‹ En veillant avec les petits de chez nousChapitre 1 sur 7 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

C'est la deuxième série de causeries historiques que je mets en volume. Le bon accueil fait à la première par les « petites de chez nous » prépara les voies à celle qui suit.

Les deux séries furent publiées d'abord au Bien Public des Tr ois-Rivières, dans les colonnes du « Foyer ». C'est pourquoi nous causons le soir au « Foyer ».

Il y a des théâtres plus vastes et plus brillants que celui-là, mais je me sens heureux « en veillant avec les petits de chez nous ». Dans leurs âmes vierges il me semble voir fleurir, avec toutes les vertus, le patriotisme vrai.

Au cours de ces causeries faites le jeudi de chaque semaine, je me sers souvent des mêmes tournures, je redis aussi les mêmes choses. Avec les enfants est-ce qu'on ne doit pas se répéter f En famille est-ce qu'on se soucie des exigences de la littérature ?

J'ai voulu me faire comprendre avant tout. . . Tous me comprendront-ils ? . . . Les plus jeunes de-

iront être aides parfois. Je compte sur le zèle des papas et des' mamans, des maîtres et des înaîtresses pour modifier, simplifier, ces causeries au besoin, les adapter à l'â^e et au développement intellectuel des enfants.

Les références indiquées au bas des pages seront utiles, je crois, aux parents, aux éducateurs désireux de trouver des ^-enseignements supplémentaires.

Ah ! si tous savaient comme il importe, pour le salut national, de faire aimer la Patrie et V Église aux enfants de chez nous !

C'est pour apporter mon humble part à cette œuvre essentielle de l'éducation patriotique et religieuse que j'ai publié mes deux séries de causeries. Daigne saint Joseph, notre patron, bénir mes efforts et tous les <( petits de chez nous ».

Séminaire des Trois-Rivières, 19 mars 1919.

Jacques Cartier

Vous vous êtes peut-être dit, mes chers petits amis, que vous aimeriez à vous asseoir au Foyer, tout comme les « petites de chez nous », que des causeries pas trop longues sur notre histoire du Canada vous aideraient à passer les soirées sans ennui. Soyez assurés qu'au temps de mes causeries avec les « petites de chez nous » je n'avais pas l'intention de vous interdire l'entrée du Foyer. Oh ! non, je sais, voyez-vous, que les beaux exemples laissés par nos héroïnes sont capables ae vous porter au bien, de vous faire aimer le bon Dieu et la Patrie. Non, non, je ne voulais pas vous refuser une place au Foyer, je vous l'assure^ comme aujourd'hui, en vous conviant à nos petites causeries, je désire que les « petites de chez nous )) soient encore au poste. Voir passer dans les ombres mystérieuses du Foyer les silhouettes de nos héros fera battre plus fort les cœurs des hommes de de-

main, et habituera les fillettes canadiennes-françaises à distinguer entre la vraie noblesse de l'âme et la galanterie fausse, vicieuse et parfumée.

Est-ce que vous m'avez bien compris?...

Nous venons donc au Foyer pour causer de notre pays, de notre beau pays le Canada. Aimezvous bien notre cher Canada, l'aimez-vous bien ?. . . Ah ! quand vous connaîtrez toute son histoire, quand vous saurez ce qu'il a coûté de sang et de larmes à nos pères, comme vous l'aimerez ! En attendant, sachez que notre pays est le plus beau pays du monde, celui que nous devons aimer le plus.

Vous croj^ez, sans cloute, que je vais vous parler d'abord de Jacques Cartier. C'est au moins ce que j'ai entendu murmurer tout à l'heure. Vous avez raison, car Jacques Cartier se place tout naturellement au commencement de notre histoire. Mais ce sera bien court, pour ne pas vous fatiguer.

Vous avez entendu dire, mes petits amis, que Jacques Cartier naquit à Saint-Malo, en 1494, et on vous le dira souvent encore. Il vous est bien permis de le croire, et je le crois comme vous, mais si quelqu'un vous affirmait que le découvreur du Canada est né à Saint-Servan ou à Paramé ne vous fâchez pas, car les savants ne s'entendent pas toujours là-dessus.

Ce fut le 20 avril 1534 que Jacques Cartier, à la tête de deux navires chacun de soixante tonneaux et de trente hommes, traversa la mer pour la première fois.

Que d'obstacles il avait fallu surmonter pour aller à la découverte du Canada ! L'ambition, la jalousie, l'indifférence qui découragent les meilleures énergies, tout se liguait contre l'apôtre. Mes chers petits amis, défions-nous de l'ambition et de la jalousie. Défions-nous aussi de cette paresse railleuse qui s'efforce de jeter du ridicule sur ceux qui se laissent attirer par l'idéal et rêvent de faire « quelque chose ».

Une seconde fois le 16 mai 1535, jour de la Pentecôte, on vit Jacques Cartier partir pour le Nouveau-Monde. Mais avant le départ les explorateurs « du commandement du capitaine et du bon plaisir de tous », se confessèrent, reçurent ensemble « leur créateur en l'église cathédrale de Saint-Malo ». Puis 110 hommes s'embarquèrent le mercredi suivant sur trois vaisseaux, la Grande-Hermine, la Petite- Hermine et VÉmérillon.

Vous avez remarqué que Jacques Cartier et son équipage font la sainte communion avant de partir pour le Canada. Plus tard vous verrez Dollard des Ormeaux et ses compagnons aller communier eux aussi avant le combat du Long-Saut.

Nos pères savaient où se trouve la source de la sagesse, de la force, du courage.

Enfin le 23 mai 1540, cinq bateaux quittèrent Saint-]Malo, commandés par Jacques Cartier, portant des gentilshommes, des soldats, des matelots, et suivis par un vice-roi, le sire de Roberval.

Il ne faut pas grand temps pour dire que Jacques Cartier fit trois voyages au Canada, mais qu'il en faudrait pour dire toutes les peines, les souffrances endurées par le découvreur de notre pays !

On peut à peine croire aujourd'hui, par exemple, que Jacques Cartier entreprit la traversée de l'océan avec de misérables vaisseaux de soixante tonneaux. Et ce n'était là qu'une des premières difficultés à vaincre pour le héros malouin. Au Canada il y avait des sauvages grossiers, fourbes, cruels, très cruels ; il y avait le climat excessivement ]-ude, surtout pour des Français qui ne connaissaient pas nos hivers; il y eut la maladie et la mort qui, à certains jours, abattirent presque tous les hommes de Cartier.

