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UN GHETTO DANS LATI.AS 13S

dâfi, forment ici la surface raboteuse du cliemin et, comme leurs couches sont fortement inclinées, les feuillets schisteux forment des arCtes coupantes sur lesquelles les bêtes heurtent leurs sabots, trébuchant, s'abattant, se relevant péniblement.

Arr'en possède un petit mellâli' que je visite en passant. Les hommes sont à cette heure presque tous absents et il ne reste plus guère que des femmes qui nous reçoivent avec curiosité, et avec un empressement, mieux encore, une cordialité qu'il ne tiendrait qu'à nous de rendre plus complète. Les Juifs vivent là absolument dans les mêmes conditions que leurs compatriotes les Berbères. Ces Juifs de l'Atlas, on le sait, diffèrent complètement des colonies juives de Marrakech et des villes de la côte : ils représentent la survivance de cette antique population juive dont nous signalons plus loin la forte influence civilisatrice à une époque reculée (1).

Les plus grands peuplements de Juifs indigènes dans l'Afrique du Nord sont certainement ceux de l'Atlas et du Soûs marocain ; ils ont été jadis beaucoup plus étendus, non seulement dans l'Atlas, mais dans la Berbcrie. Les textes nous ont conservé le souvenir de nombreuses peuplades juives qui ont été converties à l'Islam par la force. Gela est particulièrement bien démontré pom- le Sahara (2).

Les Juifs du Sud marocain soul une population dos plus intéressantes et des plus mal connues, puisqu'on ne pos-

(1) Cf. Makmoi-, Affrica, II, fol. 14, v., b ; fol. Mit, v. infrà, pp. 'Jl.Vifil.

(2) E.-F. Gautier, Sahara alg., pass.

sède à leur sujet que les aperçus donnés par de Foucauld. Ces aperçus sont des plus attachants, mais l'auteur n'avait pas pour objectif l'étude spéciale des Juifs, bien qu'il ait été mêlé à leur vie intime, puisqu'il voyageait déguisé en israéli(e; il se proposait surtout de remplir un programme d'exploration géographique. L'étude approfondie de cette société juive, très attardée, est des plus désirables pour la science et il serait bon qu'elle fût faite à bref délai, car l'essor économique du Maroc, non moins que sa transformation politique, vont profondément modifier cette société.

Les Juifs du mellâh' d' Arr'en ne se distinguent des Musulmans, en dehors des différences que présentent leurs types physiques, que par les noiiâder, ou mèches de cheveux qu'ils laissent croître sur les tempes, et par leurs calottes noires. Leurs physionomies ne manquent pas d'intelligence, mais ils sont d'une obséquiosité excessive et portent sur leurs visages la marque de douze siècles de servitude. Ils n'appellent jamais les Musulmans que Sidi et ne passent jamais près d'eux sans les saluer en inclinant la tête. Les Juifs d'Arr'en pourtant sont parmi les plus heureuses de ces populations israélites indigènes.

De Foucauld a décrit la condition de ces Juifs en termes saisissants. Il faut avoir vu leurs visages craintifs, avoir été rebuté de leurs basses flagorneries, s'être indigné de leurs ruses et de leurs Liaîtrises, avoir été la j)roic de leurs intérêts rapaces cl parfois la victime de leur lâcheté, pour coniprendrc à quel aliaissemenl moral l'oppression du fanatisme rehgieux jjeut amener toute une race.

LES JUIVES DU GOr.XDAFI 137

On reste confondu que sous une pareille tyrannie, un peuple ait pu conserver intacte la foi qui lui valait ce mai'tyre. On conçoit encore la haine inspirée aux vainqueurs par la résistance de ces malheureux et les massacres périodiques qui les décimaient. Quelle vivante illustration l'élude de ces pays fournirait à l'histoire reli<^ieuse de notre moyen âge ([ui sculptait sur les portails de ses cathédrales la Rébellion, figurée par un juif insultant un évoque !

A peine suis-je entré dans le mellâh', bâti sur une pente aussi raide que possible, que je suis entouré de femmes de tous les côtés. Toutes veulent voir le nas'râni, c'est-à-dire « le chrétien » : il en vient si rarement dans ces pays ! En toute hâte j'en photographie une, dont l'altitude est gracieuse (pi. XIX, fig. 37), car il ne faut pas songer à leur demander de poser ; les autres se sauvent en voyant briller l'objectif et avec rumeur courent de maison en maison. Elles crient que je me livre à une cérémonie magique.

Ces Juives sont belles ; la finesse des traits s'allie sur leurs visages à la régularité ; leurs formes sont riches et leurs proportions bien prises. Elles n'ont pas l'aspect gras, soufflé et lymphatique de leurs corchgionnaires des villes marocaines, dont le corps porte toutes les tares qu'engendre l'atmosphère empestée des ghettos au sein desquels elles vivent dans un incroyable entassement.

Mais si les Juives d'Arr'en sont belles, elles sont de la plus repoussante saleté ; il leur manque enfin une grâce sans laquelle toute beauté est vaine, la pudeur. Beaucoup nous tirent par nos vêlements pour nous obliger à visiter

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l'intérieur de leurs maisons. Dès que l'on entre dans ces taudis, on est l'objet de propositions faites avec une liberté incroyable.

Au moment où je sors du mellàh', les femmes, les jeunes filles, la marmaille sont sorties de leurs maisons. Toutes sont postées sur les terrasses du mellâh' pour me regarder partir. Je me retourne moi-même, je contemple ce tableau grouillant de vie, et comme j'ai justement le soleil derrière moi, je prends vivement une dernière photographie (pi. XIX, iïg. 38).

Ici Bon Médiène se penche à mon oreille et me dit d'un air malicieux : « Il me semble que vous excitez la curiosité des populations. » Si Bou Médiène se venge de l'innocente épigramme que je lui adressai naguère lors de notre voyage en Espagne. C'était près de la petite ville de Ronda; Bou Médiène, qui m'accompagnait, portait son costume algérien: un seul cri volail de bouche en bouche: « El Moro ! El Moro ! » Hommes et femmes sortaient de tous côtés sur le pas des portes, pendant que les gamins couraient autour de lui en une espèce de sarabande, lui criant des choses que nous ne comprenions pas, mais qui ne devaient pas être des compliments : chez ces Espagnols primitifs, le Maure est resté Tennemi légendaire. Mon fidèle compagnon avait conservé mot pour mot le souvenir de la remarque que je lui lis : cette remarque lui tenait au cœur, et il me la renvoyait à son tour avec le plus pai'fait à-propos.

Le chemin que nous prenons, en eiîet, n'a été que bien

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