‹ En temps de guerre; recueil d'extraits de journaux, de documents diplomatiques, etcChapitre 8 sur 68 · LA GUERRE A COMMENCÉ · texte numérisé non relu

LA GUERRE A COMMENCÉ

L'Autriche a passé outre. Elle a attendu quarante-huit heures, puis, écartant les tentatives de médiation de l'Angleterre et les demandes de sursis de la Russie, elle a déclaré formellement la guerre aux Serbes. Elle a fait précéder son entrée en campagne d'un nouveau mémorandum aux Puissances, où elle récapitule divers crimes dont elle accuse divers Serbes. L'empereur a signé un bel appel à son armée et à ses peuples. Puis ses troupes ont papsé la frontière €t l'abattage va fonctionner.

Pourquoi ce retard de deux jours, après l'expiration du délai fixé par l'ultimatum, alors que l'heure avait été si bien choisie et qu'une rapidité foudroyante devait contribuer au succès de l'opération? Il est probable qu'avant de dire le mot irréparable, l'Autriche tenait à se mettre complètement d'accord avec l'Allemagne, dont l'empereur venait de rentrer. Il est probable au-ssi qu'elle a voulu se faire une opinion sur les intentions vraies de la Russie. Et nous croyons que si hier, la déclaration de guerre a été lancée, bien que la Serbie se fût courbée devant les humiliantes exigences du grand Empire, c'est qu'on a acquis à Vienne la confiance que le gouvernement du Tsar, après quelques démonstrations verbales, laissera écraser sa petite cliente en gardant l'arme au pied. Il paraît impossible, qu'après avoir obtenu toutes les satisfactions qu'elle prétendait désirer, l'Autriche se précipite, et avec elle l'Europe entière, dans une guerre générale. Elle compte châtier dans un coin la Serbie dont l'indépendance l'inquiétait. P^n même temps, la Triple Alliance aura une fois de plus imposé sa volonté et déchiré, comme toiles d'araignées, les objections qu'on y opposait. Sa Krafpprobe aura complètement réussi.

—Journal de, Oenève, 30 juillet, 1914.

(M. Jules Cambon, Ambassadeur de France à Berlin, à M. René Viviani, Président du Conseil, Ministre des Affaires étrangères.)

Berlin, le l" août, 1914. On distribue dans les rues de Berlin des éditions spéciales des journaux, annonçant que la mobilisation générale de l'armée et de la flotte est ordonnée et que le 1^' jour de mobilisation est le dimanche 2 août.

JiiLES Cambon.

— Documents diplomatiques.

(M. René Viviani, à MM. les Représentants de la France à l'étranger.)

Paris, le 2 août, 1914.

L'Ambassadeur de Russie me fait connaître que l'Allemagne vient de déclarer la guerre à la Russie, malgré les négociations en cours et au moment oîi l' Au triche-Hongrie acceptait de discuter avec les Puissances le fond même de son conflit avec

la Serbie.

René Viviani.

— Documents diplomatiqties.

(M. René Viviani, à MM. les Ambassadeurs de France à Londres, Saint-Pétersbourg, Berlin, Vienne, Rome, Madrid, Constantinople.)

Paris, le 2 ^oût, 1914.

Le territoire français a ëtë violé ce matin par les troupes allemandes à Cirey et près de Longwy. Elles marchent sur le fort qui porte ce dernier nom. D'autre part, le poste douanier de Délie a été assailli par une double fusillade. Enfin les troupes allemandes ont violé ce matin aussi le territoire neutre du Luxembourg.

Vous utiliserez ces renseignements sans retard pour faire constater comment le Gouvernement allemand se livre contre la France à des actes de guerre sans provocation de notre part

ni déclaration de guerre préalable, alors que nous avons scrupuleusement respecté la zone de dix kilomètres que nous avons maintenue, même depuis la mobilisation, entre nos troupes et la frontière.

René Vivian i.

— Documents diplomatiques, (M. Klobukowski, Ministre de France à Bruxelles, à M. René Viviani.)

Bruxelles, le 4 août, 1914.

Le Ministre d'Allemagne informé ce matin le Ministre des Affaires étrangères belge que, par suite du refus du Gouvernement belge, le Gouvernement impérial se voit forcé d'exécuter, par la force des armes, les mesures de sécurité indispensables vis-à-vis des menaces françaises.

^ Klobukowski.

— Documents diplomatiques.

LE BAISER Les Allemands ont fui, laissant quinze blessés, Lamentables, geignants, pêle-mêle entassés Dans une grange. Une heure après, voici les nôtres. " Ah ! dit le caporal, vous êtes là, vous autres ?" Puis, voyant qu'ils ne sont rassurés qu'à demi : "Tas de Boches,^ fait-il, on n'est plus ennemi Quand on est blessé. Toi, donne ta main, gros père. C'est bien. Mes compliments pour ta mine prospère . . , Allons, tendez vos mains, les autres éclopés ! Bientôt notre major vous aura retapés ; On est des hommes, quoi I pas des bêtes féroces. Plus tard, vous reverrez vos femmes et vos gosses." Chacun de nos lignards, s'approchant des blessés Qui gisent dans le foin, sanglants et harassés, Serre la main à tous, avec un mot pour rire.

. ' Boches = AUemandB.