Qu'ils avaient donc du courage, nos pères ! Mais aussi comme ils étaient chrétiens ! Jacques Cartier plantait des croix sur son passage et racontait la Passion du Sauveur aux sauvages; il était apôtre à Gaspé, à Stadaconé, à Hochelaga, partout et toujours. Les dimanches et jours de fête son

équipage assistait au saint sacrifice de la messe. On chantait des psaumes, des litanies, des invocations à la Vierge.

Remercions le bon Dieu de nous avoir donné comme premier découvreur du Canada un pareil chrétien.

Quand Jacques Cartier eut terminé ses courses sur les mers, il continua en France sa vie de dévouement et d'apostolat. En 1557, la peste éclata à Saint-IMalo. Jacques Cartier se dépensa sans compter au service des malades, et mourut le 1er septembre, probablement victime de son dévouement.

Quand vous serez plus grands, étudiez bien Thistoire de Jacques Cartier, mes chers petits amis.

W septembre 1917.

Champlain

Comme je suis heureux de vous retrouver si nombreux au Foyer! Il faut admettre aussi qug ce doit être un bonheur pour vous d'entendr^ parler d'histoire du Canada, de l'histoire de la Patrie.

Dans vos beaux grands yeux d'enfants je crois voir briller vos^ âmes, ces âmes qui demain aideront notre cher pays à devenir grand, glorieux.

Mais l'un d'entre vous m'a demandé ces jours derniers dé vous dire où se trouvaient, au temps des sauvages, les villages de Stadaconé et d'Hochelaga. Avant d'aller plus loin, je réponds à cette question. Stadaconé était à peu près à l'endroit où l'on voit Québec aujourd'hui, et Montréal a remplacé Hochelaga.

Ces choses étant dites, continuons notre excursion.

L'histoire de notre peuple, c'est comme on dirait celle de l'enfant gâté du bon Dieu. Soins

tendres et incessants, sollicitudes toutes paternelles, miracles même, la Providence a tout prodigué à notre peuple au berceau. Remarquez principalement comme le Père infiniment bon a voulu que nos origines fussent sans taches. François 1er et Henri IV, rois de France, avaient essayé de jeter les bases d'une colonie chez nous avec des repris de justice, mais leurs tentatives échouèrent. Ce fut heureux. Quelle honte pour nous si l'on pouvait dire que les Canadiens français sont des descendants de malfaiteurs ! Et puis, quel peuple serions-nous devenus !

Nous devions être un peuple avant tout catholique, et il fallait ici des pionniers honorables. Ces pionniers se firent attendre soixante ans après les tentatives malheureuses de François 1er; mais. Dieu merci, à l'heure marquée par la Providence, ils vinrent implanter ici la civilisation française et catholique; ils vinrent continuer l'œuvre de Jacques Cartier.

Alors, mes chers petits amis, parut un homme dont le génie, la vertu et l'influence devaient laisser dans la Nouvelle France un souvenir immortel. Cet homme, ce fut Samuel de Champlain, le fondateiu' de Québec. Vous savez que Québec fut fondé en 1608? '

De notre temps beaucoup de gens s'imaginent qu'un homme du monde, à la fois intelligent,

instruit et excellent chrétien, est un « oiseau rare », si rare qu'il est presque impossible de le trouver. Quelle erreur ! Les bons chrétiens intelligents et instruits ne sont pas aussi rares qu'on le pense; il n'est pas nécessaire d'aller au bout du monde, ni dans les siècles passés pour en trouver, croyezmoi. Vous connaissez de ces gens-là comme moimême j'en vois tous les jours. Toutefois avouons que les lâchetés et les défaillances abondent en notre siècle de progrès; que les bons chrétiens sont souvent enclins à mettre en poche leur drapeau; qu'ils sont peut-être trop empressés de sacrifier leur place et leurs droits.

Ça pourra donc vous être utile, mes chers petits amis, tout en tenant compte des bons exemples que vous avez sous les yeux, de contempler, à l'aurore de votre vie, les belles silhouettes de nos héros et de nos héroïnes. Nous ne saurions nous arrêter trop souvent et trop longtemps devant les gloires de la Patrie.

Quel chrétien que Champlain ! Un seul mot échappé de sa grande âme et gravé dans l'histoire le montre bien tel qu'il fut : « La conversion d'un infidèle vaut mieux que la conquête d'un royaume. »

Champlain se montra l'apôtre de Dieu à l'égal des missionnaires qu'il avait amenés avec lui. « Le Fort, où il faisait sa résidence, dit l'abbé

Faillon, semblait être une école de religion et de vertu. » Comme saint Augustin et les moines de notre temps, il faisait lire à sa table : le matin c'était quelque bon historien, et le soir la Vie des Saints. A la fin du jour, rapporte le P. Le Jeune, il y avait l'examen de conscience, et puis récitation des prières à genoux. Par ordre de Champlain on sonnait la salutation angélique, au commencement, au milieu et à la fin de la journée.

De tels exemples devaient produire des effets merveilleux dans la colonie. Aussi bien le P. Vimont écrivait : <( On vit ici dans une grande innocence, la vertu y règne comme dans son empire ...» Plusieurs, après s'être négligés en France, changeaient de vie en Canada.

C'est dans l'esprit chrétien qu'on trouve la vraie sagesse; et c'est l'ËgHse qui possède et inspire les meilleures méthodes d'organisation sociale. L'histoire de Champlain, de nos héros, de nos héroïnes le prouve bien. On parle aujourd'hui, plus que jamais, de la nécessité du retour à la terre. Champlain lui, il y a trois siècles, savait toute l'importance de l'agriculture pour un pays; et ce fut sur ses instances que Louis Hébert, dont nous parlerons bientôt, se détermina à passer en Canada avec sa famille. Ah ! si ces hommes eussent été mieux compris en France et au Canada, la colonisation chez nous eût marché plus rapidement.

La vraie sagesse ne peut se trouver dans l'égoïsme de la vie purement matérielle. L'égoïste ne voit en tout que son avantage du moment, et ne cherche le plus souvent qu'un gain méprisable, cela sans songer au bien commun. Champlain , eut à lutter contre les égoïstes de son temps. En ce temps-là, mes chers petits amis, il y avait déjà des gens qui, pour un peu d'argent, semaient la ruine et la mort autour d'eux. En homme clairvoyant, le fondateur de Québec défendait de vendre de la boisson aux sauvages. . . Est-ce que vous ne pensez pas qu'il y a une grande ressemblance entre les sauvages ivrognes du temps de Champlain et les gens qui aujourd'hui sortent ivres de nos buvettes ? Hélas ! les plus sauvages sont peutêtre les buvetiers qui font boire ces pauvres misérables, la honte de notre civilisation.

