LA DÉFENSE CONTRE LES ZEPPELINS
Sept aéroplanes allemands et un zeppelin abattus en moins de trois jours, c'est un assez beau tableau à inscrire à l'actif de l'aviation française; c'est aussi la meilleure des représailles contre les pirates de l'air, et l'Histoire ne pourra pas dire que nous vengeons sur leurs femmes et sur leurs enfants les assassinats commis sur les nôtres ; c'est enfin la preuve qye
otre matériel et notre personnel ne sont pas, comme l'avaient prétendu les pessimistes, tellement inférieurs au matériel et au personnel de l'ennemi. Dans toute espèce de combat, il y a toujours naturellement une part très considérable réservée au hasard ; lors de la dernière incursion de la fin do janvier, le hasard ne nous avait pas été favorable. Et puis, sans doute aussi, la surveillance qui s'exerçait à cette date avec un peu de relâchement s'exerce-t-elle mieux aujourd'hui. En tout
•13, les résultats acquis ne manqueront pas de causer chez nous une satisfaction très légitime.
Il importerait maintenant que cette satisfaction ne se tournât pas en folle confiance ; car, le 29 et le 30 janvier, si la défense aérienne du camp retranché de Paris se trouvait sous la direction d'une autorité peut-être plus politique que compétente, il faut reconnaître aussi que l'opinion publique a bien une certaine responsabilité dans la mort des vingt-cinq ou vingt-six malheureux qu'ont massacrés les explosifs de la "Kultur." Les Parisiens ou certains Parisiens commençaient alors à oublier que les envahisseurs campent encore à quatrevingts kilomètres des fortifications; quelques journaux, appuyés par des délégations que sollicitaient assidûment le gouvernement militaire, réclamaient qu'on rétablît l'éclairage de nos rues ; les noctambules et les débitants de spiritueux se plaignaient également avec amertume que l'insuffisance des moyens de transport les empêchât de se livrer comme par le passé à leurs distractions et négoces ordinaires. Bref, tout le monde croyait, avec une admirable sérénité, que les zeppelins ne reviendraient plus.
Ils sont revenus ; et, malgré le prix coûteux dont ils ont payé en trois semaines leurs expéditions sur la France ou sur l'Angleterre, ils peuvent revenir encore, puisque c'est le bonheur, ou du moins la consolation des populations allemandes dans leur misère, de savoir qu'on a fait couler un peu de sang innocent, ou qu'on a détruit quelques monuments d'art. Cîiacun de nous serait donc grandement fautif en élevant la plus légère plainte contre les précautions — parfois gênantes en effet — qu'estiment nécessaires ceux qui ont la charge de nous défendre. La guerre est la guerre, comme disent nos ennemis. Pendant que les combattants en supportent les dangers avec courage, c'est bien le moins que les civils en acceptent avec patience les simples ennuis.
—Journal des Débats, 23 février, 1916.