MONTMAGNY
Il y a déjà longtemps que nous avons assisté à la mort de M. de Champlain, et nous n'avons pas encore eu des nouvelles de son successeur.
Vous rappelez-vous à quelle date mourut M. de Champlain?. . . Oui, ce fut le 25 décembre 1635. Et son successeur... M. de Montmagny, n'arriva à Québec que le 15 juin 1636.
Je vous assure que la joie fut grande quand le nouveau gouverneur débarqua avec sa suite. Plusieurs familles nobles de Normandie l'accompagnaient. L'arrivée de ces nouveaux colons mit de la vie dans la colonie. Jusque là, malgré tous les efforts de M. de Champlain, les choses n'avaient pas marché rapidement, allez ! Savez-vous qu'en 1626, par exemple, il y avait à peine 18 à 20 arpents de terre cultivée, et que là-dessus Louis Hébert en possédait 10 arpents? (i) Saviez-vous ?, . . Non, cela vous ne le saviez pas. Saviez-vous que le premier cheval qui ait mis le pied sur le sol canadien fut débarqué à Québec le 25 juin 1647? Le poète se trompe donc quand il parle d'« Hébert, qui suit ému le pas de ses chevaux » (ii). Il est
(i) Faillon, Vol. I, p. 163.
(il) Rech. Hist. VI, p. 218.
vrai que les chevaux n'étaient pas absolument nécessaires, dans ces terres neuves, à l'avancement de l'agriculture; mais il fallait des bras, et jusqu'en 1634 la population du Canada ne s'était guère élevée au delà de 60 personnes et comptait à peine deux familles établies dans le pays, (i) Aussi, mes petits amis, M. de Champlain eut beau faire voyage sur voyage en France pour obtenir des secours, il vint un temps où la colonie tomba aux mains des Anglais qui la gardèrent trois ans, de 1629 à 1632. Ah ! que M. de Champlain dut souffrir ! Tout le monde, voyez-vous, n'avait pas son désintéressement et son zèle pour la gloire de l'Église et de la France. Comme aujourd'hui il y avait de grandes compagnies qui voulaient avant tout s'enrichir; elles s'occupaient du commerce des fourrures, sans se soucier de leurs engagements; loin d'encourager l'agriculture, elles allèrent parfois jusqu'à tenter de la paralyser.
Je vous rappelle ces choses, pour vous dire comment il se fait que la colonie n'était pas florissante à l'arrivée de M. de Montmagny.
Mai M. de Montmagny était un homme de courage; c'était bien, je vous assure, le digne successeur de M. de Champlain. On ne pouvait être
(i) Hist. des T.-R., Suite, p. 59.
meilleur chrétien, ni meilleur gouverneur, je crois bien, que M. de Montmagny, chevalier de Malte.
C'est dommage que nous n'eussions pas été là quand il arriva à Québec le 15 juin 1636. Vous auriez vu un beau grand gouverneur qui ne rougissait pas de sa foi. Après les compliments d'usage, sur la grève, M. de Montmagny se rendit à la chapelle de Notre-Dame de la Recouvrance où fut chanté un Te Dcum solennel. Mais voici ce qui vous aurait le plus édifié peut-être. En gravissant la côte de la Montagne, le gouverneur s'arrêta devant un crucifix et dit : « Voici la première croix que je rencontre sur le pays, adorons le crucifié en son image. » Il se jeta à genoux, et, à son exemple, toute sa suite, comme aussi tous ceux qui étaient venus le saluer. En ce temps-là, mes petits amis, vous le voyez, les gens instruits et haut placés ne craignaient pas d'afficher leur piété.
Du reste, le nouveau gouverneur de Québec avait bien des motifs poiir n'être pas un peureux. Sur les galères de l'Ordre de Malte, dont il était chevalier, il aA^ait jadis combattu contre les Turcs, les Marocains et les Corsaires d'Alger et de Tripoli, (i) Le sourire moqueur des esprits forts et des petits émancipés de nos jours ne l'aurait pas intimidé, c'est certain.
(i) La Nouvelle-France, 190o.
Savcz-voiis en quelle année les Ursulines et les Hospitalières débarquèrent à Québec?... Vos petites sœurs le savent, elles. C'est en 1639, sous le gouvernement donc de M. Montmagny. Le jour de l'arrivée des servantes de Dieu les travaux cessèrent, les boutiques furent fermées. Il fallait voir les sauvages en contemplation devant Mme de la Peltrie et les religieuses. « N'ayant jamais vu des femmes comme nous », dit Marie de l'Incarnation, « ils étaient tout surpris, et mettaient la main sur leur bouche en signe d'admiration. ))
Je vous ai parlé bien des fois des Iroquois. Ils étaient bien redoutables. Ce furent les Iroquois et les Anglais, mes petits amis, qui causèrent le plus d'ennuis à nos ancêtres. M. de Montmagny se donna beaucoup de peine pour détourner les dangers causés par les Iroquois. « Tout autre, dit la Relation, aurait cent fois perdu coiu'age. »
Et puis M. de Montmagny s'appliqua à promouvoir l'agiiculture, par sa parole et par son exemple.
Vraiment on peut difficilement imaginer un gouverneur plus accompli que le successeur de M. de Champlain. Avec quelle joie sincère il allait visiter les malades. Il leur envoyait perdrix, volailles et autres oiseaux qu'on gardait pour sa table; il leur envo3\ait même des confitures, mes
petits amis. Partout et toujours M. de Montmagny était bon. Aussi personne ne disait du mal de lui, je vous assure.
Quand vous aurez grandi, vous serez bons, charitables, pieux; vous serez bons, n'est-ce pas? Vous n'aurez pas peur non plus de prier devant le monde, quand l'occasion s'en présentera, de faire le signe de la croix avant et après les repas ? Vous le promettez ? . . .
M. de Montmagny fut douze ans gouverneur du Canada. Bonsoir.
16 novembre 1917.
Maisonneuve
Avez-voiis déjà vu la ville de Montréal, mes petits amis? Pas tous, n'est-ce pas ? Même sans l'avoir jamais vue, vous vous imaginez bien qu'elle a grandi depuis "e jour de sa fondation par M. de Maisonneuve . S i j ' ai b o nne souvenance, quand M. de Maisonneuve débarqua le 18 mai 1642, à la Pointe-à- Callières, pour venir fonder Montréal, il avait avec lui une cincjuantaine de colons.
Aujourd'hui on dit que l'ancienne Villemarie compte à peu près 600,000 âmes. Vous voyez que les choses ont changé.