Il faudrait causer jusqu'au matin si nous voulions repasser toute l'histoire de Champlain.

Ce fut le jour de Noël, 25 décembre 1635, que retourna vers Dieu Samuel de Champlain, dans les sentiments de la plus tendre piété. Il y avait vingt-sept ans que Québec était fondé, et la civilisation française et catholique avait déjà pénétré au loin, à travers les forêts du Nouveau-Monde.

Cette nuit de Noël dut remplir les âmes d'émotions indicibles. Champlain, le conseiller, le protecteur, le fondateur de la petite colonie s'en

allait pour toujours... Mais dans le silence solennel de la nuit, nos pères durent entendre, avec une joie ineffable, ces paroles pleines de mystères et d'espérances : <( Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! »

27 septembre 1917.

Louis Hébert

Vous savez peut-être que le 4 septembre dernier on a célébré le troisième centenaire de l'arrivée à Québec de Louis Hébert, le premier colon et le premier cultivateur du Canada. Ah ! ce nom de Louis Hébert gravez-le bien dans votre cœur, car c'est le nom d'un grand patriote et d'un grand chrétien.

Louis Hébert était un apothicaire de Paris. Demeurer à Paris aujourd'hui, c'est demeurer dans une ville de plusieurs millions d'hommes, et dans la plus belle ville du monde, après Rome. Au commencement du XVIIe siècle, Paris était déjà une ville magnifique où la richesse, les arts et les plaisirs se donnaient la main. Cependant Hébert quitta sa patrie pour s'en venir au Canada; une voix intérieure lui disait de marcher.

C'est en 1617 qu'il mit le pied pour la première fois sur la terre de Québec.

Voyez comme il y a de la différence entre Hébert et beaucoup de gens de nos jours. Il quitte une grande ville, où pourraient le retenir sa profession, de nombreux parents, des amis et les vanités du siècle; il traverse la mer et va s'établir au milieu de la forêt, au milieu des sauvages san-

guinaires; d'autres, à notre époque de progrès, tournent lâchement le dos à des terres riches et fécondes, aux terres qui donnèrent si généreusement le pain des fortes races aux anciens de chez nous, ils courent vers les villes où des misères sans nom les attendent peut-être, eux et leurs enfants.

Louis Hébert voyait clair. Il voyait plus clair et plus loin que beaucoup de gens de notre temps. Il savait que la vraie source de la richesse c'est la terre, et que la vie du cultivateur avec sa frugalité, sa simplicité, sa grande paix, son esprit de foi, donne plus sûrement le bonheur que la vie fiévreuse et troublée du citadin. Oui, il savait tout cela, et dès son arrivée à Québec il commença sa vie de défricheur, de colonisateur.

Voyez-vous, là-bas, sur les hauteurs de Québec encore sauvage, le -premier cultivateur canadien ? Il a travaillé bien fort tout le jour, mais l'espérance adoucit ses labeurs. Comme elle est droite et belle la silhouette qui se dessine dans le lointain. On dirait un chêne resté del)out au milieu de l'éclaircie. Vêtu de l'or et de la pourpre du soir, Hébert tranquillement s'en va d'un pas mesuré, en faisant le beau geste du semeur. C'est le blé de chez nous qui tombe dans la terre où doit germer tant d'héroïsme et tant de gloire ! Soyez bénis, cher blé et chère terre qui avez donné le premier pain à notre ancêtre glorieux.

Qu'elle est admirable, mes petits amis, la lignée de nos cultivateurs qui depuis Louis Hébert ont jeté dans nos sillons le blé du bon Dieu, et dans nos cœurs l'amour de la Patrie et de l'Église !

Pardonnez-moi si j'élève un peu la voix. Il faut tant aimer la terre canadienne et ceux qui l'ont mouillée de leurs sueurs et de leur sang !

Mais savez-vous pourquoi Hébert et Champlain n'eurent jamais peur du travail et du sacrifice? Je vais vous le dire. Champlain avait dit : « Mieux vaut le salut d'une âme que la conquête d'un royaume » ; Hébert, en faisant ses derniers adieux à sa femme et à ses enfants, leur dit : « Je meurs content, puisqu'il a plu à Notre-Seigneur de me faire la grâce de voir mourir avant moi des sauvages convertis. J'ai passé les mers pour les venir secourir, plutôt que pour aucun intérêt particulier, et je mourrais volontiers pour leur conversion si tel était le bon plaisir de Dieu ». Comprenez-vous à présent que c'est toujours dans l'amour du bon Dieu et de sa sainte religion que se trouvent la force et le courage, en face des obstacles les plus redoutables ?

Mais vous aimeriez peut-être à connaître un peu la famille de Louis Hébert. Vous vous dites, avec raison, que le héros n'était pas seul à Québec, qu'il avait une famille. C'est vrai, Louis Hébert était venu à Québec avec sa femme, Marie Rollet,

et ses trois enfants : Guillaume, Anne et Guillemette. Vous souvenez-vous que j'ai déjà raconté au Foyer comment Hélène Boullé, l'épouse de M. de Champlain, venait chercher des distractions auprès de Marie RoUet, Marguerite Le Sage, Françoise et Marguerite Langlois ? . . .

Une autre particularité qui va peut-être vous intéresser c'est celle du premier mariage fait au Canada : « Le Père Joseph, dit Sagard, fit le premier mariage en Canada, entre Etienne Jonquest, de Normandie, et Anne Hébert, fille aînée de Louis Hébert, qui depuis un an était arrivé à Kébec. »...

Les mariages, je le sais bien, vous intéressent moins que vos grandes sœurs. Avez-vous remarqué comme elles se lèvent parfois de grand matin vos grandes sœurs pour aller à l'église. . . assister à un mariage. Il paraît que ce n'est pas pour implorer les bénédictions du ciel sur les nouveaux époux; on dit que c'est simplement pour voir la toilette de la mariée. . .

Mais pourquoi nous attarder à faire de semblables remarques en parlant du premier cultivateur canadien et du premier mariage canadien ?

