ÉTONNEMENT A LA VUE DU CHRETIEN
rarement suivi par les Européens (1). Nous devons passer par Tizi n Mîri pour nous rendre à Amismiz, alors que le seul chemin suivi habituellement est celui de Tînesk. Mais notre dessein est de franchir la chaîne de l'Atlas par un de ses cols les plus élevés. C'est un événement pour ces populations que le passage d'un chrétien, et partout où je marche les gens s'attroupent devant moi. Il y aurait de charmants groupes à photographier, mais malheureusement je ne dispose plus que de deux pellicules, en ayant usé une trentaine à photographier la mosquée du Mahdi.
Partout où je passe, mon arrivée est attendue: l'accueil que l'on me fait est variable, quelques fanatiques se voilent la face, d'autres veulent absolument me toucher et me poser des questions. Une vieille femme, qui n'avait jamais vu de chrétien, est prise en m'apercevant d'un rire inextinguible qu'il est impossible de calmer, au point 'que nous ne pouvons linalenient nous empêcher de rire avec elle. Mais l'accueil est souvent bienveillant ; quelqu'un va même jusqu'à m'appeler Sidi 1 H'akîm, c'est-à-dire « Monseigneur le Médecin (2) ».
Le chemin devient encore plus ûpre qu'il n'était : nous montons maintenant vers le village de Taferr'oust et cette montée se poursuit dans des sites à la fois escarpés et verdoyants. Les jardins et les vergers escaladent la montagne jusqu'au sommet; par un inlassable travail, les indi-
(1) Je ne connais de cel itinéraire que la relation de Thomson.
(2) L'appellation de Sidi est strictement réservée aux Musulmans. Voy. Aferrâkrch, 1, pp. HG-HS.
gènes retiennent les terres au moyen de petits murs en pierres sèches sur les pentes les plus déclives; aux flancs de ces âpres rochers, ils ont accroché des jardins fruitiers, de petits carrés d'orge et des potagers, qu'ils fument et qu'ils travaillent soigneusement.
D'étage en étage se déroulent les petits champs verts, les plants de légumes, les bouquets d'oliviers, les vergers minuscules où les grenadiers se mêlent aux vignes, les terrasses où s'enracinent les noyers et surtout les amandiers. L'eau, très abondante à cause du voisinage des neiges éternelles, a seule permis de faire ces miracles.
Nous montons toujours, par un chemins très dur, mais il fait beau, l'air est limpide ; dans sa transparence, les montagnes élèvent la houle de leurs replis, de croupe en croupe, de val en val, jusqu'aux cimes d'argent que moule l'azur lumineux : à nos pieds l'oued blanchit dans le fond des précipices,
Mais après Taferr'oust voici que la verdure se fait de plus en plus rare ; elle s'est réfugiée tout au fond du ravin étroit aux flancs duquel s'égrène notre caravane, à quelques centaines de mètres de hauteur, sur une petite corniche, qui, par moment, n'a guère plus d'un mètre de largeur. Nous marchons sur le roc vif, d'énormes rochers surplombent çà et là : il y en a qui, détachés de la montagne, au lieu de rouler jusqu'en bas du ravin, sont arrêtés sur la pente et se trouvent dans un état d'équilibre effrayant pour le voyageur. Il y aurait là des paysages infernaux à tenter le crayon d'un Gustave Doré ; pourtant le chemin, quelque