TOAST DE M. SALANDRA
M. Salandra a porté le toast suivant : Monsieur le président,
L'accueil que Rome vous a fait, les manifestations de sympathie qui, de toutes parts, vous sont parvenues, vous prouvent à quel point le cœur de l'Italie bat à l'unisson de
celui de la France. On peut bien affirmer que, dans la lutte qu'elles soutiennent pour la défense des principes qui furent la gloire de leur antique civilisation, les deux nations sœurs se sont retrouvées. Cette lutte est longue et difficile, mais notre confiance dans la victoire finale est inébranlable, car notre cause est juste.
Les efibrts des gouvernements alliés sagement coordonnés dans l'action politique et militaire sont soutenus par l'enthousiasme des peuples dont la volonté de vaincre doit briser tous les obstacles. Au pied de nos montagnes escarpées, demain même voua vous trouverez parmi nos soldats auprès de notre roi bien-aimé, le premier soldat de l'Italie. Vos yeux contempleront l'effort long et tenace, le dur labeur d'un peuple en armes conduit par son souverain qui veut conquérir à la patrie ses frontières naturelles et nécessaires sur les Alpes et sur mer. Nos pensëes vous suivront, vous associant de tout cœur au message de fraternité dont l'armée italienne vous chargera pour l'arma française.
Dans ce palais, Monsieur le président, vous pouvez admirer autour de vous des cliefs-d'œuvre précieux de l'art italien. Nous sommes fiers de notre gloire artistique comme nous sommes fiers de notre gloire militaire conquise par la vaillance de nos troupes. Il m'est spécialement agréable dans ce milieu qui soulève les âmes aux plus nobles sentiments d'amour de la patrie, de lever mon verre en l'honneur du Président de la République française et des souverains alliés ici représentés, à votre santë, Monsieur le président, et à celle des i)er8onnages ëminents qui vous accompagnent et dont la visite parmi nous laissera dans nos cœurs un souvenir inoubliable.
RÉPONSB DB M. BRIAND
M Briand a répondu :
Monsieur le président, Arrivés au terme trop court d'un séjour qui nous a permis, à mes collègues et à moi-môme, de nouer avec Votre Excellence
et les membres du gouvernement royal des rapports personnels que depuis longtemps nous souhaitions pouvoir établir entre nous, j'ai à cœur de vous exprimer toute la satisfaction que nous éprouvons de ces premières réunions.
Venues de toutes parts, des provinces comme de Rome, des plus hautes autorités comme du peuple dont votre cité est si justement fière, les sympathies qui ont trouvé dans votre cordial accueil une expression si chaleureuse ont singulièrement facilité notre tâche, en rapprochant nos cœurs.
Chez nos ennemis, la coordination des efforts est commandée, pour ainsi dire imposée, par les conditions mêmes de la géographie. Dans le camp des Alliés, elle ne pouvait être que le résultat d'une inspiration supérieure et d'une volonté réfléchie, consciente de ses devoirs, au service du plus noble idéal. Au moment de quitter votre capitale pour nous rapprocher des régions où la lutte se poursuit au milieu de difficultés telles qu'aucune autre des puissances alliées n'en rencontre de plus meurtrières, nous nous sentons profondément émus à la pensée de ces nobles soldats qui, transportés d'héroïsme, luttent sans trêve, non seulement contre un ennemi fortement retranché, mais aussi contre les obstacles les plus redoutables de la nature alpestre.
Tous savent en France combien rude est la tâche pour les armées d'Italie, mais aussi quelle énergie incomparable vos soldats puisent dans la présence au milieu d'eux du souverain qui réclame sans compter sa large part de sacrifice et de danger.
C'est ainsi qu'héritière d'un long passé de gloire dans les armes comme dans ljei=j œuvres de l'art, l'Italie d'aujourd'hui prouve qu'elle est digne des grands ancêtres qui ont entrepris de libérer et d'unifier toutes les terres italiennes, celles que dominent les monts comme celles que baignent les rivages de la mer. Comment un tel chemin, quelque rude qu'il soit,
arrosé du sang des plus généreux de ses fils, ne mènerait-il pas à la victoire? Elle naîtra, soyez-en sûrs, de la continuité de nos efforts communs, chaque jour plus unis et plus solidaires; sur un seul front, face à l'ennemi, les Alliés poursuivront une lutte sans merci pour assurer le libre essor de l'esprit humain.
