LES RÔLES INGRATS
Chaque métier a ses inconvénients ; celui d'écrivain serait agréable s'il ne fallait écrire ; celui de garde-barrière enchanterait les âmes contemplatives, si l'on ne se lassait de tout, même du plaisir bucolique de voir passer les trains ; celui de chef de gare offre plus de variété, encore que les voyageurs le rendent monotone par des chants qu'un célibataire peut seul entendre ans ennui. Le métier de contrôleuse dans le Métro^ a son revers comme les autres ; il n'est pas de rose sans épines.
Aux heures calmes, quand on voit ces jeunes femmes, pimpantes dans leur costume noir, que rehausse l'éclat du brassard, découper des rondelles dans les billets multicolores, elles ont l'air d'exercer une profession paisible. Assises sur un strapontin, les pieds sur un petit banc, elles trompent la longueur du jour en causant par-dessus les rails ; la station résonne gaiement de «leurs voix fraîches qui courent et se propagent le long des voûtes elliptiques. A peine, de temps à autre, ont^lles une courte discussion avec le voyageur qui, . allant à Vincennes, est descendu sur le quai de Maillot et remonte, vexé, comme si c'était leur faute ; elles ne s'en émeuvent pas ; leur dialogue reprend et de nouveau remplit la gare de son murmure.
Mais, aux heures de presse, c'est la cohue des gens qui vont k l'atelier, au magasin, au bureau, ou qui rentrent pour dîner. Tous en retard, tous fiévreux, manquer ce convoi qui passe toutes les deux minutes leur semble une catastrophe ; on dirait que c'est le dernier ; ils se hâteraient moins vers le paquebot de New- York, qui ne part qu'une fois la semaine. Descendant les marches quatre à quatre, galopant, bousculant, ils arrivent au bas de l'escalier juste au moment où la porte de fer claque
'Métro, abréviation de Métropolitain, chemin do fer Bouierrain de Paris.
avec un bruit sec. Le convoi roule encore ; ils auraient tout le temps de passer et de gagner les voitures ; mais la consigne est là, la porte doit se fermer dès que le train entre en gare ; la contrôleuse est sans pitié. Ils voient de vieux messieurs et de vieilles dames descendre, ils voient de vieilles dames et de vieux messieurs monter : " Je serais parti vingt fois ! " La contrôleuse laisse dire ; on corne, on siffle, le train s'ébranle lentement ; la porte de fer se rouvre : " Non, Madame, vous y avez mis de la mauvaise volonté ! "
Ceux-là sont relativement commodes ; il y a les subversifs, pires que les grincheux. Indociles aux écriteaux, ils se faufilent par V " Entrée interdite " et l'on doit courir après eux, le sécateur à la main, pour leur percer le petit trou. Les plus hardis escaladent les barrières et se ruent dans la gare avec une sauvagerie de taureaux échappés ; il faut s'élancer sur leurs pas, rattraper ces furieux. L'un jure, l'autre crie, tandis que la foule des arrivants murmure et tambourine sur la porte de fer. " Vous ne feriez pas ça si j'étais un homme ! " déclare la contrôleuse. Et elle a bien raison ; les plus enragés montrent subitement une douceur d'agneaux quand par hasard au bas de l'escalier, au lieu de la contrôleuse, ils trouvent un
sergent de ville. — Z.
—Journal des Débats, 5 avril, 1916.