A tous 1 Non. Un uhlan, au teint couleur de cire,

A perdu le bras gauche et n'a plus que deux doigts

A la main droite. ' Il dit dans leur langue, à mi-voix :

"Ceux de chez nous n'auraient point fait chose pareille."

Alors, en se penchant un peu vers son oreille,

Le caporal lui dib : " Pas moyen, pauvre vieuxj

De te serrer la main, à toi ! Ce sera mieux :

Tiens je vais t'embrasser." Le bon soldat se baisse ;

Sur un blême visage, où la barbe est épaisse,

Il pose le baiser de paix qu'il a promis :

Et tous, se regardant comme de vrais amis,

Sentent je ne sais quoi leur mouiller les paupières . . .

Hommes, l'heure viendra de vous retrouver frères.

Maurice Bouchor.* XIX •

LES MILLE Gênes, le 5 mai. — A l'issue de la cérémonie d'inauguration du monument des Mille,^ a eu lieu un banquet offert par la municipalité. Au cours de ce banquet, M. Gustave Kivet, sénateur français, président de la ligue franco-italienne, a prononcé en italien l'allocution suivante :

Discours de M. Gustave Rivet Je suis encore tout vibrant de l'émotion que j'ai ressentie ce matin, à l'inoubliable manifestation que j'ai eue sous les yeux, à Quarto, et j'apporte à mon tour un hommage ému au grand patriote qui fut l'âme du Risorgimento.

Frères d'Italie, je suis un vieil ami de votre beau pays, et je m'honore d'être président de la Ligue franco-italienne.

* Maurice Bouchot, né en 1865; a publié plusieurs volumes de vers dont deux séries de Symboles eu 1888 et eu 1894.

'les Mille, ceux qui sont partis de Quarto (à quelques kilomètres de Gênes) le 5 mai, 1860, avec le grand Garibaldi (1807-1882) pour la conquête de la Sicile.

Représentant de la démocratie française depuis plus de trentedeux ans, à la Chambre des députés d'abord, puis au Sénat, j'ai le droit de parler au nom de cette démocratie. Et c'est en son nom que je joins ma voix aux voix illustres qui célèbrent aujourd'hui la mémoire du grand Garibakli.

Je n'ai pas à raconter, comme le ferait un historien, les événements qui ont créé l'Italie nouvelle. C'est votre grande histoire, et vous la savez mieux que moi. Je suis un citoyen de France qui vient proclamer son admiration, sa reconnaissauce, et son culte pour l'Italie et ses héros.

Ah, le nom de Garibaldi, comme il a fait tressaillir nos cœurs dans notre jeunesse.

Il a été pour nous le Chevalier -de l'Idéal, notre exemple, notre guide. Nous avons suivi avec passion toutes les phases de son épopée libératrice. De loin nous avons uni nos âmes à celles des populations de la Sicile et de Naples, et, comme elles, nous avons ressenti l'orgueil et la joie de ses triomphes. Tout cela c'est la vie même de votre peuple, et je suis heureux de m'associer à la fête par laquelle vous célébrez l'anniversaire du départ des Mille glorieux, sous la conduite de leur chef immortel.

Mais nous, Français, nous avons à ajouter à votre joie lliommage d'une reconnaissance infinie pour votre héros et pour sa famille.

Garibaldi ne vous appartient pas à vous seuls, car partout où il y a eu des faibles opprimés, des peuples asservis, il s'est armé pour les délivrer.

Il a été le soldat du droit, le Paladin de l'humanité, et nul cœur français ne peut oublier que dans nos douloureuses épreuves, lors^u'en 1870 nous avions à lutter contre un redoutable ennemi, la France, abandonnée de tous, vit arriver à son secours Garibaldi et ses deux fils qui venaient lui apporter le réconfort de leur prestige et de leur vaillance.

16 iffS TEMPS DE GUERRE

C'est pour nous une dette sacrée que notre reconnaissance ne saurait jamais payer.

Et, hier encore, alors que nous subissions les attaques formidables du même ennemi, n'avons-nous pas vu les petitsfils de Garibaldi, fidèles à la tradition du grand ancêtre, accourir pour combattre avec nous?

N'avons-nous pas eu la joie de voir les six fils de Ricciotti lutter à nos côtés pour la liberté ?

N'avons-nous pas vu Bruno et Costante tomber, hélas ! sur notre territoire envahi, et arroser de leur sang généreux, la terre de l' Argonne ?

Ce sacrifice, n'a-t-il pas renouvelé les journées de Magenta et de Solférino, où le sang français se mêlait au sang italien ? et n'est-ce pas un nouveau lien qui nous attache à la noble Italie? ...

Je ne saurais dire quelle joie nous avons ressentie quand nous avons vu, au début de cette afireuse guerre, votre généreux pays afiirmer que l'Italie et la France ne pouvaient être ennemies. Et, pour remerciement, je n'ai qu'un souhait à formuler : c'est que pour vous soit bientôt achevée l'œuvre commencée en 1859 et que tous les rêves de la grande Italie soient réalisés. ^

Je bois à la noble cité de Gênes, à la mémoire des Mille, de leur chef héroïque, Garibaldi, et à sa famille digne du grand ancêtre.

Je bois à l'Italie, à cette terre des glorieux souvenirs, à

notre aïeule du Rinascimento, que nous aimoiis à nommer la

Nation-Sœur.

— JoxLrnal des Débats, G uiiù, 1915.

* L'Italie a déclaré la guerre à l'Autriche le 23 mai, 1915.

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