‹ En temps de guerre; recueil d'extraits de journaux, de documents diplomatiques, etcChapitre 63 sur 68 · LA GUERRE EN HEXAMÈTRES · texte numérisé non relu

LA GUERRE EN HEXAMÈTRES

Le renouveau de poésie latine que nous avons signalé le mois dernier continue et nous apporte une floraison nouvelle. Il ne s'agit plus seulement aujourd'hui de versiculets macaroniques tels que ceux qui composent la complainte du Poilu : la muse de nos latinistes s'élève sans effort jusqu'à des cimes pluis hautes, et c'est ainsi que la Revue universitaire du mois de juin offrira à ses lecteurs des fragments importants d'une oeuvre de longue haleine, dans laquelle un professeur du lycée d'Agen chante, tantôt sur le mode épique et tantôt sur le mode satirique, la guerre actuelle, ses gloires et ses horreurs.

Le poète célèbre d'abord la victoire de la Marne ; il peint l'irrésistible invasion de l'ennemi, puis sa déroute soudaine :

. . . Undique diffugiunt ; vanoque eJata triumpho Barbara turha timet quem nuper terruit hostem. Tune patuit terris quid Gallica dextera posset / . . .

Ce sont là, on le voit, des vers d'une forme parfaitement classique, et qui ne détonneraient pas chez un contemporain de Virgile. Mais d'autres passages sont d'une inspiration plus moderne ; car notre auteur, jouant la difficulté, s'est essayé à

décrire les procédés les plus scientifiques de cette guerre. On reconnaît ici la coquetterie traditionnelle des poètes en latin : louer le printemps ou les plaisirs du jardinage dans la langue de Catulle, c'est un exercice à la portée de tous les élèves de seconde, pourvu qu'ils soient munis d'un bon Thésaurus ; mais donner une idée de la loi de Mariotte ou de la T.S.'F., voilà un sport autrement malaisé ! Notre poète accomplit cette tâche en se jouant. L'ennemi, dit-il, ajoute le forfait au forfait, et comme si, par ses artifices, il arrachait de nouvelles armes aux demeures du Styx,

, . . . Corrumpit late putridis afflntihus auras : Agmina persequitur tahes ; infaucihus haeret Spiritua. Armati Gallij sed sicut inermes, Protinus intereunty compressa in pectore vita. Infelix miles, grandis quem, puyna decebat, Cui non concessum praeclaro Marte perire I •

On ne saurait être plus clair, ni plus précis ; on ne saurait exprimer avec plus d'éloquence l'indignité d'un tel moyen de combat ! Aussi, pour un auteur aussi rompu à tous les procédés de son art, la description des zeppelins n'est qu'une bagatelle. La terre semble trop petite aux Teutons, dit-il encore, pour y déployer leur infamie ; ils s'élèvent, au moyen de navires aériens, dans les hauteurs célestes : de cette manière leur fureur fait rage plus largement. Et voici la comparaison r/bligée, mais saisissante, avec un oiseau de nuit :

Ut volucris noctumaf pavena suh lumine solis, CoTiditur in truncOf densa sed nocte va^atur, Attollil 8686 naviff eeccU a>era ciirsUf Disquirens /acilem per vasta silentia praedam . .

Les latinistes apprécieront Je nombre et l'ampleur de ce lernier vers. Ils goûteront le pittoresque de ceux qui suivent,

dans le texte, et qui peignent l'effet effroyable des bombes lancées par les zeppelins ; le brusque réveil des citoyens sans défense, l'incendie, la dévastation, les morts, le deuil et les larmes de la cité, rien n'est oublié.

Le poète n'oublie même pas les neutres, et comme le latin dans les mots brave la neutralité, il ne se fait pas faute de leur adresser les plus pressantes adjurations. "Le sort des Belges ne t'a donc pas ému, Batave?" Et il reproche aux Hollandais d'appeler Vulcain et Cérès au secours de l'ennemi de toute civilisation. Mais c'est aux Etats-Unis et à leur premier magistrat qu'il s'en prend avec le plus de véhémence: ,

Surge igitur^ Wilso ! Germanis desine^

Parcere I Nam periit tua " Lusitania" civis praeses,

Nain perieré tui ! Defensor aurge tuorum^

Wilso / . . . Kequicquam, . . . Tanta non caede movettùr !

Si le président Wilson n'est pas flatté de voir son nom latinisé et mis en belle place dans ce poème, et s'il ne prend pas immédiatement l'attitude qui lui est si fortement prescrite par la muse agenaise, il faudra désespérer .de l'avenir des vers latins !— U.

— Journal des Débats, 15 juin, 1916,

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