UN CERCLE POUR LE SOLDAT
Rue Chevert, 15, au fond d'une cour. lia façade vitrée annonce un bâtiment d'usine; mais un drapeau flotte audessus de la porte : des plantes qui seraient vertes sans la neige encadrent le perron ; d'un ancien atelier de menuiserie on a fait le Cercle national pour le soldat de Paris.
Vers six heures du soir, les nouveaux arrivants -ont peine à trouver de la place ; ils inscrivent leur nom sur un registre et l'on constate qu'ils viennent de tous les hôpitaux et de toutes les casernes; ils ont traversé toute la ville pour venir chercher derrière les Invalides ce local étroit et modeste. Rien ne fait mieux l'éloge de la maison. Fondée en 1909 par un officier de réserve, le lieutenant Thorel, sous la présidence d'honneur du général de Lacroix, patronnée par toutes les notabilités militaires, philanthropiques et médicales, elle est vite devenue populaire, tant elle répondait à un réel besoin.
On a créé depuis quelques années des salles de réunion et de jeux dans les casernes mêmes; elles sont utiles aux hommes que leur service ou l'éloignement de la ville empêchent de sortir; mais ceux qui le peuvent aiment mieux prendre l'air du dehors et c'est là que le péril commence avec l'ennui. On entre au cabaret, on cède aux tjentations de la rue ; on ruine par désœuvrement sa santé physique et morale. Le cercle hors la caserne, le cercle non officiel où chacun peut entrer gratuitement, dispute les militaires à ce double danger. Ils savent
qu'ils ont là comme une maison à eux où ils sont accueillis en frères, où ils trouvent des jeux, quelques rafraîchissements, de quoi écrire et faire leur toilette, où ils se divertissent et causent librement, sans autre restriction que de ne pas boire d'alcool et de ne pas lire de journaux politiques. Ouvert à tous, respectueux de toutes les opinions, le Cercle national et militaire, pour maintenir la concorde et justifier son nom, ne met à leur disposition que des journaux illustrés.
Au rez-de-chaussée, dans la première salle, le soldat trouve le registre d'entrée, le vestiaire où il accroche son sabre, son képi ou son calque, le lavabo et la petite cuisine où chauffe constamment le café. Le cercle en offre une tasse à chacun avec une cigarette. A gauche, deux autres salles, celle de correspondance et celle de lecture ; il y règne un merveilleux silence ; on entendrait une mouche voler.
Toutes ces salles, tendues d'andrinople, sont ornées de trophées, portraits de généraux, estampes militaires, reproductions de peintures de Neuville et de Détaille. L'escalier, paré de même, monte à une galerie plus vaste qui peut servir de salle des fêtes ; un théâtre la termine ; Amable, le peintre de l'Opéra, a brossé un décor pour cette scène minuscule à l'occasion de je ne sais quel gala. Pour le moment, le rideau est baissé ; il n'y a ce soir dans l'assistance ni monologuistes ni chanteurs ; la galerie des fêtes est devenue salon de jeu ; tout le monde y joue aux dames, deux par deux ou plutôt {iiatre par quatre, chaque partenaire étant flanqué d'un jnseiiler. Là aussi règne une atmosphère tranquille, faite de prudence et d'attention ; les joueurs méditent leurs coups ; on n'entend que le bruit des pions qui vont à dame et les coups de talon d'un amateur de danse qui, de temps à autre, esquisse un entrechat en nasillant de l'accordéon.
Le général Gallieni, dans une circulaire du 3 décembre, recommandait aux commandants de corps la création de cercles et de foyers du soldat, plus nécessaires depuis l'incorporation
de la classe 1917^, la plus jeune qui ait jamais été appelée sous les drapeaux. Sa parole a été entendue ; pour ne parler que de Paris, plusieurs cercles nouveaux y ont été ouverts qui rendent de grands services. Mais, installés de manière provisoire pour la durée de la guerre, la plupart n'y survivront point. Le Cercle national de la rue Chevert est leur aîné ; il a six années d'existence et compte durer toujours. Il n'a pour subsister que les offrandes privées ; il mérite toutes les aides, tous les encouragements : sa légitime ambition serait de s'agrandir et de constituer une Maison du soldat digne de rivaliser avec celle que Londres possède depuis longtemps. — Z.
— Journal des Débats, 29 février, 1916.
LA PROVENCE-II TORPILLÉE Le ministère de la marine communique la note suivante :
Le croiseur auxiliaire Provence-TI^ momentanément affecté' à des transports de troupes pour Salonique, a été coulé, le 26, dans la Méditerranée centrale.
D'après les renseignements parvenus à cette heure, 296 naufragés ont été ramenés à Malte et environ 400 à Milo par les patrouilleurs français et anglais qui ont rallié un appel par T. S. R2
Les recherches continuent sur les lieux du naufrage.
D'après le témoignage de M. Bokanowski, député de la Seine, attaché à l'état-major de l'armée d'Orient, qui se trouvait à bord, aucun périscope n'a été aperçu, ni avant, ni après l'accident, ni non plus aucun sillage de torpille.