C'est une bien belle figure que celle de M. de Maisonneuve. Quand je vous dis que c'est une belle figure j'entends que le fondateur de Montréal avait un grand cœur, une âme noble, agréable à Dieu. Souvenez-vous-en toujours, et dites-le bien à vos petites sœuis, la beauté, la vraie beauté, celle qui doit l'emporter sur les charmes d'un jour,
c'est la beauté d'une âme éprise de l'amour tle Dieu, et remplie de nobles sentiments.
Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, naquit en France, près de Troyes, vers l'an 1600. Aussi brave que pieux, à l'âge de treize ans il avait commencé ses campagnes dans la guerre de Hollande. N'allez pas croire que le jeune Chomedey ignorait les dangers de la vie des camps. Au contraire, il les connaissait si bien qu'il évitait le plus possible la société de ses compagnons d'armes. Puis pour chasser l'ennui il pinçait le luth et s'adonnait à la prière et aux lectures édifiantes. Si tous les soldats de nos jours étaient aussi sages que le fut M. de Maisonneuve !
Pour présider aux commencements de la ville de la Vierge, pouvait-il se trouver un chrétien plus accompli que Paul Chomedey? Chaque jour il récitait le chapelet et le petit Office de la sainte Vierge. La « Société de Notre-Dame de Montréal » fut donc inspirée du ciel quand elle le chargea de fonder Villemarie.
Mais c'était une tâche héroïque. M. de Maisonneuve s'en allait fonder une colonie à soixante lieues de Québec, à plus de trente lieues au dessus du dernier poste français. Il lui faudrait lutter contre le fleuve, contre la forêt, contre la rigueur des saisons, contre les bêtes fauves et contre les barbares anthropophages, des sauvages qui
Gl
iiiangeaieiit le moiuU', mes petits amis. Et puis, dans ce temps-là il n'y avait pas de grandes routes comme aujourd'hui entre Québec et Montréal, il n'y avait ni téléphone, ni télégraphe. Néanmoins M. de Maisonneuve avait confiance en sa mission providentielle, et il répondait à M. de Montmagm', ainsi qu'à tous ceux qui voulaient le dissuader d'aller à Montréal : « Je ne suis pas venu pour délibérer, mais pour exécuter, et tous les arbres de l'île de Montréal seraient-ils changés en autant d'Iroquois, il est de mon devoir et de mon honneur d'aller y établir une colonie. » (i)
Quand la voie du devoir était bien définie, on savait marcher droit et aller jusqu'au bout en ce temps-là, mes petits amis.
C'est le 18 mai 1642, nous l'avons dit il y a un instant, que M. de Maisonneuve et. sa suite débarquèrent à Montréal. Le P. Vimont entonna le Vent Creator, et puis célébra la sainte messe pour la première fois à Villeinarie. Comme l'assistance devait être émue et recueillie ! Comme la sainte Vierge dut sourire en voyant son divin Fils descendre sur l'autel rustique, ce pendant que les oiseaux de la forêt mêlaient leurs notes suaves et gaies aux cantiques des colons en prière ! Avant de l)énir
(i) Vie de P. de Choniedey, ]n\v l'abljé Rousseau, )). -11.
l'assistiince le célébrant prononça ces paroles prophétiques :
« Ce que vous voyez ici, messieurs, n'est qu'un grain de sénevé, mais il est jeté par des mains si pieuses et si animées de l'esprit de foi et de la Religion, que sans doute, il faut que le ciel ait de grands desseins puisqu'il se sert de tels instruments pour son œuvre, et je ne fais aucun doute que ce petit grain ne produise un grand arbre, ne fasse, un jour, des merveilles, ne soit multiplié et ne s'étende de toutes parts. » Tout le jour le Saint-Sacrement fut exposé.
Pouvait-on mieux faire, en prenant possession de cette terre barbare ?
Ah ! Villemarie, puisses-tu ne jamais oublier que ton Maître c'est le Christ, et que la Vierge est ta patronne !
La petite ville qui débutait ainsi sous la protection du ciel fut merveilleusement gardée. Mais que de jours sombres et difficiles elle traversa !
Quand les maisons furent construites, quand l'Hôtel-Dieu fut achevé, quand Villemarie fut fortifiée, les attaques des Iroquois commencèrent, et elles furent terribles.
Un jour, pour se rendre aux désirs de ses gens, pour satisfaire leurs ardeurs, M. de Maisonneuve, avec une petite troupe marche au-devant de l'ennemi.
Le combat est engagé. Les Agniers ont l'avantage du nombre et de la position, mais les Français redoublent de vaillance. La lutte devient trop inégale. JNL de Maisonneuve, pour sauver ses hommes que les Iroquois cernent de toutes parts, commande la retraite. Les soldats s'enfuient, et le gouverneur reste seul avec les barl)ares. Les barbares s'approchent tranquillement. Le chef iroquois bondit comme un tigre et saisit M. de Maisonneuve à la gorge. Le brave d'entre les braves lève son pistolet par-dessus l'épaule de l'Agnier, lui brise le crâne et le renverse pa.r terre. Maisonneuve s'échappe et entre au Fort.
Et les barbares ne laissaient pas de repos aux pauvres colons.
Une fois c'est Jean Boudart qui est abattu d'un coup de hache sur la tête, tandis que sa femme Catherine Mercier est emmenée captive chez les Iroquois pour y subi)- le martyre; une autre fois ce sont les colons de la Pointe-Saint-Charles qui tombent dans une embuscade et finissent par mettre l'ennemi en fuite. Un jour Mlle Mance elle-même est sur le point d'être prise dans l'Hôtel-Dieu.
Avez-vous entendu parler déjà du major Closse? Ce fut un brave, je vous l'assure, encore celui-là ! Il s'était joint à M. de Maisonneuve dans la fondation de Villemarie. En 1652, avec une poignée de Français, Closse tient tête à deux cents
Iroquois. En 1653 les Iroquois vont attaquer la redoute de la Pointe-Saint-Charles défendue seulement par quatre soldats. Vingt braves s'agenouillent, l'eçoivent l'absolution et, sous la conduite de Closse, volent au secours des leurs. Le temps de le dire trente-deux sauvages sont couchés sur le sol; les autres s'enfuient. Partout où il y avait du danger on trouvait Closse. Il mourut victime de sa bravoure en 1Ô62.
Le croirez-vous, en 1653, par exemple, il ne se passa pas un mois sans que les Iroquois ne fissent quelques tentatives sur Montréal.
Songez-vous parfois, mes petits amis de Montréal, en vous promenant dans votre belle grande ville, que des héros ont passé les premiers chez vous, à travers la forêt, au milieu des barbares ? Songez-vous que ces héros étaient nos pères?
