CEUX QUI NE SONT PAS STRATÈGES
Comme on ôtait le potage : " Je ne suis pas stratège, dit mon voisin de droite, et pour rien au monde je ne voudrais me permettre une critique ; mais voici l'un des plus furieux assauts que l'Allemagne ait lancés contre nous. Pour préparer une pareille attaque, il faut à l'ennemi des semaines, des mois de travaux et de mouvements qui ne doivent point échapper à notre état-major. Il me semble (je le répète, je ne suis pas stratège), il me semble qu'il eût été bien simple de masser notre armée entière en avant de Douaumont."
A ce moment le maître d'hôtel me présentait les filets de barbue; je découvris le flanc à mon voisin de gauche, qui aussitôt en prenant avantage : " Je ne suis pas stratège, fit-il, et je sens le ridicule qu'il y a pour les profanes à trancher du Napoléon ; mais enfin une chose me préoccupe. On dit que nous avons expédié de gros renforts à Verdun. Je le répète, je ne suis pas stratège, pourtant il faut prendre garde, une liversion allemande n'aurait rien d'impossible; jo trouverais un peu imprudent de dégarnir le reste de notre front."
J'abouchai l^orame de gauche avec l^omme de droit et, lyant fait ainsi l'agent de liaison, je leur laissai le soin de concilier les contraires. De l'autre côté de la table, un convive au ventre pacifique donnait cours à son ardeur martiale : " Je ne suis pas stratège et je n'ai pas la prétention
de donner des conseils au quartier général ; mais j'estime qu'il s'endort. Qu'attend-il pour déchaîner la contre-attaque? L'effort de l'ennemi est brisé. Fonçons sur ses lignes, que diable ! Nous le repousserons jusqu'au Rhin ! — Je ne suis pas stratège, insinua d'une voix douce un vieillard discret et courtois ; je ne suis pas stratège et mon avis compte pour bien peu de chose, mais j'inclinerais plutôt vers une offensive, dût-elle n'être qu'une feinte, qui, détournant sur un point éloigné une partie des troupes de l'adversaire, décongestionnerait le secteur de Verdun."
Nous nous levions de table. J'espérais qu'au salon on parlerait d'autre chose, lorsqu'un inconnu me croisa devant la porte et me saisit par le bouton : "Je ne suis pas stratège et Dieu me garde de paraître jeter le blâme sur des chefs que nous vénérons tous ; mais il n'y a qu'une décision à prendre ; cela crève les yeux : l'offensive. Monsieur, l'offensive générale, de la Manche au Turkestan ! " Je jetai vers la maîtresse de maison un regard de détresse; elle vint à mon secours, et rieuse, en m'offrant une tasse de café : " Je ne suis pas stratège, dit-elle, mais si j'étais généralissime j'allongerais de six jours la permission de Georges."
Cependant, par la porte ouverte du fumoir, nous entendions
la voix d'un homme politique : " Je ne suis pas stratège ;
pourtant si j'étais militaire ..." La jeune femme murmura :
" Soyez plutôt maçon." ^ — Z.
— JoumcU des Débats, 2 mars, 1916.