C'est dans cette foi que je lève mon verre en l'honneur de Leurs Majestés le roi et la reine, Sa Majesté la reine mère et tous les membres de la famille royale. Je bois à la grandeur de l'Italie, à la gloire de ses armes et je prie Votre Excellence de trouver ici, en même temps que nos vœux pour elle et les membres du gouvernement royal, l'expression de notre gratitude pour l'accueil fraternel que nous a fait votre belle patrie.
Après le déjeuner, un cercle a été tenu. M. Briand et les membres de la mission fran^'aise ont eu des paroles cordiales pour toutes les personnes présentes. Ils ont ensuite visité les salles du musée Borghèse.
A 3 heures, les hôtes français et les personnages italiens ont quitté la galerie Borghèse. A leur arrivée et à leur départ, la foule, massée devant l'entrée de la galerie, a acclamé chaleureusement M. Briand et les personnalités françaises ainsi que MM. Salandra et Sonnino.
— Journal des Déhaln^ 14 ftvriui-, 1916.
RÉFLEXIONS D'UN IMMOBILISÉ
Les gens de Troyes en Champagne et de Chaumont en Bassigny, que je connais bien et qui sont de très braves gens, viennent d'avoir une charmante idée, toute française et que, j'imagine, on suivra partout. Chafjue semaine, des familles bourgeoises, de grande et de moyenne bourgeoisie, invitent à déjeuner ou à dîner un jeune "poilu "* à la veille ou à l'avantveille de partir au front. On lui donne le dîner do famille, un peu amélioré pour la circonstance ; on y ajoute, par exemple,
' poilu = brave soldat.
6b EN TEMPS DE GUERRE
un plat solide, un entremets sucré, quelques friandises et une bouteille de bon vin, naturel et vieux. Viiiiim bonum lœtijlcat cor hominum : c'est un proverbe et presque un verset de chez nous.
Ces grands garçons ne se font pas prier. On a bon appétit à vingt ans et cela les chân^je un peu de l'ordinaire qui, d'ailleurs, n'est pas mauvais. Ces invitations simples et cordiales, ces petits extras sans la moindre cérémonie, sont pour eux une bonne aubaine et, en dehors de toute idée de gourmandise, une vraie joie. Sans être insensibles à la bonne chère, ils sont encore plus touchés de la bonne pensée, du bon accueil et de la bonne grâce de leurs hôtes. Ils sont là comme chez eux ; ils y retrouvent avec délices quelque chose de la douceur et de l'intimité de la famille dont ils sont sevrés ordinairement. " Le régiment est une famille, lui aussi," dit le colonel ; oui, mais une famille un peu rude et qui n'empêche pas de penser à l'autre, sans qu'on en devienne un mauvais soldat, avec unsoupir et un regret : ceux d'entre nous qui ont été internes, jadis, ont connu et comprennent parfaitement cet état d'âme, qui n'est pas seulement un souvenir de l'estomac . . . Ces jeunes "poilus," invités dans les familles, s'y tiennent très bien et l'on n'a qu'à se louer d'eux. Ceux q^ui reviennent de la tranchée payent leur écot en historiettes, en anecdotes de guerre, et on les écoute avec émotion ; ceux qui vont y aller s'y souviendront de leurs hôtes d'un jour et promettent d'envoyer de leurs nouvelles; ils tiendront parole.
Ceux qui les reçoivent à leur table sont enchantés de les avoir au milieu d'eux. Vous vous souvenez de cette poésie touchante de Paul Déroulède : la Bonne Vieille. Une bonne vieille femme reçoit un soldat chez elle en billet de logement : elle le choie, elle le gâte ; le soldat s'excuse de tout le mal qu'il lui donne et se confond en remerciements. Elle lui dit: *' Mange et bois, mon enfant, comme chez ta mère; J'ai mon gas soldat comme toi."
Une famille française est toujours contente d'héberger de jeunes soldats. Il y a, en ce moment, d'un bout à l'autre de notre pays, un courant de fraternité qui est une très belle et très bonne chose. Sans être rompues, ce qu'on appelait autrefois les barrières de classes et les distances sociales ont beaucoup fléchi : il y a, entre tous les Français, tant de souvenirs et de sentiments communs, tant d'espérances communes, qu'ils se sont rapprochés les uns des autres ; ils ont appris à se mieux connaître, à s'aimer plus et à s'estimer davantage. C'est un des beaux aspects et un des bons fruits de cette guerre, qui développe les meilleurs instincts dans les bonnes natures, si elle déchaîne les pires dans les mauvaises. Après la guerre, hôtes et invités se retrouveront et ce jour-là, si j'ose dire, on
mettra du laurier dans les sauces. . . .
Civis.
—Journal des Débats, 22 février, 1916.