LE FRANÇAIS TEL QU'ON LE PRONONCE
Les étrangers tiennent le français pour une langue diflicile ; il faut bien que cela soit, puisqu'à nous, qui le savons de naissance, il donne déjà tant de peine. Son orthographe capricieuse dresse aux écoliers des embûches que la plupart i>e surmontent jamais ; sa syntaxe a des détours subtils où les plus fins s'égarent et lorsqu'on a appris à peu près à l'écrire, il reste à le parler.
L'accent varie d'une province à l'autre, au point que le français le plus correct, sur les lèvres agiles d'un Gascon ou d'un Languedocien, est d'abord incompréhensible pour l'oreille lente d'un homme du Nord. Chaque région, naturellement, trouve sa voisine ridicule et se croit seule dans le vrai ; Paris se flatte d'un langage modèle, sans se douter que l'un des pires accents est l'accent parigot.
Un des effets de la guerre aura été de nous apprendre un peu de géographie. Tel qui ne s'était jamais demandé où pose Salonique en décrit la banlieue comme il ferait d'Asnières et nomme les hauteurs qui bornent ce camp retranché aussi familièrement que le Mont Valérien. Nous avons appris surtout à connaître la France ; nous savons tous les noms des villages du front ou de l'arrière, mais, chose bizarre, personne
n'a la curiosité de savoir ni la chance de deviner comment ils se prononcent.
Non seulement les civils, qui les ont lus cent fois dans les communiqués, continuent de les épeler de façon incorrecte, mais des militaires même qui ont vécu longuement dans ces localités n'ont pas la moindre idée de leur véritable nom. Des centaines de mille hommes ont passé par Sainte- Menehould ; ils ont dû causer avec les habitants ; par quel phénomène un si petit nombre sait-il que l'on dit Sainte- 3fenou ? Cette ville, si modeste qu'elle soit, n'est pas de celles qu'on découvre ; l'art de ses charcutiers l'a rendue dès longtemps célèbre ; le pied à la Sainte-Menou figurait avec honneur sur toutes les tables de nos pères ; Brillât-Savarin, gourmet de bon langage aubint que de bonne cuisine, ne l'aurait pu sentir à la Sainte- Ménehoulde. Ou dira que l'usage du pays est exceptionnel ; on parlera de provincialisme et de patois local. Pas le moins du monde. Dans le vieux et vrai français, la prononciation des consonnes finales était extrêmement rare; on ne faisait siffler ni les 8 ni les z\ on se gardait de marteler le </ et le ^; pour nous en tenir aux mots qui riment avec kinte-Menehould, on a toujours dit Arnou^ sans tenir plus de »rapte des deux dernières lettres que du t dans l'indicatif de toudrôf du d dans celui de coudre et dans le nom de Saintload.
Tout le monde dit : 7?a//on-r Etape. On pourrait pressentir
|u'il faut dire: i?an l'Etape par analogie av(;c Laon. Ce
l'est pas seulement une coutume de la région nord-est; tous
substantifs en aon se prononcent de même: paon, faon,
^taon; il n'y a pour faire exception à la règle que les noms
propres qui viennent du grec : Lycaon, Phaon, Pharaon.
Tout le monde prononce Craîfonne; les habitants disent Wanne^ se conformant en cela au parler ordinaire où l'on dit : me panne et non une pallonne.^ Craonne n'est qu'une
'Il s'agit ici de \&paonnet femelle du paon.
bourgade, mais l'histoire la connaît ; avant d'être témoin des luttes d'aujourd'hui, elle a vu l'une des dernières victoires des armées de Napoléon.
A mesure que l'instruction s'étend, que la lecture et le voyage sont permis à chacun, le peuple, qui apprenait le français par l'oreille, l'apprend aujourd'hui par les yeux ; il lit les noms des villes dans les journaux et sur les murs des gares; il les épèle comme l'enfant en prononçant toutes les lettres. Dans nos vieux manuels de géographie, des notes avertissaient l'élève : ** Prononcez Sainte-Menou, Bry, Longhouy^^ Pourquoi ne le fait-on plus? Toute tradition qui se perd change le caractère et le visage du pays. — Z.
— Journal des Débats, 4 mars, 1916.