des luttes de ce risorgimento, que demain va couronner: !x victoire ; qui l’a aimée enfin avec tous les transports de la Passion, toutes les délices de la volupté, toutes les méditations de la philosophie,

C'est ainsi que l'Italie est aimée en France. Et la preuve de cet attachement, vous la trouvez dans la surprise douloureuse que nous causaient les dissentiments politiques et économiques qui naguère séparaient les deux nations.

Âvec quelle satisfaction aussi avons-nous vu que, dès le début de Ja guerre, l'Italie, refusant d’être complice d’une injuste agression et dénonçant la Triple Alliance, nous donnait Somme prémisses de son amitié la sécurité sur notre frontière méridionale.

Et avec quelle allégresse avons-nous appris que, ce jour de mai, 1915, elle unissait ses armes aux nôtres. Et il y avait lieu non seulement de se réjouir alors, mais d'admirer l'Italie, car la guerre ne lui était pas imposée comme à nous, ou plutôt seuls la lui imposaient le souci de la justice et le soin de ses destinées.

Cette guerre, elle l'avait assumée, non parce qu’elle la jugeait facile et sûre, mais au contraire Parce que, la prévoyant longue et terrible, elle l’estimait sage et nécessaire, Depuis lors, elle la conduisit d'une âme résolue et sereine, d’un cœur inébranlable,-en ferme et sincère solidarité avec nous.

En décembre, elle signa le pacte de Londres, s'engageant à ne déposer les armes qu’en même temps que les puissances de l’Entente et elle donna à la Belgique l'assurance qu’elle ne cesserait de combattre tant qu’une parcelle de territoire belge serait encor foulés par l’envahisseur, Elle l’a proclamé par la bouche de ses plus illustres hommes d'Etat : l'Italie est

résolue à continuer la lutte avec toutes ges forces, au prix de tous les sacrifices, jusqu’à ce qu’elle ait réalisé ses plus saintes espérances, restauré de concert avec ses alliés le droit interna. tional, et assuré avec eux, entre peuples, l'indépendance, la sûreté, lo respect réciproque qui seuls peuvent rendre le calme à l’univers. Cette grande tâche accomplie, la paix se lèvera comme le soleil sur le monde et nous verrons s’accomplir le vœu formé par l’homme éminent en qui nous avons salué tout à l’heure l’Italie entière, S. Exc. M. Tittoni :

“Que la paix acquise par la victoire ne soit pas une paix, mais bien la paix, la paix so de tous germes de guerres, la paix assise solidement sur le principe des nationalités et de la justice internationale.”

Voilà le sens du pacte par lequel l'Italie s'est liée à nous. Voilà les généreuses conditions de son aide généreuse. Nous acquitterons-nous envers elle par des louanges vaines et des hommages stériles? Non. En des jours plus sereins, quand nous serons rendus aux travaux de la terre, de l’industrie et des arts, il nous souviendra que du Stelvio à l’Isonzo, autour dés pics couverts de neiges éternelles, dans des gorges foueitées

par l’aquilon glacial, un sang précieux coula pour Ja cause commune.

Amis de l'Italie dans 4, guerre, nous resterons ses amis dans la paix; à la fraternité d'armes nous ne ferons pas succéder les hostilités économiques. Nous saurons concilier les intérêts commerciaux, industriels, financiers des deux peuples et nous ferons tomber de concert ces barrières de chiffres parfois aussi cruelles pendant la paix que les fils barbelés pendant la guerre.

Mesdames, Messieurs, et vous jeunes hommes qui goûterez longuement les fruits de cette paix qui aura coûté de rudes efforts et de sanglants sacrifices, rappelez-vous toujours que

vos pères, alliés à cette noble et fine Italie, alliés à presque toute l’Europé civilisée, ont lutté, non pour la proie comme des barbares, non pour la domination insolente et cruelle, comme nos adversaires, mais pour la liberté contre la tyrannie, pour la justice contre l'iniquité, pour la foi des traités contre la perfidie, pour la paix contre la guerre. Et qu'à jamais l'exemple des vaincus (car nous pouvons tenir désormais nos ennemis pour vaincus) vous garde du brutal orgueil qui les a perdus, des désirs immodérés et du dédain des faibles. Que leur ruine vous enseigne la raison, la justice et vous persuade que la force sans sagesse se dévore elle-même,

—Journal des Débats, 23 juin, 1916.

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