En 1653, M. de Maisonneuve revint de France où il avait été chercher du secours; il revint en compagnie de la Sœur Marguerite Bourgeois, vénérable fondatrice de la Congrégation Notre- Dame. Avec quel bonheur Mlle Mance vit arriver cette nouvelle compagne d'apostolat !
En 1657, des Prêtres de Saint-Sulpice venaient à Montréal fonder un séminaire. Ah ! comme la colonie sera toujours redevaljle d'une dette immense à l'égard de ces saints prêtres !
Mais, mes petits amis, je m'aperçois que je prolonge encore votre veillée. . . Elle est si belle, voyez-vous, notre histoire ! Pour moi d'en parler ça m'ôte le sommeil. Et vous autres?... Ah ! lisez-la souvent cette sainte histoire à mesure que vous deviendrez des hommes.
Je vous parlerai une autre fois de Dollard des Ormeaux.
En attendant, souvenez-vous que ce vaillant Maisonneuve, ce serviteur dévoué de la Vierge, fut un modèle de désintéressement, de simplicité, de frugalité. Son grand bonheur était de rendre les autres heureux en s'oubliant lui-même. « Il ne se souciait non plus d'argent que de fumier, écrit la sœur Morin. . . S'il eût voulu négocier, il aurait amassé de grandes richesses par la traite des pelleteries. . . ; mais l'amour de la pauvreté évangélique, qui était dans son cœur, en fermait la porte à tout désir de posséder des biens périssables. )) Nos hommes d'État, mes petits amis, devraient étudier attentivement la vie de M. de Maisonneuve.
Après vingt-quatre ans passés à Montréal, M. de Maisonneuve vécut encore onze ans à Paris où il mourut le 9 septembre 1676.
Vous aussi, n'est-ce pas, vous serez braves et vertueux quand vous serez grands?
23 novembre 1917.
Les pp. Isaac Jogues et Antoine Daniel
Il y a quelque temps, nous avons vu défiler des sauvages convertis. Mais, en les voyant, estce que vous ne vous êtes pas dit que dans le voisinage de ceux-là il devait y avoir bien d'autres sauvages amenés à la religion chrétienne par nos saints missionnaires ? En effet, elle est considérable et belle l'œuvre civilisatrice de nos Jésuites et de nos Récollets. Mais aussi cette œuvre elle a germé, s'est développée dans le sacrifice et dans le sang des martyrs. Ah ! qui nous dira, mes chers petits amis, ce qu'il a fallu de souffrances, d'efforts héroïques, d'abnégation, de générosité surhumaine pour planter la croix chez nous !
En parlant de nos missionnaires, je songe que je pourrais peut-être vous dire un mot du Père Isaac Jogues. Qu'en pensez-vous?
Ce bon Jésuite naquit à Orléans, en France, le 10 janvier 1607. Entré au noviciat de Rouen à dix-sept ans, il était ordonné prêtre en 1636, et partait immédiatement pour les missions du Canada. A cette époque-là son père était mort depuis longteîiips, mais sa mère vivait encore. Quel sacrifice pour le fils et pour la mère, mes petits amis !
Le premier poste du P. Jogues chez nous fut le village d'Ihonatiria, au pays des Hurons. Le P. Ragueneau raconte l'accueil qu'il fit au nouveau missionnaire. Quand vous serez tentés de faire votre petit bec à table vous relirez ce passage : « Je lui préparai ce que nous avions pour le recevoir; mais quel festin, une poignée de petits poissons secs avec un peu de farine. J'envoyai chercher quelques nouveaux épis que nous lui fîmes rôtir à la façon du pays. Mais il est vrai que dans son cœur et à l'entendre, il ne fit jamais meilleure chère. La joie qui se ressent à ces entrevues semble être quelque image du contentement des bienheureux à leur arrivée dans le ciel tant elle est pleine de suavités ! )) Cette dernière phrase, voyezvous comme elle est encore plus belle que le reste ? Ah ! les mondains, les ambitieux qui courent après les honneurs, l'or et les plaisirs, ne comprendront jamais ce qu'il y a de douceurs dans l'abnégation évangélique et la charité fraternelle des apôtres.
En 1640, le P. Jogues est chargé de visiter la nation du Pétun qui résidait aux pieds des Alontagnes-Bleucs. L'année suivante, il est chez les Ottawas du Sault-Sainte-Marie. C'est en quittant cette mission que l'apôtre Jésuite fut attaqué, sur le fleuve, par un parti d'Iroquois qui le firent prisonnier, lui et ses compagnons. Après une longue et dure captivité, d'où il s'échappa comme par
miracle, le P. Jogues finit par aborder en Bretagne, le jour de Noël 1643. La reine Anne d'Autriche disait en parlant de ce saint missionnaire : « On fait tous les jours des romans qui ne sont que mensonges, en voici un qui est une vérité, et où le merveilleux se trouve joint à l'héroïsme le plus admirable. )) Ah ! mes petits amis, si l'on ne lisait que des romans comme celui du P. Jogues, il y aurait bea-ucoup moins de cerveaux troublés dans le monde, beaucoup moins de malheureux et de malheureuses !
Le croirez-vous ? Le bon Père Jogues demanda instamment à retourner au Canada. Il y revint en effet, en 1644,
Après avoh* dirigé la jeune colonie de Villemarie exposée tous les jours aux attaques des Iroquois, il s'en alla au pays même des Iroquois. La grande paix générale conclue aux Trois-Rivières, au mois de juillet 1644, et acceptée par les Iroquois, semblait favoriser les rêves apostoliques du P. Jogues. Malheureusement avec les Iroquois on n'était jamais sûr du lendemain, même en temps de paix. Bientôt ils se soulevèrent contre le missionnaire et ses compagnons, et un jour que le P. Jogues entrait dans sa cabane, il reçut sur la tête un coup de hache qui l'assomma sur place. L'apôtre des Iroquois venait de tomber martyr de son
zèle pour le salut des âmes. C'était en raiiuée
Connais.-^ez-vous le P. Antoine Daniel, Jésuite ? Si vous le eonnaissez c'est pour l'avoir rencontré, clans vos livres, car il est mort en 1648. Il avait quarante-sept ans ii sa mort. Quel âge aurait-il à présent s'il vivait encore ? Qui le dira le premier ? Jean ?. . . Florimond ?. . . Paul ?. . . Bien !. . . Voyez-vous comme on se souvient longtemps parfois des saints et des saintes, même cjuand ils ne sont pas encore canonisés?.
Le P. Antoine Daniel se dévoua pendant quatorze ans aux missions huromies. Il eut comme compagnon d'apostolat le P. Brébeuf dont je vous parlerai bientôt. Que de sacrifices, c^ue de dangers durant ces aimées passées au milieu des sauvages !