Du reste, vous devez être fatigués, et vous attendez sans doute que je vous donne votre congé pour aller vous mettre au lit. Je m'empresse donc de terminer ma causerie par deux mots sur la mort

de Louis Hébert. Je laisse encore parler le Frère Sagard : « La mort du sieur Hébert fut une affliction pour tous, non seulement pour les Fra,nçais, mais aussi pour les sauvages, car ils perdaient en lui un vrai père nourricier, un bon ami, et un homme aussi zélé pour leur conversion, comme il l'a toujours témoigné par- ses actions, jusqu'à sa mort qui fut comme sa vie, laquelle avait pieusement correspondu à celle d'un vrai chrétien sans fard ni artifices. . . Avant de mourir il reçut avec une piété touchante les sacrements de la Sainte Église, du Père Joseph le Caron, et disposa de ses affaires au grand contentement de tous les siens. . . )) Après avoir dit que cette vie est de courte durée et que celle à venir est pour l'éternité, il se recommanda aux prières des siens, et puis, dit Sagard, « levant la main il leur donna à tous sa bénédiction, et rendit son âme entre les bras de son Créateur, le 25 janvier 1627, jour de la conversion de saint Paul ».

4 octobre 1917.

Le Frère Pacifique Du Plessis

Durant que Champlain et Louis Hébert se vouaient à l'avancement de la colonie, des prêtres, des missionnaires les soutenaient dans leur œuvre.

Vous savez que les premiers religieux missionnaires de la Nouvelle-France, les Récollets, arrivèrent au Canada en 1615. Les Jésuites devaient venir en 1625, partager leurs labeurs, leurs souffrances et leurs consolations.

En 1615, on trouve donc en notre pays les PP. Denis Jamay, Jean Dolbeau, Joseph le Caron et le Frère Pacifique Du Plessis.

Comme ils travaillèrent, ces missionnaires; comme ils rendirent de grands services à la France et à l'Église sur la terre du Canada !

Saviez-vous que les Récollets furent nos premiers maîtres d'école ? Pourtant, il y a des gens qui prétendent, même en notre pays, que l'Église cherche à tenir les fidèles dans l'ignorance pour mieux assurer sa domination.

Oui, nos premiers maîtres d'école furent les Récollets, et je crois bien que la première école ouverte au Canada le fut aux Trois-Rivières, par le Frère Pacifique Du Plessis.

« Dès 1610, lisons-nous dans le Mémorial de V éducation du docteur Meilleur, le Frère Pacifique (Duplessis) tenait une école dans le canton où s'assemblaient les sauvages avant l'établissement de cette ville (Trois-Rivières). »

En ce temps-là l'instruction n'était pas très étendue. Comment, du reste, eût-elle pu l'être avec les sauvages ? On enseignait la lecture, et les élèves s'exerçaient à l'écriture sur des feuilles d'écorce.(i)

Je suis bien tenté, de vous entretenir un peu du Frère Pacifique Du Plessis, même au risque de paraître négliger ses compagnons d'apostolat. Cette figure si modeste, si bonne du Frère Pacifique me fascine, et je veux essayer de vous faire partager mon admiration. Qu'on aime donc à découvrir le mérite qui se déiobe au regard des hommes !

Natif de Vendôme, en France, ainsi que Louis Hébert le Frère Pacifique fut d'abord apothicaire. Le's occasions ne lui manquèrent pas après 1615, au Canada, de mettre à contribution ses connaissances médicales.

C'est en 1617 que débarquèrent aux Trois- Rivières les premiers colons, et ces jours furent terribles pour nos pères. Entre autres épreuves il fallut subir les ravages du mal-de-terre. Que

(i) Bulletin des Hech. Hist., VIII, p. 354.

de nuits sans sommeil dut passer le bon Frère Pacifique auprès des malades !

Voulez-vous savoir en quoi consistait le malde-terre f Je vais vous le dire.

Les personnes qui en étaient affligées perdaient d'abord leurs forces, puis leurs jambes enflaient, devenaient noires et tachetées de sang; l'enflure finissait par gagner le haut du corps, les gencives pourrissaient et tombaient avec les dents. Cette maladie durait deux ou trois mois entiers et tenait les malades jusqu'à huit jours à l'agonie. Ceux qui en étaient atteints répandaient une si infecte puanteur que, quoiqu'ils fussent renfermés dans leurs cabanes, cette odeur s'étendait jusqu'au milieu du fort.

Mais le bon Récollet ne fut pas seulement maître d'école et garde-malade. Un jour il sauva toute la colonie d'une ruine certaine, tout comme Pierre Boucher, et Dollard des Ormeaux le firent après lui.

Ce que je vais vous raconter se passa durant l'hiver de 1618.

Les sauvages s'étaient révoltés et avaient commencé par tuer deux Français à coup de hache. Se rassemblant ensuite aux Trois-Rivières ils avaient tenu un grand conseil. Là, ils décidèrent de couper la gorge à tous les Français de la colonie. Mais les misérables avaient compté sans le Frère

Pacifique Du Plessis. Le Récollet eut vent du complot; il donna l'alarme, et la colonie fut sauvée. Les sauvages se voyant découverts eurent recours aux voies de conciliation.

Connaissiez-vous cette page d'histoire?

Le Frère Pacifique succomba bientôt aux fatigues qu'il s'était imposées pour la conversion des infidèles, le soulagement des Français, le salut et le progrès de la colonie. Il mourut sans bruit, à Québec, le 23 août 1619.

Ah ! mes chers petits amis, s'il fallait élever des monuments à tous nos héros et à toutes nos héroïnes, c'est tout un peuple de marbre ot de bronze qui surgirait sur notre terre canadienne.

11 octobre 1917.

premiers missionnaires François Marguerie Godefroy

DE NoRMANVILLE

La semaine dernière je vous disais que les PP. Récollets furent les premiers missionnaires de la Nouvelle-France. Cependant, mes petits amis, bien avant 1615 Jacques Cartier avait amené des prêtres chez nous. On conserve même les noms de deux de ces prêtres : Dom Guillaume le Breton et Dom Antoine, probablement de l'ordre de saint Benoît. Et puis, au commencement du XVIIe siècle, les abbés Aubry (1604) et Fléché (1610) précédèrent, en Acadie, l'arrivée des PP. Jésuites (1611). En donnant aux Récollets le titre de premiers missionnaires, de la Nouvelle- France, j'ai simplement parlé le langage de l'histoire qui place en 1615 l'établissement de la foi au Canada.

Mais ce n'est pas de ce sujet que je voulais vous entretenir aujourd'hui. Je voulais causer un peu de deux jeunes gens qui nous ont laissé de bien beaux exemples : Thomas Godefroy de Normanvillc et François Marguerie.

Originaires tous les deux de la Normandie, ils arrivèrent, en Canada vers 1616, à peu près un an avant Louis Hébert.

