UN CONCOURS DE "MINTEUX
Un journal de réfugiés nous apprend que, parmi les réfugiés du Nord qui ont trouvé un asile à Caen, on ouvre un grand concours de Minteux, autrement dit de hâbleurs. Tous les gens du Nord résidant dans le chef -lieu du Calvados sont invités à comparaître devant un jury et à lui raconter les plus énormes menâmes qu'ils auront pu imaginer. Le concours se poursuivra pendant cinq séances et sera doté de nombreux prix.
On s'étonnera peut-être, au premier abord, que des septentrionaux puissent avoir le goût de prendre part à un tel concours et le talent d'y réussir : la galéjade passe pour être essentiellement du Midi, et Ton imaginerait volontiers qu'elle ne peut fleurir loin de la Cannebière ou de la patrie de Tartarin. Mais il se peut justement que des gens, qui sont à l'ordinaire d'esprit positif et d'imagination calme, goûtent à ce jeu le plaisir de la difficulté vaincue : le fait est que, nonobstant les théories sur la psychologie des races, le concours de Minteux est un ancien jeu des Flandres.
L'histoire de nos ancêtres nous offre, du reste, de nombreux exemples de mentiries : Quand les Gaulois arrêtaient les voyageurs au passage pour leur faire raconter des histoires, ceux-ci étaient bien obligés d'embellir la réalité pour que le plaisir des auditeurs fût plus vif et leur hospitalité plus généreuse. L'homme qui fait un récit est porté naturellement à arranger un peu la vérité pour se donner plus de prestige : c'est une voie glissante et sur laquelle il est difficile de s'arrêter.
H faut le reconnaître, nos héros les plus authentiques ont aimé parfois à parer la vérité de quelques ornements : quelles histoires de ce genre ne trouve-t-on pas dans nos Chansons de geste ! L'une d'elles montre Charlemagne et ses pairs reçus par l'empereur de Constantinople et passant la nuit, tous les treize, dans une immense salle voûtée où ils ont peine à dormir. Pour charmer la longueur de leur insomnie, ils décident que chacun racontera son histoire merveilleuse, ou son gab. Or, l'empereur de Constantinople, voulant connaître les pensées et les intentions de ses hôtes, s'était caché dans une colonne creuse ; il ne perdait rien de ces propos fantastiques, et il s'en amusa jusqu'au moment où il entendit le gab d'Olivier. Mais, dans ce gab, il était question de sa propre fille. Quelle vengeance l'empereur de Constantinople tira de cette insulte efc comment le gab d'Olivier se termina par un mariage, c'est ce qu'on apprend à la fin de la chanson.
Quant à Roland, le preux des preux, au moment où il est blessé à mort, il prie Dieu et invoque Durandal. Grâce à toi, dit-il à son épée, je conquis pour l'empereur tel et tel pays ; et il fait une énumération de provinces et de nations si prodigieuse que le lecteur est tout ébaubi, car jamais il n'avait appris que Charlemagne eût jamais agrandi son empire d'une manière aussi démesurée . . , Mais lorsque Boland parlait ainsi — s'il faut en croire l'auteur de la Chanson^ qui était un septentrional, —
il était déjà sous les ombres de la mort ! . . . Et Roland, d'ailleurs, avait le droit d' " exagérer " !
Que les réfugiés du Nord, autorisés par de si glorieux exemples, ouvrent donc leur concours de Minteux. Ce jeu a l'avantage de n'être ni sanguinaire, ni coûteux, puisqu'il ne demande que des frais d'imagination ; en outre, il emportera ceux qui y prendront part loin des tristes réalités présentes et leur fera oublier pour un moment leur exil dans la patrie. Qu'ils inventent donc les plus beaux, les plus surprenants mensonges, qu'ils imaginent la joie débordant^ et les fêtes du retour dans leurs villes ou dans leurs hameaux : le mensonge d'aujourd'hui sera la vérité de demain. — U.
— JoumaZ des Débats, 3 juin, 1916.