Un jour, en 1648, les Troquois toujours remuants, au moment où l'on s'y attendait le moins se jetèrent sur la bourgade Saint-Joseph. Le P. Daniel était là. Il venait de terminer sa inesse, et les Hurons priaient encore dans la chapelle quand le cri d'alarme retentit. Voulez-vous savoir, mes petits amis, ce que fit alors le saint missionnaire ? Il dit aux sauvages qui étaient dans la chapelle : (( Mes frères, nous serons aujourd'hui dans le ciel. Fuyez cependant, et tâchez de vous échapper; quant à moi, mon devoir est ici, et j'y resterai en
attendant la mort. » Quelques minutes après il tombait frappé par une balle iroquoise. En tombant il prononça le nom de Jésus.
Je m'arrête pour ce soir. Mais répondez-moi : est-ce qu'on peut trouver dans les livres inventés par des hommes des histoires plus belles que celles de nos fondateurs et de nos missionnaires ? . . .
30 7iovembre 1917.
Les pp. Garnier et Chabanel
On ne se prépare pas à la vie de missionnaire, non plus qu'à la vie de bon chrétien dans le monde, sans s'habituer de bonne heure à la charité et au sacrifice. N'oubliez pas cela, je vous en prie.
C'est en songeant au Père Garnier qu'il me vient à l'esprit de vous rappeler ces choses. Le Père Garnier. . . C'est un nom que vous connaissez peut-être ? Il est sur la liste de nos martyrs canadiens.
Ce saint missionnaire naquit à Paris le 26 mai 1606. Tout jeune encore Charles Garnier était déjà un apôtre. L'argent de ses menus plaisirs était consacré à des aumônes ou'à d'autres bonnes œuvres. Vous autres, mes petits amis, que faitesvous des sous qu'on vous donne ?
Pieux, d'une conduite exemplaire, au collège des Jésuites de Clermont oîi il fit ses études, le jeune Garnier fut remarqué surtout pour sa dévotion à la sainte Vierge. « C'est elle, disait-il, qui m'a tenu dans ses bras durant ma jeunesse, et qui m'a fait entrer dans la Compagnie de Jésus. ))
En 1636, le P. Charles Garnier arrivait au Canada. Voyez ce qu'il écrivait, du pays des Hurons, à son frère Henri de Saint-Joseph, carme
déchaussé : « La vie est dure dans les missions et, dans mes nécessités, je pense quelquefois aux douceurs de la France. . . Mais aussitôt, je me dis : il faut renvoyer toutes ces ' douceurs au Paradis, où nous trouverons tout en Dieu, et alors il y a plus que du plaisir à la privation de ce qui est le plus agréable sur la terre. »
(( Rien au monde ne le touchait », dit le P. Ragueneau, « ni repos, ni consolation, ni peines, ni fatigues. Son tout était en Dieu, et hors de lui, tout ne lui était rien. ))
Ah ! comme le P. Garnier aimait le sacrifice et la souffrance ! Il soignait les maladies les plus répugnantes, endurait le froid, s'imposait de grandes fatigues pour le bien des âmes; d'une constitution délicate, il portait cependant le cilice et des ceintures aux pointes aiguës.
Pour Imptiser un seul sauvage il eût fait des prodiges de valeur. Tout à la conversion des pauvres sauvages il ignorait même complètement les choses de France.
Incapable de mettre des bornes à son zèle, il voulut travailler à la conversion de la nation du Pétun. Après bien des efforts, son œuvre avait eu des succès chez les Pétuneux, lorsque le 7 décembre 1649, trois cents Iroquois tombèrent à l'improviste sur la mission de Saint-Jean des Pétuneux. Le P. Garnier était alors occupé à vi-
siter ses ouailles de cabane en cabane. A l'approche des barbares, il court à sa chapelle et crie aux chrétiens qui sont là : « Sauvez-vous, nous sommes morts. )) Puis il sort et court à droite et à gauche, baptisant, bénissant ou absolvant. Bientôt il tombe la poitrine percée d'une balle. Une autre balle le frappe à la cuisse. Mais il n'est pas mort. A quelques pas de lui un chrétien va mourir. Le missionnaire se met à genoux, puis se lève pour aller au secours de cette âme en détresse; mais les forces lui manquent : il s'affaisse. Il se relève une seconde et une troisième fois. Sur l'entrefaite arrive un sauvage iroquois qui enfonce sa hache dans le crâne du Père.
Au lendemain de cette mort, voici ce qu'écrivait le Père qui avait présidé à l'inhumation : « Je puis dire en général que je ne connaissais point de vertu qui lui manquât, et qu il les avait toutes à un haut degré, je puis assurer qu'en quatre ans que j'ai été son compagnon, je ne l'ai jamais vu faire une faute qui fut directement contre quelque vertu. . . Il était très exact dans l'observation de nos règles, et quelque occupation qu'il eût pour la conversion des sauvages, jamais il n'eût perdu aucun temps de ses oraisons, de ses lectures spirituelles, ni de son examen. Sa chasteté était si pure qu'elle me paraissait angélique, dans une modestie aussi rare, que j'en aie point vu en France.
Mais surtout j'admirais son humilité, il avait un très bas sentiment de soi-même et quoiqu'il eût des talents éminents pour ces missions, néanmoins il se postposait à tous les autres. . . La gloire de sa mort a couronné l'innocence de sa vie. »
Avez-vous remarqué que le P. Garnier, pour aucune considération n'eû,t omis ses exercices spirituels? Il comprenait si bien, ce saint missionnaire, la vérité du proverbe : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. » Il savait qu'avant de se prodiguer pour les autres il faut commencer par assurer son propre salut en se sanctifiant soi-même. Il est si facile, mes petits amis, de se faire illusion sur ce que l'on appelle candidement du « zèle ». Vous vous souviendrez de cela plus tard, n'est-ce pas?
Deux jours avant la destruction de la bourgade de Saint-Jean, le P. Chabanel, compagnon du P. Ga!rnier, était parti avec sept ou huit Hurons chrétiens pour se rendre à la résidence de Sainte- Marie. Durant la nuit les voyageurs furent surpris par les Iroquoife et s'enfuirent. On ne revit plus le P. Chabanel. Plus tard, la nouvelle arriva que le missionnaire avait été tué par un Huron. (i)
(i) Relation de 1650.
It)
Ah ! mes chers petits amis, si vous saviez tout ce que dut endurer le bon P. Chabanel ! La fumée , la vermine, la plus grande malpropreté, l'immodestie des cabanes sauvages, le vacarme des femmes qui disputaient, des enfants qui pleuraient, des chiens qui jappaient, tout cela lui était un supplice continuel. Puis il apprenait bien difficilement les langues du pays.