Ah ! si j'étais artiste je ferais les portraits de Godefroy de Normanville et de François Marguerie, puis je vous les offrirais en cadeau. Il me semble que leur souvenir vous ferait du bien. Il y a tant de jeunes gens de noti-e temps qui ne comprennent pas le sens de la vie, et paraissent avoir pris pour devise : « Il faut que jeunesse se passe. » Ces insensés s'en vont vers l'éternité sans songer que l'homme est créé et mis au monde pour aimer et servir Dieu, pour le faire aimer et servir par les autres; ils oublient que les jours de l'homme sont peu nombreux.

Godefroy et Marguerie, qui contribuèrent puissamment à donner du prestige à la France, furent aussi des aides puissants pour les missionnaires auprès des sauvages. En 1642, on trouve Normanville au foi-t de Richelieu, où il est assistant du P. Le Jeune. « Le sieur de Normanville, écrit le P. Vimont, faisait faire les prières tout haut aux sauvages, au commencement de la messe. Sur le soir, le père prenait une partie des cabanes, et le sieur de Normanville l'autre, et ainsi on faisait prier tout le monde. »

Au mois de février 1641, Marguerie et son ami de cœur Normanville sont pris par les Iroquois,

dans le voi.sinage des Trois-Rivières. Emmenés eaplifs chez les barbares, ils souffrent de bien des manières, mais comme ils sont édifiants ! Matin et soir, ils se mettent à genoux pour prier Dieu, font le signe de la croix avant les repas; tous les deux chantent VAve maris stella, et les sauvages les écoutent, la tête baissée, avec recueillement.

Et, n'allez pas voir dans ces hommes de simples bigots, bons à mettre dans des niches. Le P. de Brébeuf qui avait vu Marguerie à l'œuvre, manifeste son admiration dans les Relations de 1636. « Nous fûmes surpris d'étonnement, dit-il, de voir qu'un jeune homme comme lui, âgé de vingt à vingt-deux ans au plus, eût le courage de suivre les sauvages sur les glaces, dans les neiges et au travers des forêts, cjuatre jours continus, et l'espace de quelque trois cents lieues, portant, traînant et travaillant autant et plus que pas un de sa bande, car ces barbares étant arrivés au gîte, lui faisaient faire leur chaudière, tandis qu'eux se chauffaient et S3 reposaient. » Non, ni Marguerie, ni Normanville n'étaient bons à mettre dans des niches. Les Hurons considéraient comme une note de supériorité la rapidité à la course. Grande fut la surprise des sauvages quand « le 18 août 1636, le sievu' Godefroy, jeune homme fort leste, et dispos de son corps, devança à la course un Huron, aux yeux de quatre

ou cinq nations, sur une gageure qu'avait faite pour lui un Montagnais. »

Demain, mes petits amis, vous aurez grandi, vous serez deveims des jeunes gens. N'oubliez pas alors que la force physique est un don qu'il faut utiliser pour la gloire de Dieu, que la gaieté chrétienne et les honnêtes délassements sont permis; mais sachez aussi que les dons de l'intelligence l'emportent sur la force l^rutale, et que seules sont légitimes parmi les joies de la terre celles qui conduisent, avec la souffrance, au bonheur éternel. Margueric et Normanville, par un travail persévérant et ardu, par des mortifications de toutes sortes, acquirent une force et une agilité prodigieuses; ils furent même ce qu'on appellerait aujourd'hui des sportsmen; mais ils se souvinrent toujours que l'homme possède une âme immortelle, infiniment plus précieuse que l'oi- et les plus bruyants championnats de sport.

François Marguerie se noya au mois de mai 1648, en face du fort des Trois-Rivières, avec Jean Amiot, jeune Français d'une force et d'une vaillance extraordinaire. Thomas Godefroy de Normanville accompagnait Duplessis, au mois d'août 1652, dans sa rencontre avec les Iroquois, près des Trois-Rivières. Pris pour la troisième fois par les barbares, il moui'ut dans les tourments. Écoutez ce qu'il écrivait ])eu de temps avant d'être pris :

(( Étant tous les jours dans les occasions, je suis sans cesse exposé à être pris par les Troquois. Mais j'espère que Dieu me fera la grâce de souffrir leurs feux avec constance, et que j'aurai le bonheur de baptiser quelques enfants moribonds, et même quelques malades adultes, que j'instruirai dans leur pays, avant de mourir. »

N'avais-je pas raison de vouloir mettre les portraits de ces admirables chrétiens dans votre chambrette ?

' 18 octobre 1917.

Quelques apôtres — Jean Nicolet

Vous m'avez si bien écouté, mes chers petits amis, quand je vous ai parlé de François Marguerie et de Godefroy de Norman ville que je vais vous entretenir ce soir de leur ami Jean Nicolet...

Est-ce que ça vous déplaît ? Je vous vois sourire. . .

Il y avait, dans les premiers temps de la colonie, des jeunes gens actifs, intelligents qui parlaient facilement les langues sauvages, et servaient tl 'interprètes aux Français de chez nous. Voulezvous mettre dans vos calepins les noms de quelquesuns de ces interprètes ? Écrivez : Nicolet, Godefroy, Hertel, Cousture, Marguerie. Deux au moins de ce groupe vous sont déjà connus, n'est-ce pas? Si nous en avions le temps, j'aurais bien des choses à vous dire sur tous ces gens-là. Mais je ne veux pas vous faire veiller trop tard. Un mot seulement, s'il vous plaît, sur Cousture et Hertel.

En 1642, Cousture faisait partie d'une excursion de Hurons, avec le P. Jogues et René Goupil. Tous les trois, à la suite d'une rencontre avec les Iroquois, sur le lac Saint-Pierre, je crois, furent tourmentés par ces derniers. Cousture, pour sa part, eut les ongles arrachés, une épée passée à

travers les mains; les Iroquuis lui bi'oyèrciit les doigts avec leurs dents, et lui fii'cnt subir bien d'autres tourments. Après tout cela l'interprète finit par avoir sa liberté. Dans la suite il s'établit à la Pointe-Lévis, où il mourut à l'âge de 94 ans.

Goupil fut moins heureux que Cousture : un sauvage lui donna un coup de hache sur la tête; il expira en prononçant le saint nom de Jésus.

Quant au P. Jogues, après deux ans de tourments et de misères sans nombre, il retourna en France.

