‹ En temps de guerre; recueil d'extraits de journaux, de documents diplomatiques, etcChapitre 24 sur 68 · AU FIL DE L'EAU · texte numérisé non relu

AU FIL DE L'EAU

Comme les eaux de la Seine avaient baissé pendant la nuit, une des grosses péniches qui étaient amarrées depuis plus d'un mois près du pont de Solférino se décida, dimanche, à reprendre ses voyages et son travail. Un remorqueur trapu s'approcha d'elle et lança un câble ; il se dirigea d'abord en ligne oblique vers l'autre rive, puis, quand la corde se fut tendue, il cracha de la vapeur à droite et à gauche, comme un poney qui s'ébroue, et, à grand effort, piqua droit vers l'arche médiane du pont Royal. Et ainsi la péniche repartit lentement, dans la brume dorée du matin, pour porter son précieux chargement de houille à ceux de l'Est.

Un peintre, emmitouflé dans sa barbe et dans le col de sa pelisse, avait installé son chevalet au bout du pont, et jetait fiévreusement sur sa toile les premières touches qui devaient figurer les quais, le pavillon de Flore et la masse grisâtre de la Cité. Quelques passants s'étaient arrêtés aussi et regar-

^ Bry, Longhouy. Les noms de lieux dont on donne ici la prononciation sont probablement Briey et Longwy.

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daient avec bienveillance et satisfaction les efforts heureux de l'équipage. En un temps où le ravitaillement du pays pose les plus graves problèmes, tous ceux qui peinent pour l'assurer sont nos amis !

Les mariniers ont encore en eux, pour fixer l'attention des terriens, un peu de cette poésie qui s'attache à la vie des navigateurs. Leurs voyages sur les canaux sont à peu près dépourvus d'aventures et de dangers; mais les belles allées mouvantes, sur lesquelles se promène leur maison de bois, sont de longs miroirs d'eau qui s'encadrent, à l'automne, de l'or des peupliers mélancoliques. Et quelle philosophie dans l'allure résignée des deux bourricots qui s'en vont sur le

liemln de halage avant de rentrer, le soir, dans le bateau,

omme dans une arche de Noé !

Lorsque j'étais enfant, j'ai lu et relu avec délices la Belle Nivemaise d'Alphonse Daudet, dans un petit volume spirituellement illustré par Myrbach. Cette célèbre péniche avait I our habitants le père Louveau — un brave homme — la mère lx)uveau — un cœur d'or — et une ribambelle de petits Louveau, plus un aide marinier qui avait une jambe de bois, avec une pie et un chien. Le ménage des pauvres bateliers recueille et élève ua enfant trouvé, Victor, qui était (comme on le sut f)lus tard) le fils d'un riche et avare marchand de bois. Or, m jour de grande crue, la péniche est emportée par lo courant le la Seine dans la traversée de Paris; et elle se briserait outre une pile du pont des Arts si le jeune Victor^ d'un iiblime coup de barre, ne sauvait sa famille adoptive avec le oateau. Et quelque temps après, ayant retrouvé son père, lui est devenu tendre et prwligue, Victor épouse la petite Clara, fille ainée de ses bienfaiteurs. Et je m'attendrissais sur leur roman . . . Quiconque a su par cœur, à la tendre fleur de son âge, l'histoire de la Belle Nivernaisey ne peut pas ne point considérer tous les mariniers d'eau douce comme des gens pleins de mérite et dignes de sympathie !

Aussi, quand les journaux ont annoncé, cette semaine, que l'état-major de l'armée avait décidé de mettre en sursis d'appel, pour les renvoyer à leur bord, les mariniers auxiliaires ou appartenant à la réserve de la territoriale, ainsi que les spécialistes territoriaux, je m© suis réjoui de savoir que l'activité de la batellerie redoublerait bientôt, pour la défense de la nation, sur les voies d'eau de France ; mais je n'ai pas eu moins de plaisir à la pensée de la joie que vont éprouver une quantité de familles Louveau tout le long de nos rivières. — U. —Journal des Débats, 9 mars, 1916.