Eh bien, voulez-vous savoir comment cet héroïque missionnaire tourna la difficulté ? Il s'engagea par un vœu à rester dans ces misérables missions jusqu'au dernier jour de sa vie, s'en remettant toutefois à l'interprétation et à la disposition de ses supérieurs.
Admirez ici particulièrement l'esprit d'obéissance qui anime ce saint religieux. Jusque dans le sacrifice héroïque il est obéissant. L'obéissance est si nécessaire pour donner à nos actes la vertu surnaturelle dont ils ont besoin ! Les choses que l'on fait par goût naturel, mes chers petits amis, pour satisfaire son amour-propre, finissent par arracher ce cri de ceux qui avaient péché sans avoir Jésus dans leur barque : Nous avons travaillé toute la nuit et nous n'avons rien pris. Ils n'avaient rien pris pour eux-mêmes, ni pour les autres. Comprenez-vous bien? L'obéissance est de tous les âges; elle doit être simple et droite. Vouloir s'en
passer c'est s'en aller dans la vie l'âme vide de mérite pour le ciel, entachée de bien des fautes plus ou moins graves. Les résultats obtenus en agissant à sa guise ont parfois une apparence brillante : ce sont de belles pommes rouges qui ont un ver au cœur.
Nos saints missionnaires nous enseignent bien des choses, vous le voyez. Bonsoir !
6 décemhre 1917.
Le Père Anne de Noue
Cette semaine encore, je vais vous parler de nos missionnaires, mes petits amis. Leurs exemples font tant de bien à nos âmes, en nous prêchant l'abnégation, l'oubli de soi; en nous rappelant qu'une seule chose est nécessaire sur cette terre d'exil. Vous êtes bien jeunes, c'est vrai, pour penser à ces vérités, mais quand on est assez vieux pour connaître, aimer et servir Dieu, on est capable de comprendre le vrai sens de la vie. Dans vos âmes vierges, encore pleines de la lumière et des fleurs du printemps, installez bien pour toujours l'amour de Dieu et des choses qui ne passent pas.
Vous souvenez-vous d'avoir vu quelque part une image représentant un missionnaire mort à genoux dans la neige? Il regarde le ciel et a les bras en croix sur la poitrine. Vous souvenez-vous ? C'est l'image du Père Anne de Noue. Vous aimeriez peut être à entendre raconter son histoire ?
Le P. de Noue naquit près de Reims, le 7 août 1587. D'une beauté remarquable, il fut page à la cour du roi, oîi il dut résister à des sollicitations diaboliques. Mais au milieu de tous les dangers le page resta bon. Savez-vous comment il s'y
prit pour garder intacte sa vertu? Je vais vous le dire. Il pria beaucoup et mit sa confiance dans la sainte Vierge. Coniiiient rester chaste sans être l'enfant affectueux de la sainte Vierge? Et puis, vous vous imaginez facilement que le page ne se plaisait pas dans ce milieu et qu'il fuj^ait les occasions dangereuses. A quoi servirait-il de prier si on n'évite pas les occasions de péché, si on les recherche ? Mes chers petits amis, vous serez bientôt de grands garçons, des hommes, et vous allez devenir des apôtres ardents, convaincus. Oh ! alors gardez bien votre cœur. « Le cœur vierge t inexpérimenté, sensi'ole et droit, quelle pièce fragile ! »
Mais revenons au véritable apôtre que fut le bon Père Anne de Noue. La gloire, l'appât des richesses, des plaisirs, ne purent le retenir au milieu du monde où il s'était toujours conservé pur comme un ange. En 1612, il entra chez les Jésuites de Paris, et fut ordonné vers 1622.
Quelques années plus tard, en 1626, on le trouve 4 Québec, où il demeure jusqu'en 1629. Lorsque la Nouvelle-France fat rendue à son fondateur le P. de Noue dit adieu de nouveau à sa patrie et s'en revint chez nous. A Québec, à Sillery, à Tadoussac, aux Trois- Rivières, il travailla à la conversion des sauvages et au soutien des Français dans la foi. C'est aux Trois-Rivières qu'il
donna la plus grande partie de ses labeurs évangéliques.
Humble, obéissant, le P. de Noue était prêt à tout quitter comme à tout embrasser à la voix de son supérieur.
Sur la fin de sa vie il disait avec candeur à quelqu'un qui lui proposait de retourner en France : (( Je sais bien que la Mission est chargée et que je tiens la place d'un bon ouvrier, je suis prêt de la soulager et d'obéir en tout; mais je serais bien aise de mourir dans le champ de bataille. » Cette faveur, qu'il demandait avec tant de délicatesse et de soumission à la volonté de ses supérieurs, devait lui être accordée
Mais vous vous demanderez peut-être, mes petits amis, comment il a pu se faire que le P. Anne de Noue soit mort gelé au milieu des neiges. Je vais vous le dire. Écoutez-moi l)ien. Est-ce qu'on s'endort ?..
Le 30 janvier 1646, le P. Anne de Noue partit de la résidence des Trois-Rivières en compagnie de deux soldats et d'un Huron pour nMer célébrer la Chandeleur à Richelieu, on dirait aujourd'hui à Sorel. Ce n'était pas facile de voyager en ce temps-là. La première journée, ils ne firent que six lieues, et encore avec beaucoup de peine. Le Père avait remarqué que les Fi-ançais ne marchaient
pas à l'aise, en raquettes, avec leurs bagages. A deux heures après minuit, il se leva et partit, afin d'aller donner avis aux soldats de Richelieu de venir secourir leurs camarades. « Cette charité, dit le P. Jérôme Lalemant, lui a ôté la vie : heureux martyre de mourir des mains de la charité ! »
Le Père de Noue s'en alla donc seul sur le lac Saint-Pierre, à la clarté de la lune. Peu à peu le ciel se couvrit, la, lune et les étoiles disparurent, la neige se mit à tomber, et la nuit devint très sombre. Le Père ne voyait plus les bords du lac, ni les îles. N'ayant point de boussole, ni de cadran pour se guider, il s'égara.
Les soldats qu'il venait de quitter, à leur tour se mirent en route, sans pouvoir suivre ses traces que la neige avait cachées. Ils marchèrent toute la journée encore, et passèrent la nuit dans l'île de Saint-Ignace, sans soupçonner que le Père était dans le voisinage. Le Huron parti avec eux, fila es soir même jusqu'à Richelieu où il fit connaître es Icraintes au sujet du Père de Noue.