Mais nous n'avons rien dit de Hertel, l'un des interprètes entrés dans votre calepin. Souche de la famille Hertel de Rouville, il épousa une sœur du vaillant Marguerie, et fut le père de François Hertel, « le plus célèbre des Trifluviens », dit M. Suite dans ses Chroniques trifluviennes, (( et qui porta de son vivant, dans toute la Nouvelle-France, le surnom de Hèro, à cause de ses exploits militaires ». (i)

Du train que vont les choses ce soir, mes petits amis, vous allez peut-être vous coucher un peu tard. Dii-e que je n'ai pas encore commencé à vous parler de Nicolet ! Heureusement que vous

ne me paraissez pas avoir « du sable dans les yeux ».

Vous souvenez-vous que, la semaine dernière, je vous ai dit un mot de la prise de Marguerie et de Normanville dans le voisinage des Trois - Rivières ? Eh bien, quelques mois après cet événement qui avait jeté la petite colonie dans la tristesse, les Iroquois, campés à peu près à l'endi'Oit où se trouve Sainte-Angèle de Laval, déléguaient Marguerie aux Trois-Rivières pour faire des propositions de paix aux Français. On peut s'imaginer si Marguerie fut bien reçu. Les négociations furent aussitôt entamées; elles furent conduites, du côté des Français, par Montmagny, le P. Ragueneau et Jean Nicolet. Après bien des pourparlers qui ne donnèrent pas satisfaction aux L'oquois, les deux prisonniers, François Marguerie et Godefroy de Normanville, recouvrèrent leur liberté. Disons tout de suite que Nicolet était partout où il y avait quelque bien à faire.

Nicolet naquit à Cherbourg vers 1598, et vint au Canada en 1618. Le jeune Normand appointait avec lui des habitudes de vertus contractées dans une famille foncièrement chrétienne. Quel beau modèle pour la jeunesse, mes chers petits amis. M. l'abbé Gosselin a écrit sa vie; lisez-la, si vous le pouvez.

Dans ses longues courses chez les sauvages, loin du prêtre, loin de la civilisation, Nicolet resta le modèle du chrétien et de l'apôtre. « Il nous a laissé, écrivait le P. Vimont, des exemples qui sont au-dessus de l'homme marié, ils tiennent de la vie apostolique, et laissent une envie aux plus fervents religieux de l'imiter. »

Pour travailler plus efficacement à la gloire de la France et de l'Église, Nicolet résolut d'apprendre les langues sauvages; il commença par vivre deux ans chez les Algonquins de l'Ile des Allumettes, sujet à bien des fatigues, à bien des dangers, à des privations de toutes sortes. « Il passa plusieurs fois sept ou huit jours sans rien manger; et il fut sept semaines entières sans autre nourriture qu'un peu d'écorce de bois, » dit le P. Vimont. Bientôt, devenu un sauvage extraordinaire, Jean Nicolet fut élevé par les Algonquins à la dignité de capitaine.

Rappelé à Québec dans l'été de 1620, il repartit peu de temps après, à la demande de Champlain, pour le lac Nipissing. Encore une fois il devint capitaine.

Savez-vous pourquoi Nicolet acceptait ces titres de capitaine? C'était simplement dans l'espérance de faire plus de bien parmi les sauvages qui le considéraient ainsi comme leur supérieur.

Ce serait trop long de vous raconter tous les voyages de Nicolet. C'est lui qui découvrit le lac Michigan.

Et puis, mes petits amis trifluviens, je suis heureux de vous apprendre que, le 4 juillet 1634, Jean Nicolet assistait à la fondation des Trois- Rivières par M. de Laviolette.

C'est dans l'automne de 1642 que nous allons voir Nicolet dans toute sa noblesse de caractère, dans toute la grandeur de son âme. Écoutez bien ce que je vais raconter aussi brièvement que possible.

Avec l'agrément de M. de Montmagnj^, Nicolet avait quitté les Trois-Rivières, pour aller à Québec remplacer temporairement son beaufrère Olivier Le Tardif, au poste de commis général pour les Cent-Associés. Quelques semaines plus tard les Trifluviens suppliaient leur concitoyen de revenir en toute hâte chez eux. Un sauvage appartenant à une nation alliée aux Iroquois avait été fait prisonnier par les Algonquins et devait subir le supplice du feu. Seul, disait-on, Nicolet pouvait sauver la pauvre victime et détourner par là le grand malheur qui menaçait de fondre sur la colonie.

La saison est avancée. On est au vingt-sept octobre. Il est sept heures du soir. La tempête sévit à Québec. Le vent du noi'd-est qui souffle

avec rage soulève et Ijouleverse les eaux du grand fleuve. Il fait froid. Nicolet sait bien que s'eml)arquer poiu' les Trois-Rivières par un temps pareil c'est plus que de la témérité. Il a une feimne et un enfant. Mais on l'appelle là-bas pour sauver un malheureux, sauver peut-être la colonie. . . Le devoir l'emporte. Nicolel s'embarque avec trois ou quatre hommes et file. La chaloupe va doubler la Pointe-à-Puiscaux. Soudain un grand coup de vent ! La chaloupe chaviie ! Tout est perdu ! Nicolet crie à l'un de ses compagnons, Chavigny : « Chavigny, sauvez-vous; vous savez nager, moi je ne le sais pas. Je m'en vais à Dieu. Je vous recommande ma femme et ma fille. » De Chavigny se sauve au milieu de la nuit, tandis que Nicolet et ses autres compagnons sont emportés par les vagues.

« C'était, dit rabl)é Auguste Gosselin, le couronnement glorieux d'une vie toute de dévouement et de sacrifices pour le bien de sa patrie et de sa religion. »

Le deuil fut profond aux Trois-Rivières et dans toute la Nouvelle-France.

Les sauvages criaient : « Achirra, Achirra, où es-tu ? Tu nous as donc quittés. Nous ne te verrons plus jamais. . . ! »

Achirra était le surnom donné par les sauvages à Nicolet.

Dans la modeste garde-robe du défunt, à Québec, on trouva une Vie des Sai7its. Vous le voyez, Nicolet était bien le digne ami de Champlain et des héros de ce temps-là. Il comprenait, comme le fondateur de la Nouvelle-France, comme Montmagny dont nous parlerons dans quelque temps, comme Louis Hébert, que la force et le courage se soutiennent par la prière et dans l'imitation des vertus de ceux qui font la gloire de l'Église.

Bonsoir, mes petits amis.

2ô octobre, 1917.

François Hertel

Avez-vous déjà vu des sauvages? Peut-être que non. Il faut dire qu'ils sont rares les sauvages aujourd'hui dans nos régions. Et puis, ceux qui restent sont bien différents de ceux d'autrefois. La religion catholique, voyez-vous, les a bien changés. Notre sainte religion arrange tant de choses !

