LA SEMAINE DE SHAKESPEARE
Le 300® anniversaire de la mort de Shakespeare est célébré à l'envi par Londres et par Oxford.
A Londres, les commémorations et les cérémonies vont se succéder durant toute une semaine. Le cycle de ces fêtes s'est ouvert par un pèlerinage des fervents du poète à Stratford-sur- Avon. Ce soir, un festival donné à Drury-Lane réunira plus de deux cents acteurs et actrices autour d'Ellen Terry et des autres interprètes illustres de Shakespeare, qui joueront tour à tour des fragments du Afarchand de Venise^ de Beaucoup de bruit pour rien, du Conte d^ Hiver, de Comme il vous plaira, de Bornéo, des Commères de Windsor, de Cœ'iolan et de la Douzième Nuit. Une autre représentation de gala aura lieu au Royal Victoria Hall et au Hall des Apothicaires Ijlackfriars\ la London Shakespeare League reprendra le Poetaster, comédie de Ben Johnson, qui fut jouée pour la première fois au Blackfriar's Playhouse en IGOl.
Oxford est avec Londres la ville la plus riche en souvenirs shakespeariens. Aucune bibliothèque, excepté celle du British Muséum, ne possède plus de manuscrits et de livres relatifs au jrand homme qu'on n'en voit à la Bodléienne. Elle s'enor- .'ueillit d'avoir le seul exemplaire connu dans le monde entier le la première édition de Vénus et Adonis et aussi les seules
xemplaires parvenus jusqu'à nous des 6", 7°, 10* et 1 1" éditions 'les poésies de Shakespeare. Elle a un exemplaire unique et plus qu'unique du Pèlerin passionné (édition de 1012), car il
on tient deux ^ges de titre, l'une qui porte le nom de l'auteur • t l'autre qui ne le porte pas. Elle a les premières éditions de LiiA^rèce (on n'en connaît que deux exemplaires) d(!s Sonnets, de Roméo, du Marchand de Venise et du Roi Richard II.
Elle pos-sède, en outre, une foule de commentaires, de travaux historiques et bibliographiques, imprimés ou manuscrits,
dont Shakespeare est le sujet. Le journal tenu par les administrateurs de la Bodléienne atteste qu'au dix-septième siècle les pièces de l'ëcrivain étaient en grand honneur parmi les étudiants d'Oxford, qui se plaisaient à les jouer, et l'on constate que celles qu'ils aimaient le plus étaient d'abord RoTYiéOj ensuite Jules César.
Toutes ces richesses sont exposées pour deux ou trois mois dans la grande salle de la Bibliothèque. On y a joint des gravures et des photographies, des spécimens d'éditions étrangères et une relique précieuse entre toutes, un Ovide ayant appartenu à Shakespeare ; du moins ce volume des Métamorphoses, porte-t-il sur son feuillet de titre l'abréviation Wm Shre — où les experts en écriture reconnaissent la main du poète — et la mention suivante: "Ce petit livre d'Ovide m'a été donné par W. Hall, qui m'a dit qu'il venait de Shakespeare. Signé T. N. 1682."
Enfin, dernier hommage au poète, l'Université d'Oxford a demandé leur concours à quelques écrivains étrangers pour composer un livre d'or à la gloire de Shakespeare. Notre excellent collaborateur et ami M; Henri Chantavoine a envoyé ce sonnet, quô nous sommes heureux de- pouvoir publier :
A Shakespeare
Poète, noble fils de la grande Angleterre, Fier et charmant génie, au long rayonnement. Dont l'œuvre de beauté vit éternellement. Comme le soleil luit pour réjouir la terre ;
Pour mieux commémorer ton nouveau centenaire Que ton peuple et le mien fêtent en ce moment, Regarde : tous les deux s'entr'aident fièrement Dans l'efiort fraternel de cette rude guerre.
Le-cœur auprès du cœur et la main dans la main, Ils veulent, tous les deux, sauver le genre humain De la rapacité des aigles abattues ;
Quand nos drapeaux unis seront victorieux, Alors nous reviendrons, sous de plus libres cieux. Pendre une palme neuve au pied de tes statues.
Tous les Français s'associeront de grand cœur à cette glorification du génie britannique. — Z.
—Journal des Débats, 26 avril, 1916.