‹ En temps de guerre; recueil d'extraits de journaux, de documents diplomatiques, etcChapitre 14 sur 68 · LETTRE DU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AUX ARMÉES · texte numérisé non relu

LETTRE DU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AUX ARMÉES

Le Bulletin des Armées publie ce matin la lettre suivante du Président de la République aux officiers et aux soldats de France :

Comme vous, mes nobles amis, j'ai lu avec émotion, dans le Bulletin des Armées^ les messages que vous ont adressés, à la veille de l'année nouvelle, les maires de nos grandes villes. Le même langage, à peine nuancé par quelques différences d'accent, vous a été tenu par toutes les cités françaises et il m'est aisé d'extraire aujourd'hui de ces nombreux témoignages la pensée unanime du pays.

Partout, vous l'avez vu, se maintient sans effort cette union sacrée qui s'est spontanément établie, il y a dix-sept mois^ sous la menace de l'ennemi. Comment la population civile ne suivrait-elle pas l'exemple d'entente et d'harmonie que vous lui donnez ? Dans les tranchées et sur les cliamps de bataille, vous ne songez guère, n'est-ce pas ? à vous demander compte de vos opinions personnelles. Le souvenir importun des discordes civiles ne vient pas troubler la fraternité d'armes qui vous lie les uns aux autres, dans le sentiment du danger commun et dans la conscience du devoir .identique. Vous avez les yeux fixés sur un idéal qui détourne constamment votre attention des objets secondaires et vous savez que votre patriotique mission ne souffre point de partage. Pendant que vous vous sacrifiez ainsi tout entiers au salut de la nation, n'est-il pas naturel que ceux des Français que leur âge, leur santé ou leur fonction empêchent d'affronter à vos côtés les fatigues et les périls de la guerre travaillent, du moins, à repousser les mauvaises suggestions de la haine et à conserver jalousement la paix publique %

Les maires de France vous ont énuméré quelques-unes des œuvres charitables qui sont nées de cet heureux rapprochement des cœurs. La plupart de ces. institutions sont destinées à vous secourir, vous, vos vieux parents, vos enfants, vos femmes, vos frères blessés ou prisonniers. Dans les villes les plus éloignées du front, votre image demeure ainsi continuellement présente à tous les esprits et concentre au besoin sur les tragiques réalités du moment la pensée de ceux qui seraient enclins à les oublier. Les deuils qui ont assombri tant de foyers imposent d'ailleurs aux familles qui ont le privilège '* d'être moins cruellement frappées une pieuse obligation de recueillement et de gravité. Tous les Français réconciliés communient dans les mêmes épreuves et il n'en est pas un qui n'écoute avec respect la mâle leçon des morts.

Leçon de courage, de patience et de volonté, leçon de calme, de confiance et de sérénité.

Vous avez vu passer devant vous le long cortège des départements et des villes. Vous avez entendu leuis acclamations. Il ne s'est pas élevé une voix discordante, d'est pfirtout la même résolution froide et réfléchie do tenir, de durer et de vaincre. Tout le monde comprend que l'enjeu fJe la guerre est formidable et qu'il y va non seulement de notre dignité, mais de notre vie. •

Serons-nous demain les vassaux résignés d'un empire franger 1 Notre industrie, notre commerce, notre agriculture i M viendront-ils à jamais tributaires d'une puissance qui se i itte ouvertement d'aspirer à la domination universelle î Ou i>ien sauvegarderons-nous notre indépendance économique et notre autonomie nationale? Problème terrible qui n'admet pas de solution moyenne. Toute paix qui viendrait à nous avec une figure suspecte et des propos équivoques, toute paix qui nous offrirait des transactions louches et des combinaisons bâtardes ne nous apporterait, sous de trompeuses apparences, que le déshonneur, la ruine et l'asservissement. Le libre et

pur génie de notre race, nos traditions les plus vénérées, nos idées les plus chères, nos goûts les plus délicats, les intérêts de nos concitoyens, la fortune de notre pays, l'âme de la patrie, tout ce que nous ont légué nos ancêtres, tout ce qui fait que nous sommes nous-mêmes serait la proie de la brutalité germanique. Qui donc voudrait, par impatience ou par lassitude, vendre ainsi à l'Allemagne le passé et l'avenir de la France 1

Oui certes, la guerre est longue, et elle est rude, et elle est sanglante. Mais combien de souffrances futures ne nous sont pas épargnées par les souffrances présentes] Cette guerre, aucun Français ne l'a voulue, aucun n'aurait commis le crime de la souhaiter. Tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis 1871 se sont efforcés de l'éviter. Maintenant qu'on nous l'a malgré nous déclarée, nous nous devons de la mener, avec nos fidèles alliés, jusqu'à la victoire, jusqu'à l'anéantissement du militarisme allemand et jusqu'à la reconstitution totale de la France. Nous laisser aller à une défaillance momentanée, ce serait être ingrats envers nos morts et trahir la postérité.

La persévérance obstinée dans la volonté de vaincre n'est-elle pas, du reste, le plus sûr moyen d'enchaîner la victoire? Dans la guerre que vous soutenez si vaillamment en France, en Belgique et en Orient, le rôle des engins destructeurs a pris une importance essentielle et le devoir impérieux des pouvoirs publics est de vous fournir tous les jours un matériel plus puissant et des munitions plus abondantes. Mais la force morale, elle aussi, est une condition maîtresse du succès final. Le peuple vaincu ne sera pas nécessairement celui qui aura subi le plus de pertes, ce ne sera pas celui qui aura eu à endurer le plus de misères: ce sera celui qui se sera lassé le premier.

Nous ne nous lasserons pas. La France a confiance parce que vous êtes là. Que de fois ai-je entendu vos officiers

répéter : "Jamais, en aucun temps, nous n'avons eu une plus belle armée ! Jamais des hommes n'ont été mieux entraînés, plus braves, plus héroïques que les nôtres ..." Partout où je vous ai vus, je me suis senti tressaillir d'admiration et d'espoir. Vous vaincrez. L'année qui s'ouvre vous apportera, mes amis, la fierté d'achever la défaite de l'ennemi, la joie de rentrer à vos foyers et la douceur d'y fêter la victoire auprès de ceux que vous aimez.

Raymond Poincaré.

— Journal des Débats, 2 janvier, 1916.

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