ACCUEIL DU PACHA 4Î
réalité nous devons être ici tout près des ruines de la romaine « Tocolosida » : l'occupation des Romains ne semble pas d'ailleurs s'être étendue beaucoup plus au Sud dans le Maroc.
Nous traversons, dans une contrée accidentée, de nombreuses rivières dont les bords sont encore tout fleuris ; une clématite orne leurs rives de ses lianes à fleurs blanches. Nous passons l'Oued Bou Roûh' sur un pont qui fait partie de la deuxième enceinte fortifiée de Méquinez et nous cheminons lentement dans les vallons charmants rempUs de verdure et d'oliviers qui entourent celte ville : nous y entrons enfin, vers dix heures et demie, en passant sur un deuxième pont, appelé Quant'ra Jdîda, ou « le Pont Neuf».
Nous envoyons prévenir le Pacha de la ville de notre arrivée et nous lui demandons de vouloir bien nous désigner une maison ou un jardin pour y camper. Il nous répond, très insolemment, de camper à l'endroit où tout le monde campe d'habitude : comme cet endroit n'est fréquenté que par les chameliers et les muletiers et ({ue le sol est rempli de vermine, nous nous contentons, en réponse, d'aller camper à l'est de la ville, dans un joli petit vallon rempli d'oliviers.
Nous en avisons le pacha, ce qui le met for! mal à l'aise, car cet endroit n'est j)as bien sur et il se croit obligé de nous protéger. Il envoie son khalifa nous faire des représentations et nous demander au moins de nous rapprocher
de la ville ; mais nous nous trouvons ici à notre goût et nous tenons bon. Alors il nous envoie trente 'assâs, c'està-dire trente gardes sous la conduite d'un z'abet', c'est-àdire une manière de sous-officier, ce qui nous fait faire à notre tour la grimace, car il est d'usage de payer les 'assâs.
Nous causons avec le Z'ahef qui nous demande à quelle nation nous appartenons. Gomme nous lui répondons que nous sommes Français, il se met à rire et nous dit : « Non, c'est impossible, vous dites cela pour rire. » Il croit qu'il n'en reste plus depuis l'affaire du Touât, car les Brâber, qui fréquentent Méquinez, l'emplissent du bruit de leurs prouesses contre les infidèles et vont partout dénombrant sans finies milliers de Français qu'ils prétendent avoir tués. Que répondre à des sottises semblables? Nous nous taisons, convaincus qu'un jour viendra où le khalifa aura meilleure opinion des Français.
[Ce jour est venu.]
Dans l'après-midi nous avons été faire une promenade en ville : Méquinez est une cité de fondation et de peuplement berbères, mais elle est surtout célèbre par le long séjour qu'y fit Moulaye Isma'ïl, ce Louis XIV barbare, qui l'embellit et qui fit d'elle le Versailles de Fez. La ville est pleine des souvenirs de ce sultan sanguinaire, dont Pierre Loti s'est complu à invoquer le souvenir et qu'il surnomme « le Cruel » .
Le nom est bien mérité ; ce prince (pii fut le plus grand des pacificateurs du Maroc, dans ces derniers siècles, était en même temps un monstre de cruauté, et c'est par milliers
M. LXIl
FiG. 1-21. — Ce jOiU des rues larges el poussiéreuses ip. 4"25).
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MEOUINEZ 425
et par milliers que l'on suppute le nombre d'hommes qu'il fit mourir pour des motifs futiles et souvent même par simple distraction. Il a laissé aussi un souvenir dans l'histoire de France: on sait, en effet, qu'il demanda la main de Mademoiselle de Gonti, fille de Mademoiselle de La Vallière. On lui répondit que les usages ne permettaient pas d'agréer sa demande.
Les rues de Méquinez, dans certains quartiers, sont fort étroites et ressemblent à celles de Fez, mais dans une plus grande partie de la ville, au voisinage de l'enceinte, ce sont des rues larges et poussiéreuses (pi. LXU, fig. 121), pareilles à celles de Marrakech. Une des choses qui frappent le voyageur, c'est qu'il y en a quelques-unes sur lesquelles il y a des arbres, ce qui est une chose rare au Maroc. Par cette chaleur, toutes les rues sont sèches et poudreuses, mais on devine que l'hiver la boue doit y rendre la circulation pénible. « La cité, disait déjà Léon l'Africain, n'est pas fort plaisante pour les eaux et les fanges qui y sont en temps d'hiver (1) ».
La population est formée de Bokhàris, descendants des gardes noires de Moulaye Ism'aïl, de nègres et surtout de Berbères des montagnes des environs, de ceux que l'on appelle proprement des Brâber. Méquinez est une ville berbère ; les indigènes l'appellent Meknès (Miknâs), mais nous préférerions le nom de Méquinez, si doux et si latin, de même que nous ne consentirons jamais h appeler Fez de son nom arabe Fàs ; autant vaudrait appeler (Casablanca Dàr el
(4) Trad. Temporal, 2* éd., I, p. .321.
