‹ En temps de guerre; recueil d'extraits de journaux, de documents diplomatiques, etcChapitre 47 sur 68 · LES CHEVAUX · texte numérisé non relu

LES CHEVAUX

On rapporte qu'un cheval s'est emballé. Ce fait-divers, banal il y a deux ans, n'aurait pas mérité une " nouvelle en deux lignes," c'est aujourd'hui un événement et qui vaudrait un long article. C'est même une sorte de prodige qu'on aurait peine à croire si des témoins dignes de foi ne l'avaient vu de leurs yeux.

Depuis août, 1914, le cheval avait disparu de la faune parisienne; soumis comme le citoyen au devoir militaire,

docile aux traditions d'ua atavisme guerrier, il était parti pour le front aux premiers sons de la trompette. Cheval de course, de coupe, de fiacre ou de camion, pur sang ou percheron, aristocrate ou prolétaire, tout ce qui était capable de porter la selle ou le harnais avait obéi à son ordre de mobilisation et rallié le dépôt au jour prescrit par son livret.

Il n'était resté à arrière que les vétérans atteints par la limite d'âge ou ceux que les maux honorables, mais obscurs, contractés dans le travail civil, avaient exclus de la gloire des armes. Des octogénaires, ayant repris le fouet, attelaient à des guimbardes dédaignées par le service des gares le rebut des boucheries hippophagiques et des équarrissoirs. Rien n'était lamentable comme cette décrépitude conduisant cette vieillesse ; on se demandait devant ces équipages ce qui convenait le mieux, de faire travailler l'homme ou d'épargner le cheval ; on ne savait plus où était la charité.

Trébuchant, patinant, la malheureuse bête mettait un petit quart d'heure à franchir la distance qui sépare l'Opéra de la Madeleine, une heure pour aller à l'Etoile quand ses forces lui permettaient d'y atteindre; elle n'avait plus du cheval que le nom et le nombre des jambes ; sa silhouette paraissait plus apocalyptique, son espèce plus indéfinissable lorsqu'elle passait, au coin de la Concorde, près des coursiers de Marly.

Peu à peu, un afflux de provinciaux, de réfugiés, de Belges, est venu renouveler le personnel humain ; il a fallu quelque temps pour leur apprendre à connaître Paris. Pour le voyageur peu pressé, c'était une distraction. Un cocher d'accent toulou.sain à qui vous demandiez de vous mener au Louvre répondait d'un air entendu : " Oui, oui, je sais : près do la rue Gamljetta \"^ Vous lui indiquiez avec complaisance le chemin qu'il devait suivre et vous aviez le plaisir, en passant le pont

Ik * la rue Gambetta. Le brave cocher se trompe ; il «e croit à Totilouse

du Carrousel, de le voir regarder ce paysage inconnu avec une admiration qui flatte toujours un Parisien.

Ensuite les chevaux firent comme les cochers : ils rajeunirent leurs cadres. Il en est venu d'Amérique, il en est venu de partout. Les voitures de maître ont suivi l'exemple des fiacres ; on rencontre maintenant des équipages corrects, des carrossiers fringants. On n'y prenait pas garde : mais cet original qui vient de s'emporter fait constater le progrès. Pareille fantaisie ne se serait pas vue l'année dernière ; encore quelques semaines et le cheval pourra s'ofi'rir le luxe d'écraser l'homme comme au bon temps. L'air s'emplit d'un parfum mêlé de lilas et d'écurie : le moineau sautille sur la chaussée et salue en pépiant le retour du grand frère si longtemps disparu. — Z.

— Journal des Débats, 8 avril, 1916.

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