Y L'HEURE GRAVE
L'émotion qui nous étreint à toutes les phases de ce grand procès^ d'assises et qui se fait chaque jour, à mesure que le dénouement approche, plus poignante est dominée aujourd'hui par une anxiété supérieure.
^grand procès. — Procès de Mme Caillaux qui avait tué Gaston Calmette, directeur du Figaro, le 16 mars précédent. Le 28 juillet elle fut acquittée.
En quelques heures vient de surgir brusquement la question suprême de vie ou de mort : la guerre. En face d'elle tout se retire au second plan, même le crime qui nous a coûté le plus cher des amis.
La guerre 1 Si improbable encore, Dieu merci, qu'elle soit, et si éloignée peut-être de nous par je ne sais quelles forces mystérieuses et bienfaisantes, son image pourtant n'effraye personne en notre pays. Kous sommes depuis deux ans déjà comme familiarisés avec elle et prêts à eu supporter
l'horreur.
* CTest que nous avons rarement traversé une pcareille tourmente et que la vie que nous menons maintenant en France, parmi une suite ininterrompue de crises politiques et financières, nous a fouetté le sang au lieu de l'alourdir. La paix, certes, d'abord - et c'est le plus ardent désir de tout homme civilisé — la paix à laquelle sont dus tous les sacrifices, sauf celui de l'honneur.
En regardant les Français^ luttant et hurlant les uns contre les autres, se déchirant dans la presse, au Parlement, à la Cour d'assises, on est tenté de les mal juger. On peut nous croire énervés et affaiblis par nos divisions. Quelle erreur !
Divisés, oui, évidemment, nous le sommes, parce que, dans nos misérables querelles politiques, il n'y a plus d'idéal, ni de nobles passions: il n'y a plus que des intérêts. Mais que demain le sort de la patrie soit en jeu : on verra le formidable élan et le coeur unique de la race.
Ce que nous serions, si la guerre éclatait j'en ai eu l'impression hier au Palais de justice.
A la suspension de l'audience, les premières dépêches d'Autriche arrivèrent. Elles étaient pleines de menaces. La conflagration générale était possible. Tous les jeunes avocate discutèrent gravement sur la redoutable éventualité. Ils ne
montrèrent ni forfanterie ni angoisse, et parfois même ils savaient sourire. L'un dit : " Ça va nous faire de belles vacances ! " Ils s'interrogeaient sur leurs régiments et sur leurs armes, et je vis deux adversaires qui, la veille, s'étaient presque outragés se serrer la main, sans s'en apercevoir, machinalement.
Tels sont les sentiments et les espérances qui doivent nous guider dans les lourdes journées qui s'annoncent. D'instant en instant, les nouvelles vont nous arriver, rassurantes ou, au contraire, tragiques. Elles nous trouveront confiants et forts, et *le cœur préparé à défendre la patrie, s'il le faut et si les efforts pour la paix demeuraient vains. Car elle ne semble pas irrémédiablement compromise et des volontés fermes peuvent encore l'imposer : des barrières peuvent encore être dressées entre les deux ennemis. — A. C.
—Le Figaro, 26 juillet, 1914.
(M. Bienvenu-Martin, à M. René Viviani, Président du Conseil, à bord de la France. )
Paris, le 28 juillet, 1914.
L'Ambassadeur d'Autriche a fait une démarche pour annoncer que son gouvernement prendrait demain des mesures énergiques pour contraindre la Serbie à lui donner les satisfactions et les garanties qu'il exige de cette puissance; le Comte Szecsen ne s'est pas expliqué sur ces mesures ; la mobilisation, à partir du 28 juillet, paraît certaine d'après notre attaché militaire à Vienne.
Bienvknu-Maktin.
— Documents diplomatiques.
(M. Domaine, Ambassadeur de France à Vienne, à M. Bienvenu- Martin.)
Vienne, le 28 juillet, 1914.
Le Comte Berchtold vient de déclarer à sir M. de Bunsen que toute intervention tendant à la reprise de la discussion entre l'Autriche et la Serbie, sur la base de la réponse serbe, serait inutile, et d'ailleurs trop tardive, la guerre ayant été oâîciellement déclarée à midi.
* DUMAINK.
— Documenta diplomatiques.
(M. Ronssin, Consul général de France à Francfort, à M. Bienvenu- Martin. )
Francfort, le 29 juillet, 1914.
Je vous signale d'importants mouvements de troupes hier et cette nuit. Ce matin, plusieurs régiments sont arrivés en tenue de campagne notamment par les routes de Darmstadt, Cassel et Mayence, qui sont remplies de militaires. Les ponts et chemins de fer sont gardés sous prétexte de préparer les manœuvres d'automne.