Aucune gerbe d'eau ne s'est produite au moment de l'explosion et la veille était très soutenue ; les armements des pièces sont restés à leur poste jusqu'au dernier moment.
Ma classe 1917, les militaires qui auront 20 ans en 1917.
^T. S. F., télégraphie sans fil.
Les noms des survivants seront affichés à la porte du ministère de la marine au fur et à mesure de leur communication.
La Provence-IT était armée de cinq canons de 14 centimètres, de deux de 57 millimètres et de quatre de 47 millimètres.
Avant d'être réquisitionnée comme croiseur auxiliaire la Provence-II appartenait à la flotte de la Compagnie générale transatlantique. Lancée en mars, 1905,1a Provence-II a.vsi\t 190 m. 4 de longueur et un déplacement de 19,160 tonnes pour un tirant d'eau de 8 m. 15.
La vitesse du navire réalisée aux essais en avril 1906 atteignit 22 nœuds 1/2.
La puissance de ses turbines était de 30,000 chevaux.
Ce paquebot, très luxueusement aménagé, pouvait recevoir 1,382 passagers, dont 442 en première classe, 132 en seconde, et 808 en troisième.
La Provence-II comportait tous les perfectionnements modernes, notamment la télégraphie sans fil.
Sa première traversée fut effectuée le 1 1 mai, 1906.
Le nom du paquebot Provence a été modifie en Provence-II, après l'entrée de ce bateau dans la flotte auxiliaire de guerre, pour éviter toute confusion avec la Provence, cuirassé.
— Journal des Débats, l*' mars, 1916.
RÉFLEXIONS D'UN IMMOBILISÉ
Ceux d'entre nous qui respirent le plus librement ont eu, ces jours-ci, le c^eur serré: la bataille de Verdun^ pesait et pèse encore, comme un plomb, sur toutes les poitrines. Si tout le monde se taisait, on entrendrait battre, je crois, le cœur de la France. Il bat toujours, un peu plus fort, mais 'un rythme normal et régulier. Sans nous congratuler lent et nous jeter dans les bras les uns des autre.s, nous rons être contents, dans ces jours d'épreuve et d'attente, la fermeté d'âme et de la tenue morale de notre cher pays.
La bataille de Verdun a comnaencé le 21 février.
Vous vous rappelez l'admirable dessin du maître Forain^ sur les Civils et sa légende toute Spartiate : " Tiendront-ils ? " Ils ont tenu, ils tiennent encore ; ils tiendront, je pense et j'en ai la ferme conviction, jusqu'au bout. Il n'y a pas eu dépression dans notre pays, il y a eu anxiété ; la confiance n'a pas été ébranlée, le courage n'a pas fléchi, l'espoir non plus.
C'est une bonne chose que de ne pas perdre son sang-froid, de garder sa tête dans les jours anxieux. Ils ressemblent aux grandes émotions et ils nous en donnent d'ailleurs de fortes et de salutaires : ils nous rappellent au sentiment de la réalité, c'est-à-dire de l'épreuve, et, par suite, à celui du devoir ; ils suspendent les petits propos, les voix inutiles et discordantes. Ils mettent aussi en relief et en valeur le caractère et la personne de chacun ; ils montrent toute la distance qui sépare l'homme énergique et résolu de celui qui a peur et qui aime presque à faire peur aux autres ; le silencieux, qui se tait pour se recueillir et pour mieux écouter sa propre pensée, du bavard', qui s'évertue en phrases et en gestes, pour laisser fumer au dehors son agitation ou pour dissiper son inquiétude en l'exprimant. Les gens de chez nous n'aiment pas les agités. C'est surtout en temps de crise qu'ils sont indésirables et malfaisants, et, s'il est naturel de ne pas les écouter, il est souvent difficile de ne pas les entendre : ils font tant de bruit ! Or, le bruit ne vaut rien, aux heures tragiques, en dehors du champ de bataille et de la ligne de feu.
Paris, vous le savez comme moi, est resté tranquille et calme, ces jours derniers, la France aussi. Il s'est fait tout à coup un grand silence, non pas morne et consterné, mais viril et stoïque. C'est dans un silence comme celui-là que communient le mieux toutes les âmes d'une nation ; que les impressions s'échangent, sans se traduire ; que toutes les volontés s'accordent. Il n'y avait qu'à regarder les yeux et les physionomies des gens que
^Forain (né en 1852), peintre et dessinateur, s'est fait connaître surtout comme caricaturiste.
EN TExMPS DE GUERRE 49
Ton rencontrait sur son chemin. On: ne se jetait pas sur les journaux avec une avidité inquiète ; on n'échangeait pas de banalités ou d'exclamations. Le son môme des voix avait un peu cliangé; elles avaient pris, naturellement, un timbre plus grave. Nous nous souviendrons tous de cette dernière semaine de février, 1916, qui aura marqué une date dans notre vie . . .
Civis.
— Journal des Délmts, 2 mars, 1916.