RÉFLEXIONS D'UN IMMOBILISÉ

Il n'y a plus aujourd'hui chez nous qu'une ligne politique, la ligne du front, qu'un parti, la France. Rappelons-nous plus que jamais la parole admirable de Vergniaud, à la tribune de la Législative, quelques jours avant Yalmy : " Oublions tout, excepté la Patrie." Toutes les polémiques qui ressemblent à celles d'avant la guerre sont vaines et périmées ; les pires de toutes, les plus stériles et les plus néfastes, sont celles qui ont pour but ou pour effet non seulement de nous désunir mais de nous énerver et de nous affaiblir en nous divisant. C'est déjà un méfait que de trahir le pacte consenti de 1* ** Union sacrée ; '* c'est un attentat que d'exciter des Français, des concitoyens, pendant la canonnade de Verdun, à la haine et au mépris les uns des autres. Ne nommons personne: le silence est une opinion, le dédain aussi. Tout homme qui préfère son parti à son pays, ses idées ou ses rancunes personnelles à son devoir présent et urgent, sa petite cocarde particulière au drapeau national, est un mauvais citoyen.

Chacun, dans notre pays, a fait son devoir, le fait encore et le fera jusqu'à la fin. Les socialistes ont fait bravement leur devoir de soldats et ne demandent qu'à continuer : tel antimilitariste notoire d'avant la guerre s'est battu, s'est fait tuer

comme un héros. Les instituteurs les plus syndicalistes ont été d'excellents soldats ; les curés aussi. Les listes sont là, et les citations à l'ordre du jour de l'armée, les Croix de Guerre, les rubans rouges, rouges de sang, suffisent à l'attester. Ne nous battons pas, nous autres, sur leurs tombeaux, nous indignerions leurs ombres sanglantes ... Je l'ai déjà dit, je le répète, je le redirai encore, je voudrais pouvoir le crier, moi qui ne suis rien qu'une voix perdue : ne donnons pas aux Allemands qui nous regardent, qui nous observent, qui épient sournoisement nos moindres gestes d'énervement, de défaillance ou de discorde (c'est la même chose) cette joie inespérée de nous voir nous déchirer et nous diminuer nousmêmes.

Nos chers soldats, à Verdun et ailleurs, nous donnent le bon

exemple, suivons-le. Tous, sans exception, obéissent aux

mes chefs, affrontent les mêmes dangers, mangent la même

ipe, boivent le même café, chantent, sous la mitraille, la même

inson, la Marseillaise: "Allons, enfants de la patrie . . ."

Croyez-vous que ces deux "poilus " qui se battent côte à côte,

^ itemellement, qui peut-être vont tomber ensemble, sous le

me drapeau, pour la même cause, songent à se demander —

1 ouvrier et le paysan, l'instituteur et le curé, le socialiste et le

argeois, le riche et le pauvre — quelle est la couleur de leur

inion, la nuance de leur esprit et même s'ils ont un esprit et

e opinion 1 Ils en ont une, identique, française : c'est qu'il

faut vaincre à tout prix, tenir jusqit'au bout, délivrer le sol

naUil, repousser et reconduire l'ennemi qui, certes, est le

même pour tous, sans équivoque et sans discussion. Après,

on verra. Mais s'escrimer, de la plume, danâ des querelles de

partis; se battre . . . les flancs, dans une salle de rédaction,

autour de ce misérable petit "entonnoir" qu'on appelle un

encrier, pour rallumer d'anciens .diâ(érend8 ou assouvir de

vieilles rancunes, c'est la plus triste des campagnes et la plus niaise des petites guerres — oh ! oui, toute petite celle-là . . .

Ci VIS.

— Journal des HéhcUs, 1 1 mars, 1916.

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