UN CALOMNIATEUR CONDAMNÉ
Nous avons déjà parlé de cette rumeur, plus stupide peut-être encore que criminelle, qui semble s'infiltrer peu à peu à travers tout le territoire français et qui consiste à rendre responsables de la guerre européenne non pas le gouvernement et les pangermanistes d'Allemagne, mais ... les curés et les bourgeois de France.
Parfois même, les calomniateurs qui propagent cette ineptie, quand ils sont doués d'un peu d'imagination, brodent sur ce thème et y ajoutent des commentaires ingénieux ; si le clergé a voulu déclencher la tragédie actuelle, c'est qu'il cherchait à se venger de la loi de Séparation; si les bourgeois ont suivi le clergé, c'est que, après les élections de 1914, ils ont compris que le partage des biens était proche, et qu'il importait de faire diversion au payement de cette pénible échéance ; du reste, ecclésiastiques et capitalistes envoient tous ensemble leur argent de l'autre côté du Rhin, — probablement pour qu'il se transforme en balles et en obus qui serviront ensuite à les tuer sur la ligne de feu.
On ne peut assurément penser sans tristesse qu'il existe assez de pauvres cervelles en notre pays pour que ides histoires de ce genre aient fini par prendre une certaine consistance. Au moment, néanmoins, où le bon sens public et le sentiment
de l'honnêteté n'ont pas suffi à écraser dans l'œuf cette petite infamie inventée par les exploiteurs trop avisés de la sottise humaine il est bon que les calomniés signalent aux tribunaux leurs calomniateurs et que la justice sévisse. Le Conseil de guerre de Toulouse vient précisément de condamner à trois ans de prison et 1,000 fr. d'amende un aubergiste de Saint-Céré, dont les vues et les propos sur l'histoire contemporaine s'inspiraient directement de la thèse sus-énoncée ; encore une fois, il semble très possible que cet aubergiste soit, comme on dit, plus bête que méchant ; nous ne regretterons pourtant pas la condamnation qui le frappe.
D'abord, elle dégoûtera sans doute quelques citoyens, aussi brillamment doués intellectuellement que ce personnage, d'imiter son exemple, et puis, pour l'honneur du pays devant l'étranger, il importe que les autorités constituées n'aient pas l'air de couvrir d'une indulgence scandaleuse des calomnies qui, pour être idiotes, n'en sont pas moins odieusement cruelles.
— Journal des Débats, 29 mars, 1916.