Les sauvages du temps de Champlain, du Père de Brébeuf, de Dollard des Ormeaux, étaient bien méchants. Mais les Iroquois étaient certainement les pires de tous. Ah ! ceux-là, si vous les aviez rencontrés dans les bois et que vous eussiez été seuls, sans votre papa ou vos grands frères pour vous défendre, ils vous auraient pris, emmenés dans leur village, et là ils vous auraient mangés, après vous avoir fait souffrir longtemps.

Aussi, dans ce temps-là, les papas et les mamans ne laissaient pas courir leurs enfants à droite et à gauche, et le soir je vous assure qu'ils savaient ordinairement où les prendre. Da notre temps, il y a une autre sorte d3 sauvages qui ravissent les âmes des enfants et les entraînent en enfer. Vos parents en ont-ils assez paur de ces sauvages-là? Et vous autres?...

Vous savez déjà que malgré la prudence habituelle de nos ancêtres, il arrivait souvent des malheurs. Les sauvages étaient si dangereux ! Un jour le petit Antoine de la Meslée tomba aux mains des barbares. Le pauvre enfant ! Ils le maltraitèrent longtemps, et puis finirent par le tuer à la chasse, à coup de couteau. Vous vous souvenez que la semaine dernière je vous ai parlé de François Hertel? Je ne vous ai pas dit que jeune il avait été pris, lui aussi, par les sauvages. François était alors un enfant délicat que sa mère aimait de tout son cœur, comme votre maman vous aime aujourd'hui, n'est-ce pas?

Écoutez bien la lecture d'une lettre que le petit François écrivait à sa mère du milieu de sa captivité :

« Ma chère et Très Honorée Mère,

Je sais bien que ma prise vous aura l)ien affligée, je vous demande pardon de vous avoir désobéi. Ce sont mes péchés qui m'ont mis dans cet état où je suis. Vos prières m'ont redonné la vie, et celles de M. de Saint-Quentin, et celles de mes sœurs. J'espère que je vous reverrai devant l'hiver. Je vous prie de dire aux bons confrères de Notre- Dame qu'ils prient Dieu et la sainte Vierge pour moi, ma chère mère, et vous et toutes mes sœurs. C'est votre pauvre

Fanchon. »

J'en vois parmi vous, mes petits amis, et mes chères petites amies, qui ont les yeux pleins d'eau. Moi aussi, en vous disant ces choses j'ai le cœur serré.

Le pauvre enfant, qu'il dut souffrir ! Et sa mère ?

Voici de lui une autre lettre qu'il écrivit au Père Lemoyne, après plusieurs mois de captivité. C'est ce Père qui devait le délivrer.

« Mon Révérend Père,

Le jour même que vous partîtes des Trois- Rivières, je fus pris sur les trois heures du soir, par quatre Iroquois d'en bas; la cause pour laquelle je ne me fis pas tuer, à mon malheur, c'est que je craignais de n'être pas en bon état. Mon Père, si je pouvais avoir le bonheur de me confesser ! Si vous veniez ici, je crois que l'on ne vous ferait aucun mal. . . Je vous prie d'avoir pitié de ma pauvre mère, bien affligée : vous savez, mon Père, l'amour qu'elle a pour moi. J'ai su par un Français qui a été pris aux Trois-Rivières. . . qu'elle se porte bien, et qu'elle se console dans la pensée que je me retrouverai auprès de vous. Nous sommes trois Français, qui avons la vie ici, je me recommande à vos bonnes prières, particulièrement au Saint Sacrifice de la messe. Je vous prie de faire mes baise-mains à ma pauvre mère, et la

consoler. . . Mon Père je vous prie de bénir la main qui vous écrit, et qui a un doigt brûlé dans un calumet, pour amende honorable à la majesté de Dieu que j'ai offensé, l'autre a un pouce coupé, mais ne le dites pas à ma mère. . . »

Est-il possible de n'avoir pas l'âme grande et noble, et de n'être pas bons chrétiens quand on appartient à une race comme la nôtre ?

2 novembre 1911 .

Membertou, Nenascoumat, andeiioua,

NEGABAMAT, GaRACOXTHIÉ

La dernière fois que je vous ai vus, je vous ai pai"lé du pauvre petit Antoine de la Mesiée et de François Kertel. Pauvres enfants ! Mais le bon Dieu et la sainte Vierge devaient les aimer beaucoup : ils étaient si bons !

Je vous disais aussi la semaine dernière que notre sainte religion arrange bien des choses, qu'elle sait même transformer les sauvages les plus cruels en des chrétiens doux et fervents. Est-ce bien cela que je vous ai dit?. . .

. Ce soir, je vais faire passer devant vous cinq sauvages convertis. Ils ont des noms qui ne vous sont pas familiers, mais je crois que les redire souvent pourra vous fournir un excellent exercice de prononciation.

Avez-vous déjà entendu parler de Démosthcnes ? C'était un grand orateur grec. Pour s'habituer à bien articuler ses discours, il parlait avec des cailloux dans la bouche. Vos mamans n'aimeraient peut-être pas à vous voir avec des cailloux dans la bouche. A la place des cailloux mettezvous sur la langue les noms sauvages qui suivent,

et puis, les uns après les autres ou tous eiisemljle, dites vingt-cinq fois : Memhertou. . . Nenascoumat. . . Andehoua. . . Negabamat. . . Garaconthié. . .

Bien, voilà un bon exercice terminé. Il nous reste à dire ce que furent ces sauvages.

J'ai vu quelque part le portrait de Membertou. Je ne sais pas s'il s'était fait la barbe avant d'aller chez l'artiste, mais sur son portrait, comme les sauvages ordinaires, il n'a pas de barbe. L'abbé Ferland dit pourtant, dans son Histoire du Canada, que Membertou portait la barbe.

Membertou était un JMicmac. Du temps que Champlain vivait à Port-Royal, en Acadie, il paraît que Meml)ertou avait déjà commencé son instruction religieuse. En tout cas, le 24 juin IGIO, peu de temps après l'arrivée du missionnaire Jessé Fléché, le grand capitaine sauvage et une vingtaine d'autres Micmacs reçurent le baptême.

Depuis ce temps jusqu'à sa mort, Membertou donna des preuves de sa piété et de sa foi profonde. Il voulait être l'apôtre du Christ; il eût pu être d'un grand secours pour les missionnaires Jésuites qui arrivèrent en Acadie en 1611. Mais, mes petits amis, Membertou commençait à vieillir : il avait cent ans et plus. Jacques Cartier et lui s'étaient rencontrés à la Baie des Chaleurs en 1534.