L'inquiétude s'empare de tout le monde. On cherche, on crie, on appelle; les soldats tirent des coups d'arquebuse : tout cela est vain. Le missionnaire ne revient pas. Le 2 février, un soldat et deux Hurons s'en vont à la reche.'che du Père. Ils trouvent le gîte où les quatre voyageurs avaient
passé leur première nuit; puis <le là, à force d'observation, suivent les traces du pauvre missionnaire. Ils découvrent l'endroit où il avait campé durant la seconde nuit, et constatent qu'ensuite il a traversé la rivière devant l'habitation de Richelieu, sans pouvoir se reconnaître. Ils vont encore. Vous suivez bien, n'est-ce pas, mes petits amis ? Au Cap de Massacre, les traces indiquent que le Père s'est assis pour se reposer. Trois lieues plus haut, vis-à-vis de l'Ile Plate (l'Ile de M. de Saint- Ours, à quatre lieues de Sorti), entre deux petits ruisseaux, ils trouvent le corps du missionnaire, à genoux, tout raide et gelé sur la terre qu'il avait découverte en rond. Son chapeau et ses raquettes étaient près de lui; il avait les yeux ouverts, regardant le ciel, les bras en croix sur la poitrine.
Le soldat français qui le cherchait, en le voyant en cette posture, fut saisi d'un saint respect et tomba à genoux. Puis, après une prière, il enveloppa le corps du missionnaire dans une couverture le conduisit sur une traîne à Richelieu, et de là aux Trois-Rivières. « Il croit, dit la Relation qu'il rendit l'âme le jour de la Purification de la Vierge à laquelle il avait une dévotion très particulière. »
(( Quelques âmes ulcérées, dit encore le P. J. Lalemant, ne purent cacher plus longtemps leurs plaies à la vue de ces saintes dépouilles; ils se vin-
rent confesser au plus tôt, disant qu'il leur semblait que ce bon Père les en pressait; d'autres ne pouvaient prier pour lui, mais bien se recommander à ses prières. »
Le Père Anne de Noue fut enterré aux Trois- Rivières dans le cimetière public.
Chaque année, la fête de la Chandeleur vous rappellera, n'est-ce pas, l'héroïsme et la sainteté du P. Anne de Noue ?
Bonsoir !
13 décembre 1917.
Les pp. de Brébeuf et Lalemant
Quels sont ceux d'entre vous qui n'ont jamais entendu parler du martyre des PP. Jésuites de Brebeuf et Gabriel Lalemant? Vous connaissez tous cette belle et touchante page d'histoire?... Pourtant je vais vous en parler, ce soir, comme si vous n'en saviez rien. Ça ne vous fera toujours pas de mal, n'est-ce pas?. . .
C'était en 1649. Les Iroquois avaient entrepris de détruire toutes les bourgades huronnes. Leur œuvre était déjà commencée. Au printemps, le 16 mars, ils s'emparèrent d'abord, sans difficulté, du bourg de Saint-Ignace; puis immédiatement se dirigèrent sur celui de Saint-Louis. Ici la lutte fut plus vive, mais les Iroquois qui avaient le nombre finirent par l'emporter. Après Saint-Louis on alla vers Sainte-Marie. Une troisième fois, les Iroquois restèrent maîtres du champ de bataille.
Les PP. de Brébeuf et Gabriel Lalemant se trouvaient au bourg Saint-Louis lors du passage des Iroquois. Ils avaient refusé de suivre les fuyards; ils étaient restés pour secoin-ir ceux des chrétiens qui allaient être exposés aux dangers du combat. Au milieu de leur œuvre d'apôtres ils furent bientôt
saisis et envoyés avec les autres prisonniers au bourg de Saint-îgnace.
C'est à Saint-Ignace que les deux saints missionnaires, mes petits amis, devaient conquérir les palmes du martyre. A leur arrivée ils sont reçus à coups de bâtons. Pais on les attache au poteau où les sauvages les tourmentent aVec le fer et le feu. On leur suspend au cou un collier de haches rougies sur des charbons; on lem- met des ceintures d'écorce, enduite de poix et de résine enflammées; en dérision du saint baptême, on leur verse de l'eau bouillante sur la tête. Ils étaient si cruels ces Iroquois !
Mais leur cruauté n'avait pas de bornes. Vous le verrez bien tout à l'heure.
Songez-vous comme ça devait être terrible de se sentir rôtir tout vivant, de se faîre jeter de l'eau bouillante sur la tête? Le pauvre P. Gabriel Lalemant, d'une constitution faible et délicate, levait les yeux au ciel, joignant les mains et demandant à Dieu du secours. Quand vous avez des bobos, rappelez-vous ce qu'ont souffert, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, nos chers missionnaii'es. Le P. de Brébeuf, lui, ne bronchait pas. Sans pousser un cri, ni même un soupir, comme un rocher, insensible au fer et au feu, il élevait la voix de temps en temps pour soutenir les chrétiens qu'on torturait autour de lui. Pour
le faire taire, les Iroqiiois lui arrachèrent les lèvres et lui enfoncèrent un fer rouge dans la bouche. Le P. de Brébeuf resta aussi calme que si on lui eût fait prendre une douce liqueur.
Puis on amena près du P. de Brébeuf son jeune compagnon couvert d'écorces de sapin. Ces écorces, vous \ous l'imaginez facilement, les bourreaux allaient y mettre le feu dans un instant. Le pauvre P. Lalemant se mit à genoux aux pieds du vieux missionnaire, et répéta les paroles de l'apôtre saint Paul : « Nous avons été mis en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. » Ensuite, le P. Lalemant fut ramené à son poteau, et on mit le feu aux écorces. Les sauvages le regardaient brûler, l'entendaient gémir avec plaisir, en riant. Mais bientôt le sang commença à couler, et l'odeur du sang rendit les Iroquois furieux. Je vous disais que leur cruauté n'avait pas de bornes. Vous allez voir que j'avais bien raison. Mes petits amis, ils arrachèrent les yeux du P. Lalemant, et mirent à la place des chai bons ai dents. C'est effrayant, n'est-ce pas? Ce n'était pas encore assez. Ils taillaient sur les cuisses et sur les bras des deux missionnaires des morceaux de chair qu'il faisaient rôtir sur des charbons, et qu'ils dévoraient devant eux.
Le P. Lalemant, beaucoup plus faible que le P. de Brébeuf, comme vous le savez, souffrit cepen-
dant le plus longtemps. Le P. de Brébeuf mourut le jour même de sa prise, le seize mars, après trois heures de tourments, tandis que le P. Lalemant, lui, fut torturé jusqu'au lendemain, à neuf heures du matin. Il eût duré plus longtemps sans un Iroquois qui lui donna un coup de hache. Le P. Lalemant avait trente-neuf ans.
