‹ En temps de guerre; recueil d'extraits de journaux, de documents diplomatiques, etcChapitre 62 sur 68 · S. ROCHEBLAVE · texte numérisé non relu

S. ROCHEBLAVE

-Journal dea Déhats, 12 juin, 1916.

RÉFLEXIONS D'UN IMMOBILISÉ

Mon cher Directeur,

Vous estimez avec juste raison que le "facteur moral" a une extrême importance dans les heures graves et anxieuses que nous traversons. Vous m'avez demandé de dire ici brièvement ce que je sais, ce que je pense, ce que j'espère de l'état moral et de la capacité de résistance de notre pays. Je vais essayer de vous satisfaire sans me proposer d'autre but dans ces notes brèves que de fuir l'illusion, de parler clairement et de consigner ce que je crois être la vérité. Je me suis renseigné en province auprès de mes amis ; ils se sont éclairés eux-mêmes, chacun dans son coin. Voici leur réponse.

Les gens de chez nous — à trois pas de la frontière et qui ont vu l'ennemi en 1914, avant la victoire de la Marne, lorsqu'il

marchait sur Paris, où il comptait arriver à la fin de septembre,— ont une philosophie très simple et qui leur suffit. Ils ne se payent pas de mots. Mais, avec leur bon sens, fruste et logique, ils se mettent en face des réalités. Ils ne font pas de beaux discours, ils ne sauraient pas, et ils n'aiment pas beaucoup à en lire, sur la guerre, le patriotisme, le courage, l'esprit de sacrifice, etc. Ils savent et ils voient que cette guerre est longue, dure et sanglante ; ils aimeraient mieux, évidemment, qu'elle fût finie, bien finie. Mais ils se disent, tous, et cette idée est entrée en eux par instinct et par raisonnement : ** La guerre ! Ce n'est pas nous qui l'avons voulue ; nous ne rêvions ni d'agressions ni de conquêtes. On nous l'a déclarée, imposée. Il faut, de toute nécessité, la subir, tenir jusqu'au bout, résister et .vaincre, si nous ne voulons pas être écrasés." J'ai entendu, de mes oreillles, ce mot d'un paysan, acharné à sa tâche, qui n'est pas devenue commode, et plein de confiance, oui, de confiance, dans l'avenir: " On ne meurt pas tant qu'on veut vivre."

Es savent mieux que nous ce qu'ils pensent et ils le disent mieux parce qu'ils le disent plus librement. Ils disent donc : " Il faut reconduire les Allemands chez eux de manière à leur ôter l'envie de revenir chez nous. Ils y sont aujourd'hui provisoire méat et prétendent nous dicter des lois. Nous ne sommes pas faits pour leur obéir, pour devenir leurs sujets, leurs valets de charrue. D'ailleurs, s'ils étaient les plus forts, nous serions bientôt dépouillés; ils nous prendraient nos maisons, nos champs, nos vignes, notre avoir et nous chasseraient de nos villages, comme ces pauvres émigrés du Nord et de la Lorraine, que nous avons vus passer ici et qui n'avaient plus ni foyer, ni asile ni rien à se mettre sur le corps. Où irions-nous ? Nous n'avons qu'un moyen de rester ici et d'y vivre, comme nos pères y ont vécu, en pauvres g^uis, mais en hommes libres, c'est de défendre notre terre et de la reprendre à ces étrangers."

Ils ne lèvent pas les bras au ciel ; ils ne parlent ni de Du Guesclin, ni de Jeanne d'Arc, ni même de la Convention nationale; ils ne disent, ordinairement, ni les Barbares, ni les Boches, ils se bornent à dire les ennemis, les Allemands, les Prussiens surtout, mais ils ne veulent pas vivre sous la botte allemande et labourer pour le roi de Prusse, parce qu'ils sont Français. Tout est là pour eux.

Civis. — Journal des Débats, 13 juin, 1916.

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