LA VICTOIRE NAVALE
Les vrais succès ne perdent rien en vieillissant. Au contraire, ils sont encore plus vrais le lendemain. Ce n'est pas le cas pour la grande " victoire navale " des Allemands, célébrée au Reichstag. * Sauf pour les écoliers qui ont eu leur jour de congé, et pour le vice-amiral Scherr qui gardera ses galons d'amiral, la victoire allemande se termine par une déception. Il faut rendre les lauriers. La flotte anglaise n'a rien perdu de plus que' le premier communiqué de l'Amirauté ne l'annonçait, tandis que la liste des pertes allemandes s'allonge indéfiniment La loyauté du communiqué anglais fait cruellement ressortir la duplicité du radio allemand. Les pertes allemandes dépassent dès maintenant les pertes anglaises, et le dernier mot n'est peut-être pas dit, car ceux qui pourraient dire toute la vérité ne sont pas pressés de le faire. L'empereur est allé saluer à Wilhelmshaven les éclopés de sa flotte, mais il n'est pas probable qu'il confie au public le fruit de ses constatations. En tout cas les dithyrambes de la presse
allemande ont baissé de ton, les drapeaux ont réintëgré leurs gaines, de même que le cortège triomphal que préparaient les Germains de New- York est rentré au vestiaire.
On peut discuter sur l'efficacité des deux méthodes, celle de l'Angleterre qui consiste à dire tout de suite toute la vérité, surtout si elle est désagréable, et celle de l'Allemagne qui consiste à trompeter d'avance la prise de \raux, la prise dç Verdun, la destruction de la suprématie navale anglaise, et à ne jamais avouer les défaites, pomme c'est encore le cas pour la Marne. Le système allemand a parfois réussi, du moins au début, mais il ne trompe plus personne en dehors de l'Allemagne. Même les neutres les plus incapables de critique quand il s'agit de l'invincibilité allemande commencent à beaucoup rabattre des victoires allemandes. Ils admettent que ce sont des batailles sans résultat. Le système de la contre-vérité perd donc, à l'usage, beaucoup de son effet. Les faits finissent toujours par parler. Dès le premier jour, nous avons remarqué que le vainqueur, en tout pays sauf en Allemagne, c'est celui qui reste maître du champ de bataille, et non celui qui est mis en fuite. De ce premier point de vue, la victoire anglaise est incontestable. Elle ne l'est pas moins si l'on considère les objectifs des deux flottes. La flotte allemande cherchait à rompre le blocus qui l'onserre, elle voulait se donner de l'air, et probablement lancer, soit vers le Nord sur les routes d'Arkhangel, soit vers le large sur les grandes routes océaniques, des corsaires rapides chargés de couper ou tout au moins d'entraver de précieuses communications. Ce but est totalement manqué. Quant à la flotte anglaise, elle a joué sans défaillance son rôle de sentinelle que rien ne doit détourner de sa consigne: elle a maintenu le blocus qu'elle avait pour mission de maintenir. Elle l'a fait au prix de pertes cruelles; sa division d'avant-garde s'est héroïquement sacrifiée pour donner le temps au gros de la flotte d'accourir, mais son sîicrifice a été récompensé puisque
le verrou s'est refermé sur la flotte allemande. Aucun raisonnement ne prévaudra contre ce succès final, ni n'en amoindrira la portée.
C'est pourquoi on commence à dire partout " la victoire " du Jutland, comme les Allemands l'avaient dit les premiers, seulement ce n'est plus d'une victoire allemande qu'il s'agit, mais d'une victoire anglaise. Les Allemands ont eu le tort de " chanter victoire " avant de l'avoir remportée ; les Anglais, sans d'ailleurs avoir plus d'envie de chanter que nous-mêmes en pareille occasion, ont réellement gagné la bataille. C'est là ce qui importe, le reste n'est que fumée, — fumée asphyxiante pour ceux qui se la laissent monter à la tête. — A. A.-P.
— Journal des Débats, 7 juin, 1916.