Vous aimeriez peut-être à entendre parler plus longuement du vaillant Père de Brébeuf. Il fut si grand, si fort devant la mort, au milieu des tourments, que les barbares lui arrachèrent le cœur et se le partagèrent. Ils espéraient que ceux qui en mangeraient, obtiendraient une portion du courage de leur victime. Du reste, je vous assure que le P. de Brébeuf avait bien d'autres qualités que la force physique. On admirait en lui un jugement supérieur, une prudence consommée, une douceur inaltérable. Néanmoins il écrivait : « J'ai reconnu que je ne possède aucun talent. Je me sens cependant porté à obéir; et je crois être propre à garder la porte, à balayer les chambres et à faire la cuisine. Je me conduirai toujours comme un mendiant admis par charité dans la Compagnie. » Il disait aussi : « Pour moi, je ne suis qu'un bœuf, bon seulement à tracer un sillon. » Saviez-vous qu'il n'y a pas de sainteté sans humilité ? Et l'humilité ça ne doit pas être
seulement dans les paroles, ça doit être dans l'âme. Et comme c'est aimable l'hmnilité.
Depuis longtemps le P. de Brébeuf s'était offert à Dieu pour le martyre. Et pour bien se préparer à cette grande faveur du martyre, tous les jours il travaillait à se vaincre lui-même. « Je me laisserai broj'^er )), avait-il écrit quelque part, « plutôt que d'enfreindre volontairement une seule règle. Jamais je ne dirai : C'est assez, quand il s'agira de travailler ou de souffrir pour Dieu. )) Maîtriser ainsi sa volonté, c'est parfois plus pénible que le martyre, parce que c'est un travail difficile qui dure toute la vie.
Que de choses encore il y aurait à dire au sujet du P. de Brébeuf ! J'ai parlé déjà à vos petites sœurs de la Mère Marie-Catherine de Saint- Augustin; je leur ai rappelé que de saintes âmes comme la sienne peuvent beaucoup sur le cœur de Dieu, même dans l'intérêt de tout un pays. Eh bien ! je vous surprendrai peut-être en vous disant que le P. de Brébeuf, plusieurs années après sa mort, assista assidûment Marie-Catherine de Saint- Augustin, la soutint, la protégea, la consola et la dirigea du haut du ciel dans son sublime apostolat. « Il la soutint dans les tentations, contrecarrant les opérations du démon en elle, lui suggérant et même lui faisant faire des actes tout opposés à ceux que l'enfer lui inspirait. . . Plus l'enfer s'acharnait
à la séparer de son Dieu, plus son dii-ecteur ce este attisait la ferveur de ses saints désirs. » (i) Vous savez peut-être que cette sainte religieuse fut aux prises avec des tentations terribles et variées. Que cela vous encourage donc, mes chers petits amis, à tenir bon dans les tentations, dans les épreuves de toutes sortes. Soyez sincèrement à Dieu, ne cherchez que sa gloire, en toute droiture de cœur, priez bien, et vous garderez la paix qu'on ne peut ôter aux âmes intérieures. Pourquoi n'auriezvous pas recours vous aussi au bon Père de Brébeuf dans vos tribulations ? Il doit avoir un faible pour tous les petits canadiens. Il a tant aimé notre patrie !
Bonsoh- !
20 décembre 1917.
il) Marie-Catherine de Saint-Augustin, par le R. P P. Hudon, S. J., p. 166.
Le Père Buteux
Vous vous dites peut-être qu'ils sont nombreux les Jésuites au commencement de notre histoire; déjà depuis plusieurs semaines nous ne parlons que des Jésuites. C'est vrai qu'ils sont nombreux, et c'est encore plus vrai qu'ils ont fait beaucoup de bien à la Nouvelle-France. S'il fallait les nommer tous et faire connaître leurs œuvres, on n'en finirait pas.
Ce soir, c'est du Père Buteux que je vais vous parler. Vous surtout, mes petits amis des Trois- Rivières, retenez bien ce nom-là, car c'est celui d'un missionnaire de notre région.
Le P. Buteux naquit à Abbeville, en France, au mois d'avril 1600. Entré dans la Compagnie de Jésus à Rouen le 2 octobre 1620, il termina ses études théologiques en 1634, et partit pour la Xouvelle-France. Depuis 1634 jusqu'à l'époque de sa mort, en 1652, on le retrouve presque continuellement aux Trois-Rivières ou dans les environs. J'ai donc bien raison de dire aux petits amis des Trois- Rivières qu'ils doivent retenir son nom.
En 1634, le Père Le Jeune, .supérieur des Jésuites vint fonder « la Mission de la Conception
— godes Trois-Rivières », et s'adjoignit le Père Buteux, dont il se plaît à louer le zèle et l'al^négation.
Du zèle et de l'abnégation, il en fallait, allez, pour vivre en contact continuel avec ces pauvres sauvages dont les habitudes faisaient parfois frémir de dégoût les blancs les moins difficiles. Voulezvous que je vous raconte un fait ? Un jour, « le P. Buteux étant entré en une cabane où l'on faisait un festin de graisse d'ours à tout manger, s'étant mis en rang avec les autres sans y prendre garde, on lui donne un grand plat tout plein de ce nectar : lui, bien étonné, le refuse, disant qu'il venait de dîner; le distributeur du festin se fâche et lui dit : Pourquoi es-tu donc entré ici, si tu ne veux pas être du festin ? Il faut que tu manges tout cela, autrement notre banquet sera gâté. Le Père pour le contenter, en goûte un peu. Là-dessus arrive le Père Quentin, qui entre aussi sans y penser : le voilà condamné à en manger sa part. Comme ils disaient tous deux que cela leur était impossible, on les condamne de stupidité et de n'avoir qu'un petit cœur, puisqu'ils n'avaient pas un grand estomac. J'en ai plus mangé, disait l'un d'eux, que n'en sauraient manger toutes les robes noires. Les Pères lui répartirent : Puisque tu es si vaillant homme, mange encore notre mets. Oui dà, répondit-il. Il le fit en effet, à condition qu'on lui donnerait à manger en notre maison. »
l^t puis au temps héroïques de la Nouvelle- France, les saints missionnaires venus de France s'imposaient de grandes fatigues. Ah ! s'il eût fallu attendre l'invention des « chapel cars » pour convertir les barbares, l'œuvre de l'Église ne serait pas encore bien considérable chez nous. En 1636, par exemple, le Père Buteux, la raquette au pied, sur la glace et dans la neige fondante, va porter le secours de son ministère à une famille algonquine qui demeurait à une dizaine de lieues en haut du fort des Trois-Rivières. Mais cette excursion n'était rien en comparaison de bien d'autres courses faites par le Père Buteux. Ses voyages chez les Attikamègues ou Poissons-Blancs, dans le haut du Saint- Maurice étaient bien plus pénibles que cela.
