LA NEIGE
J'ai connu au collège un petit garçon qui venait de la Martinique. La première fois qu'il vit tomber de la neige, il en ramassa précieusement une poignée qu'il mit dans son pupitre pour la montrer à sa mère quand elle viendrait en France. Les Parisiens sont un peu comme ce petit garçon. En paix, ils ont à peine le temps de l'apercevoir ; le sel municipal la résout en une boue jaunâtre et liquide que les égoutiers s'empressent de pousser au ruisseau. Ils ont eu, f'tte année, le loisir de la voir; la neige parisienne, en temps de guerre, est un duvet de cygne et, comme nous tous, elle tient.
Elle tient sur les trottoirs, oii des skis ne seraient pas inutiles j elle tient mieux que les piétons qui, chaussés de caoutchoucs, s'y livrent à des entrechats involontaires de patineurs novices ; elle tient sur le pavé, à peine noircie par les rares voitures; elle tient surtout dans le jardin des Tuileries, déserté par sa clientèle de noitrrices et d'enfants. C'était hier l'endroit le plus charmant de Paris, un jardin de l'Alaska dessiné par Le Nôtre. Il y avait peu d'amateurs pour ^'oûter ce paysage; mais les quelques intrépides, enfonçant jusqu'aux chevilles, qui traçaient un sillon dans la longue avenue, n'ont pas eu lieu de regretter leur promenade.
Les dômes du Louvre, poudrés comme des seigneurs Loui^ XV, 'Composaient autour du Carrousel une ville féerique; les fusains des petits squares, chargés de girandoles, étaient autant d'arbres de Noël auxquels il ne manquait que des
fiets et que les rinceaux des grilles cn.serraient de dentelles ; givre, retenu sur les ressauts du palais, accroché aux otons et aux entablements, marquait sur les murs sombres fuite étincelante des lignes horizontales ; on eût dit une de » vieilles estampes où l'artiste, avec du noir et du blanc,
s'efforçait de perpétuer la splendeur des illuminations pour la naissance du Dauphin.
Le petit arc de triomphe, semblait perdu dans l'espace agrandi ; le pardessus de Gambetta ouate comme une fourrure et devenu plus lyrique, redoublait la carrure puissante du tribun ; le long de la rue qui va^ aux Pyramides, la silhouette des passants se découpait en ombre chinoise ; un charmeur, les pieds dans la neige, distribuait sa manne quotidienne aux moineaux tout noirs sur la blancheur des pelouses ; un croquemort, revenant du travail, ramenait au pas son carrosse funèbre ; son bicorne, emplumé d'argent, avait monté de cinq classes depuis le cimetière.
Les laideurs s'estompent. Le monument de Ferry et celui de Waldeck perdent de leur tristesse ; rendus méconnaissables, ils font moins disparate dans ce jardin royal peuplé de mythologies. Enée, portant son père Anchise, s'étonne de le trouver plus lourd de tout le poids de la neige ; Borée, ravisseur d'Orythie, tourne vers le ciel une étrange figure qui semble couverte d'un masque ; ce n'est plus le dieu de la bise ; c'est un pompier sauveteur, armé à la moderne contre les gaz asphyxiants.
Par de là le bassin, où le jet d'eau brille comme un cristal de roche dans une coupe d'opale, la perspective des statues et des vases s'allonge à l'infini sous le filigrane des branches et, tout au loin, l'aiguille de l'obélisque, comme une mince fumée grise, se dissout dans le brouillard.
—Journal des Débats, 27 février, 1916.