‹ En temps de guerre; recueil d'extraits de journaux, de documents diplomatiques, etcChapitre 13 sur 68 · L'EGLISE DE TALUS · texte numérisé non relu

L'EGLISE DE TALUS

C'est une église rustique, si modeste et si nue que les archéologues eux-mêmes auraient eu de la peine à s'y intéresser. Elle n'était guère remarquable que par son isolement. Le hameau qui l'entourait s'est déplacé jadis, reportant ses maisons sur l'autre rive du Petit-Morin; ses paroissiens faisaient un quart de lieue pour venir à la messe. On l'aperçoit en descendant de Baye, à un coude du chemin d'Epernay à Sézanne ; son toit de tuiles rousses et son clocher d'ardoise émergent d'un bouquet de pommiers, au bas d'une colline gazonnée que couronnent des bois.

Des buissons de mûres et des orties prolongent autour d'elle la haie du cimetière. A droite, une masure ^garde encore la trace du passage des Allemands; le feu de leur cuisine a brûlé à demi les solives de la soupente ;^ le carrelage est couvert de paillasses, de tessons et de lambeaux d'uniformes. A gauche, la porte de l'église s'ouvre sous un linteau de pierre en forme de fronton et gravé de rosaces. La nef est vide; les bancs bris*és, écrasés, jonchent le sol ; un obus a fait éclater la chaire dont les planches disjointes pendent sous le baldaquin, naïf chef-d'œuvre d'un menuisier de village. Derrière une balustrade, des débris de chaises et le brancard des morts s'entassent autour du baptistère. Parmi ce désordre, les tabouiets des enfants de chœur sont intacts; correctement alignés dans le milieu du chœur, ils continuent de regarder l'autel, un autel à la fois pompeux et misérable, dans le goût du dix-septième siècle; sarcophage ventru,

^Ce morceau rappelle la bataille de la Marne (5-12 sept., 1914). Talus était autrefois un petit village, Epernay et Sézanne sont des villes importantes. Le Petit-Morin est une rivière qui se jette dans la Marne. À Champaubert Napoléon infligea une défaite aux Russes et aux Allemands en 1814. Une colonne rappelle cette victoire.

vu

rehaussé de dorures, rétable soutenu par des volutes. Dépouillé de ses candélabres et de son crucifix, dévêtu de ses nappes, il ne montre plus que la grossièreté de son faux luxe théâtral. Devant ce tabernacle désert, la lampe de cuivre argenté e^t demeurée suspendue ; elle descend de la voûte peinte en bleu, oii plane une colombe.

La sacristie attenante au sanctuaire offre un spectacle inattendu. Ouverte à tous venants, elle présente encore, un an après la bataille, le même aspect qu'au mois de septembre dernier. Les armoires enfoncées, les tiroirs arrachés, les vêtements sacerdotaux jetés à terre, pêle-mêle avec le drap mortuaire et les débris du siège de l'officiant, tout est resté sur place, comme immobilisé dans un diorama ou pour le film d'un cinématographe. On dirait que l'ennemi vient de fuir, surpris en plein pillage.

Dans la prairie voisine, un écriteau indique le chemin des tombes militaires. Au bas de la pelouse sont celles des Allemands, creusées sur la ligne même où se trouvaient leurs tranchées, de petites tranchées individuelles qui se voient encore dans l'herbe, encadrées d'écorchures plus petites faites au gazon par nos 75.^ Les tombes des Français sont plus haut, k la lisière des bois d'où venait leur offensive.

Devant le pont du Petit-Morin, qui sort ici des marais de Saint-Gond, les Allemands avaient abattu les peupliers pour protéger leur retraite. L'obstacle ne retarda pas longtemps la course de nos soldats. Les fuyards traversèrent si vite le plateau de Champaubert qu'ils durent laisser intacts notre aigle victorieuse et le monument de leur précédente défaite. Ils se engèrent d'ailleurs à la première étape en brûlant sans excuse moitié du village de la Caure. — Z.

— Journal des Déhatu, 17 septembre,* 1916.

'Nos 75=Noe canons de 75 ram.; fatneofle pièce d'artillerie des Français.

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