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LA CARAVANE FANATIQUE

agréable : il nous a fait trouver un petit jardin en ville et on y transportera notre campement. Il n'est pas brillant, le jardin, non plus que la maison qui lui est attenante : quelques mètres carrés de terre, le tout avec un figuier et une vigne.

Nous regretterons notre campement : nous étions si bien dans la verdure et près des jardins qui produisent toutes sortes de fruits ! Car Méquinez est célèbre par ses fruits. « Le contour, dit Léon l'Africain, est tout en jardins dont les fruits sont bons en toute perfection, mêmement les pommes de coings savoureuses et odorantes, avec des grenades de grosseur autant admirable, comme de singulière et rare bonté, parce qu'elles n'ont point d'os et néanmoins elles se donnent comme pour rien. Il y a semblablement des pommes de Damas blanches en grande quantité et des jujubes, etc. (1). »

Nous regagnons lentement notre nouvelle demeure, à travers les petites rues où circulent les gens aux faces fanatiques. A un moment donné les injures grondent encore autour de nous, mais le mkhâzni se retourne, fait des gros yeux et tout rentre dans l'ordre.

28 Juin. — A cinq heures et demie nous sortons de Méquinez par la porte deBàb Derdoûra:dès nos premiers pas, nous rencontrons la caravane des 'Aïçâoua de Fez, qui se rendent à Méquinez. Cette procession va durer plusieurs heures. Il y a là des gens de toute espèce : des Berbères à la

(l)Trad. Temporal, I, pp. 317-318.

face européenne, des nègres colossaux aux yeux luisants, vraies brutes fanatiques et tous les énergumènes de la populace de Fez, les vêtements pleins de sang, car un de leurs exercices favoris est de se précipiter sur un mouton égorgé encore tout chaud et de le dévorer cru en déchiquetant ses entrailles à pleines dents. Les souillures causées par ce repas sauvage sur les habits, caillots de sang, traînées d'excréments, taches de bile, sont considérées comme glorieuses et on les conserve avec soin tout le temps de la féte(l).

Tout le long de la route les mendiants tendent la main et assaillent les passants d'un air souvent insolent, au nom de Sidi Mh'ammed ben 'Aïça. Voici des jeunes gens qui dansent, de vieux fanatiques à la barbe blanche et au mauvais regard, de jeunes Berbères à l'œil fier, avec une boucle à l'oreille droite; et des femmes de toutes espèces^ jeunes femmes voilées et d'un maintien calme ou mégères échevelées et vociférantes. La circonstance est délicate, je chemine en faisant semblant de ne rien voir. Personne ne nous dit rien, mais les regards en racontent long !

La procession est ininterrompue : les uns ont campé en route, les autres ont marché toute la nuit sans cesser de s'exciter. Le fanatisme est surchauffé; maintenant ils vont danser toute la journée, hurler, manger des moutons crus ; demain, ils recommenceront et après demain aussi. Par malheur et peut-être par bonheur, parce (jue cela nous im-

(1) Voy. M(ir/ie et nelifjion, [}[>. 483-484.

PI. LMV

FiG. lî.j — Des troupeaux '!■.

le- ii\i- du l()ucd Knjn (p. 43-2|.

ru.. l-2(), — Nous l'iilroiis rlaiis l;i cnpilnlo du M.iroc par la ilnublc poric lie Hàb Sr^ma pcriilaiit que quclqiK^sfçronpcs nous «lévisaj;cul. ciirii'iisi'mcnl ... (p.

La plaine de sais -434

pose la prudence, un brouillard épais nous empêche de prendre des photographies.

Deux heures après la théorie des convulsionnaires n'est pas terminée. Dans les vastes plaines remplies de diss que quelques moissons çà et là tachent de jaune, à perte de vue se déroule une longue file de pèlerins à pied, à âne, à mulet, à cheval; beaucoup sont montés en croupe d'un camarade. Des Berbères infatigables vont, le fusil sur l'épaule ou le bâton passé derrière le cou et retenu avec les bras, geste qui leur est famiher; et sur tout cela les étendards sacrés font flotter leurs couleurs bariolées.

Il nous est impossible, bien que le brouillard se soit levé, de prendre aucune vue ni de demander aucun renseignement : il faut se contenter de passer. Enfin voilà le défilé à peu près terminé : il a duré pour nous trois heures et demie, mais en réalité sept lieures, puisque nous marchons en sens contraire et à une bonne allure. On ne peut pas estimer le nombre des pèlerins à moins de quinze mille.

Enfin, après neuf heures, le pays devient im peu plus montagneux. Une rivière que nous traversons, court dans un lit accidenté et bondit sur les rochers en passant sous un pont pittoresque. Nous apercevons à gauche la fin des pentes cultivées et boisées du Jebel Zerhoftn. Voici maintenant l'oued Mehdoûraa, au lit profond, tourmenté, bordé de rives escarj)ées et qui court de cascade en cascade (pi. LXIII, fig". 123). Un pont qui le traverse est aujourd'hui détruit.

Nous sommes dans la grande plaine de Sais abondamment arrosée et j)lcine encore de vei'dure malgré la saison.

Le brouillard s'est tout à fait levé, le soleil est chaud et nous entendons pour la première fois les cigales. A midi nous sommes au pont de l'oued Enja : il est assez curieux, massif, dans le genre habituel des ponts marocains, mais bien conservé : les côtés sont peints de guirlandes coloriées en rouge (pi. LXIII, fig. 124). La voie de Fez à Méquinez était jadis bien enti'etenue et il n'y avait pas une rivière sans pont pour la traverser.

L'oued Enja roule une eau abondante et pure, il court à pleins bords au milieu d'une verdure luxuriante : des troupeaux de bœufs paissent sur ses rives (pi. LXIV, fig- 125) et c'est là que nous campons pour la dernière fois avant d'arriver à Fez, près d'une nzâla. Nous emploierons l'après-midi à rédiger un certain nombre de notes, car nous aurons ces jours-ci peu de loisirs et la mémoire est courte.

29 Juin. — Aujourd'hui, nous n'avons poar arriver à Fez qu'une toute petite étape. Nous quittons notre charmant paysage de l'Oued Enja et, une demi-heure après, nous sommes à Nezâlat el 'Atchân, où se trouvent une rivière et un pont sur lequel on ne passe pas d'ailleurs, parce qu'il est démoh, ce qui est la chose la plus fréquente au Maroc. Notre chemin se déroule dans la même plaine qu'hisr : nous passons dans de superbes « tîrs » ou « terres noires », d'un noir presque bleu. On sent qu'une humidité profonde doit les imprégner et des récoltes nombreuses sont ercore sur pied. Comme les jours précédents, il y a ce matin un brouillartl épais et le Jebcl Tr'at,au pied du(juel nous sommes maintenant, a sa cime tout embrumée.

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