Beïda et Mogador Sidi Megdoûl. Si nous avons consenti à appeler Marrakech d'un vocable aussi rude, c'est pour éviter une confusion entre le pays du Maroc et la ville de Maroc, mais combien ce dernier mot est plus doux (1) !
Les Bràber circulent dans la ville avec leur fusil sur l'épaule ; ils se sentent ici chez eux et ils semblent n'y tolérer le Makhzen que par condescendance. Les femmes de ces montagnards avec leurs coiffures qui ressemblent à un chapeau de gendarme, leurs vêtements retroussés et serrés à la ceinture, leurs jambières multicolores, étonnent le visiteur qui arrive des plaines du Maroc dans la vieille cité des Miknâça.
Aujourd'hui des bandes de 'Aïçàoua circulent : au cours de leurs promenades, de leurs danses et de leurs folies, tout est permis à ces énergumènes : aussi on se retire devant leur passage, La terreur qu'ils inspirent aux juifs est extraordinaire; on s'amuse h voir ceux-ci derrière les volets de leurs petites boutiques, guettant les bandes des 'Aïçàoua et s'enfermant précipitamment dès qu'ils entendent leurs cris. Puis, quand la bande est passée, ils entrebâillent timidement les auvents, jettent un coup d'œil furtif cl rouvrent leurs magasins. Toute la douloureuse histoire du peuple juif est dans ce petit manège.
Le patron des 'Aïçàoua, Sidi Moh'ammcd bcn 'Aïça, est le protccteiu' de la ville ; on ne jure (juc par lui, cl beaucoup de quartiers sont consacrés soit à lui-môme, soit à des
(1) L'usage n'a pas consacré cette manière de voir, et le nom de Meknès parait [)r6valoir, si barljnre qu'il soit pour des Français.
VISITE DE MÉQUINEZ «7
saints de sa descendance. A plusieurs reprises nous nous fourvoyons dans quelques-uns de ces endroits inviolables et nous sommes vivement rappelés à l'ordre.
Les enfants nous poursuivent de leurs huées, au cours de notre promenade, mais de temps en temps quelques coups de cravache, judicieusement et prudemment répartis, ramènent momentanément l'ordre. Au Maroc, quand on ne voyage pas avec l'appui du Gouvernement, il faut se montrer patient : mais aussi on en est récompensé, car c'est le seul moyen de voir quelque chose.
27 Juin. — Le pacha nous a imposé un mkhâzni, 'c'està-dire un gendarme, pour nous accompagner en ville; c'est un beau gaillard, grand mulâtre moustachu et à tête de forban. Il roule des yeux terrifiants, seulement il est bien moins terrible qu'il n'en a l'air. Nous aurions bien voulu nous passer de son concours, mais on nous oblige à l'accepter et nous faisons une fois de plus l'expérience de l'impossibilité qu'il y a de faire un véritable voyage d'études quand on a le malheur d'être affligé d'un protecteur de ce genre. La première chose qu'il fait c'est de nous demander de l'argent en nous laissant entendre ([ue sans cela il nous empêchera de nous j)romener en ville : nous nous exécutons donc.
En allant de notre campement à Méquinez, nous avons delà ville une très belle vue panoramique (pi. LXI, fig. 120) et nous nous faisons nommer toutes les mosquées dont nous apercevons les minarets; il n'y en a pas moins de douze. Leur style est peu remarquable : cchii de Jàraa' ez Zîtoûn, ç'est-à-dire « la mosquée des oliviers » se dislingue entre les
autres par sa taille élancée et la hauteur de son campanile. Le monument le plus intéressant de la ville est la casba, amas énorme de constructions, commencées suivant le caprice d'un jour et jamais finies, couvrant une superficie immense et étalant à travers des terrains incultes de longs murs délabrés dont on cherche en vain l'utilité.
A défaut de la visite de l'intérieur de la casba, la célèbre porte appelée Bâb Mançour el 'Eulj (pi. LXII, fig. 122), c'est-à-dire « la porte de Mançour le renégat chrétien », retient notre attention : elle est toute ornée de faïences et de peintures; le fond général est vert, sa masse est imposante, mais le style en est plat et lourd. Elle est flanquée d'une entrée plus petite formant une sorte de vestibule orné de colonnes de marbre, peut-être bien enlevées aux ruines de Volubilis.
Nous parcourons de nouveau la ville et, en premier lieu, nous nous rendons dans le mellâli', à la poste française tenue par un Juif qui nous fait visiter sa maison : l'intérieur en est luxueux, le plafond doré, mais ce luxe est monotone et banal. Les juives ici sont plutôt jolies, avec de grands yeux, des nez pointus et une coiffure en forme de bonnet de police, qui donne à la figure un air piquant. L'une d'elles, très jeune et de figure charmante, se plante en face de nous : nous apprenons avec stupeur qu'elle est mariée ; on les marie fort jeunes, à cinq ou six ans.
A ce moment, notre mkliâzni fait son apparition, et comme il a certainement pour consigne de nous espionner, il prend place sans avoir été invité. Au surplus, il cherche à nous être
l'iG. I'i3. — L'ouL'd Mfli(Joùina )iirt de cascade en cascade (p. 431).
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