Bientôt, comme on pouvait s'y attendre, Membcrtou tomba gravement malade. Il vit venir la mort avec confiance. Après avoir reçu les sacrements et avoir béni sa famille au nom de la très sainte Trinité, il expira doucement le 18 septembre 1611.

Membertou était un ami de Champlain, (.le Louis Hébert et des Jésuites. On l'avait surnommé le « Grand Capitaine », et c'était un sauvage de beaucoup d'esprit.

Nenascoumat fut baptisé aux Trois-Ilivièr^s le 9 août 1637, par le Père Buteux. C'était un Algonquin des plus en vue et des mieux notés. Il alla demeurer à vSillery avec sa famille, à la mission des Jésuites. Là il assistait à la messe tous les jours, il fréquentait les sacrements avec assiduité, il s'astreignait au jeûne et à l'abstinence avec une rigueur sans pareille.

Sa.vez-vous, mes petits amis, que beaucoup de messieurs de notre temps sont loin de la ferveur de ce pauvre sauvage, tout en se disant cependant bons catholiques.

François-Xavier Nenascoumat tomba malade en 1639, et fut conduit à l'Hôtel-Dieu de Québec. \Jï) Jésuite lui administra le saint Viatique et l' Extrême-Onction en présence du gouvernevu- Tvlontmagny, et d'autres Français. « Mes amis, dit-il, vous me faites plaisir de me visiter et de prier

Dieu poui" moi; je vous assure que si je vais au ciel, comme je l'espère, je le prierai pour vous. »

Nenascoumat mourut avec tous les signes de la prédestination.

Vous souvenez-vous du troisième nom ? . . . Allons ! Allons ! C'est Andehoua. Andelioua était de la tribu huronne. Venu enfant à Québec, il entra au séminaire Notre-Dame des Anges, que les Jésuites avaient ouvert vers 1635 avec l'intention de recruter parmi les indigènes des vocations religieuses pour les missions, afin aussi de grouper plus efficacement les sauvages, et de les rendre sédentaires.

Andehoua appartient au premier groupe des séminaristes de Notre-Dame des Anges.

Baptisé en 1638, il eut pour parrain le gouverneur Montmagny.

Andehoua une fois chrétien comprit bien vite qu'on ne peut appartenir à l'Église, qu'on ne peut aimer le bon Dieu, sans être apôtre en même temps. Aussi l'on peut dire qu'il fut une des lumières du catholicisme parmi les siens. Il était un véritable prédicateur de l'Evangile.

Mais Andehoua prêchait encore plus éloquemment par ses exemples que par ses paroles. « Depuis son baptême, dit le Père Le Jeune,, il se confesse et communie tous les huit jours, avec une dévotion et une modestie qui nous fait connaître

en lui la présence de la gi'âce. Surtout il a luic aversion grande pour le péché, notamment de l'impureté. »

Dans son pays, Andehoua fut un apôtre merveilleux. « En vérité » dit le Père Le Jeune, « nous sommes dans l'étonnement et dans les bénédictions de Dieu, voyant ce que nous n'osions attendre d'une plante née au milieu de la barbarie et si nouvellement entrée dans l'Église de Dieu.»

Gravement malade Andehoua obtint son admission à l'Hôtel-Dieu de Québec, oi^i il mourut muni du sacrement des mourants. Il était âgé de trente-six ans.

Noël Negabamat, chef Algonquin, fut un des premiers établis à la mission des Jésuites à Siller}-. Il reçut le baptême, avec sa femme et son fils aîné, le jour de l'Immaculée-Conception de l'année

Ce fut le 19 mars 1666, dans les sentiments de la plus grande ferveur, que mourut Negabamat.

« C'était un capitaine, dit la Relation, qui s'était acquis par son esprit, par sa conduite et par son éloquence naturelle, toute l'autorité parmi ceux de sa nation et la première place dans leurs conseils. Toutes les plus rudes épreuves, dont il a plu à Dieu d'épurer sa foi, n'ébranlèrent jamais sa constance. . . »

Vous avez bien peur des Iroquois, n'est-ce pas ? Vous avez raifon. car ils sont fort dangereux. Je veux dire qu'ils étaient dangereux autrefois. Aujourd'hui, il faut bien l'avouer, mes petits amis, les Iroquois les plus redoutables ne sont plus des chefs de tribus. . .

Je vais vous présenter, ce soir, un chef Iroquois.

Garaconthié appartenait à la tribu des Onnontagués. Après plusieurs années d'épreuves, il reçut le baptême en 1670. Ce fut Mgr de Laval lui-même, mes petits amis, le premier évêque de Québec, qui le baptisa. Quelle fête dans la cathédrale de Québec ce jour-là ! Français, Hurons, Algonquins, Outaouais, Mahingans, Iroquois de toutes les tribus remplissaient l'église. Le gouverneur de Coiu'celles agit comme parrain, et Mademoiselle de Bouteroue, fille de l'intendant, t la marraine.

A partir de ce jour, je vous assure que Garaconthié ne fut pas un catholique à gros grain. Le P. Millet écrivait de lui en 1670 : « Garaconthié doit être plus estimé et plus considéré que tous les autres. Il faut avouer que c'est un homme incomparable : il est l'âme de tout le bien qui se fait ici. . . »

Retourné dans son pays Garaconthié fut un sujet d'édification pour tous.

Voulez-vous que je vous raconte une petite aventure arrivée à Garaconthié ? Lors d'un voyage à New- York pour faire la traite des pelleteries, il était entré dans une église protestante, au milieu du sermon. Sans se soucier de personne, le chef sauvage s'agenouilla et se mit en prière. On imagine facilement, mes petits amis, que l'attention de l'auditoire fut un peu distraite. Le prédicateur enjoignit à Garaconthié de s'en aller. Garaconthié lui répondit tout haut : « Attendez je n'ai pas encore achevé ma prière. Vous faites bien voir que vous n'êtes pas chrétien, car vous n'aimez pas la prière. »

Le pauvre sauvage eut tort d'aller prier dans ce temple protestant, mais on voit bien quand même qu'il ne rougissait pas de sa foi.

Le Père Lamberville qui l'assista dans sa dernière maladie, raconte des choses fort édifiantes à son sujet, et que vous trouverez, mes petits amis, dans « Serviteurs et Sei'vantes de Dieu en Canada » par M. N.-E. Dionne.

Je vous fais veiller tard, mais c'est votre faute : vous m'écoutez trop bien. Bonsoir !

9 novembre 1917.

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