Les Attikamègues aimaient beaucoup le Père Buteux qui avait pour eux le dévouement d'un apôtre, et l'affection d'an père pour ses enfants. C'étaient bien aussi les meilleurs sauvages qu'on pouvait imaginer, les Attikamègues. Ils étaient doux, affables, recevaient avec bonheur l'enseignement de la religion. Vous voyez qu'ils ne ressemblaient pas du tout aux Iroquois. Ces chers Attikamègues, comme ils avaient peur des Iroquois ! C'est pour cela surtout qu'ils se tenaient le plus loin possible des centres habités.
Mais cet éloignement les privait de la présence du missionnaire, et ça leur faisait de la peine. En
1649, ils supplièrent le bon Père Buteux d'aller demeurer chez eux. Le Père ne put acquiescer tout de suite à cette prière, mais il promit d'aller bientôt les voir, et il tint promesse. « Le 27 mars (1651), dit le P. Buteux, nous partîmes quatre Français, savoir : Monsieur de Normanville et moi et nos deux hommes, en compagnie d'environ quarante sauvages. . . » Le voyage dura trois mois. Quel voj'age ! Rapides, fausses glaces, rochers de glace, précipices, nuits dans la neige et à la belle étoile, etc., etc. Le récit de ce voj^age, à la fois si pénible et si consolant pour un apôtre, est d'une lecture captivante. Le 18 juin, le P. Buteux était de retour aux Trois- Rivières.
Voulez-vous savoir ce que fit le P. Buteux pour se remettre de ses fatigues ? Il partit pour Québec, se rendit à Tadoussac, à Gaspé, à l'île Percé. En cinq mois, ce missionnaire d'une constitution délicate, maladive, avait remonté le Saint- Maurice jusqu'à la hauteur des terres, et descendu le fleuve jusqu'à la mer, sans presque se reposer nulle part.
L'heure approchait où Dieu allait décerner à son serviteur la récompense de son travail.
Après avoir passé l'hiver aux Trois-Rivières, avec quantité de sauvages, il partit de nouveau le 4 avril 1652 pour le pays des Attikamègues, avec le pressentiment de sa fin prochaine.
« Mon Révérend Père », écrivait-il au Père Ragueneau, la veille de son départ, « c'est à ce coup qu'il faut espérer que nous partirons. Dieu veuille que les résolutions soient fermes, et qu'enfin nous partions une bonne fois, et que le ciel soit le terme de notre voyage. Haec spes reposita est in sinu meo. Notre équipage est faible, la plupart d'hommes languissants, ou de femmes et d'enfants, le tout environ soixante âmes. Les vivandiers et les provisions de cette petite troupe sont entre les mains de Celui qui nourrit les oiseaux du Ciel. Je pars accompagné de mes misères, j'ai grand besoin de prières, je demande en toute humilité celles de votre Révérence, et de nos Pères. Le cœur me dit que le temps de mon bonheur approche. Dominus est, quod honum est in oculis suis faciat. » Il est le Seigneur, qu'il fasse ce qui est agréable à ses yeux; telles furent les dernières paroles d'adieu du missionnaire.
Le 10 mai, durant un portage, le Père Buteux et ses deux compagnons se virent investis par une bande d'L-oquois qui les attendaieat au passage. Le Huron qui marchait le premier, dit la Relation, fut saisi si subitement qu'il n'eut pas le loisir de faire un seul pas en arrière. Les deux autres, le Père et un jeune soldat français, un peu éloignés, furent jetés par terre, les ennemis ayant fait sur eux a décharge de leur fusil. Le Père tomba
blessé de deux balles à la poitrine et d'une autre au bras droit qui lui fut rompu. Ces barbares se ruèrent incontinent sur lui, pour le percer de leurs épées, et pour l'assommer à coup de hache, avec son compagnon. Ils n'eurent point tous deux d'autres paroles en bouche que celle de Jésus, dit toujours la chronique. Ils furent dépouillés de leurs vêtements et jetés dans la rivière.
C'était le septième Jésuite qui tombait sous les coups des ennemis de la foi.
Cette scène eut lieu, croit-on, à Shawenegan. (i)
Bonsoir.
27 décembre 1917.
(i) La. Revue canadienne, 1875, p. 1.39.
Pierre Boucher
Ce soir, nous ne parlerons pas des martyrs. Ça pourrait vous attrister, et nous sommes au temps du jour de l'an. Je vais vous parler d'un homme dont le nom vous est bien connu probablement, tant c'est un nom « de par chez nous ». Avez-vous entendu parler déjà de M. Pierre Boucher ? Joseph et Joachim disent là-bas qu'ils ont entendu parler déjà de Pierre Boucher. . . Je vais donc vous raconter un peu l'histoire du plus illustre des Pierre Boucher, et vous me direz ensuite si c'est celui-là que vous connaissez.
Au commencement de 1635, un jeune Français de 13 ans arrivait à Québec eh compagnie de son père; il se nommait Pierre Boucher.
Formé à l'école du sacrifice et du devoir, il ne tarda pas à comprendre que sur cette terre de la Nouvelle-France il devait être défricheur, apôtre et soldat.
Afin de se mettre en état de faire plus de bien, il alla passer quatre ans chez les Hurons d'en haut, pour apprendre leur langue, puis revint ensuite à Québec où il servit d'interprète.
En ce temps-là, vous le savez, tout le monde était soldat. Il le fallait bien. Aussi on voit
Pierre Boucher guerroyer contre les Iroquois, sur la rivière Richelieu, en 1643; sur le lac Saint-Pierre, en 1645. En 1646, il se distingue par Sa bravoure au fort Bécancour.
A cette époque Pierre Boucher fut chargé du soin des magasins du fort des Trois-Rivières. Je vous assure que ce n'était pas une besogne inutile qu'on lui avait confiée là. La ville des Trois- Rivières était alors l'un des principaux bourgs fortifiés, et de tous peut-être le plus menacé. Mais on savait bien que le fort, sous la garde de M. Boucher, était entre bonnes mains.
Je vais vous raconter quelque chose c^ui va vous faire voir que Pierre Boucher n'était pas le premier venu. En 1653, il remplaçait M. de la Poterie au gouvernement des Trois-Rivières, quoiqu'il n'eût alors que trente ups. Les Agniers crurent le moment bien choisi pour s'emparer du petit fort et détruire ensuite la colonie. Ils se trompaient. Boucher n'avait que 46 honmies, et les Agniers étaient 500. La lutte fut longue et difficile, mes petits amis, mais le neuvième jour qui était un samedi, les sauvages prirent la fuite pour ne plus revenir. La colonie venait d'échapper à un grand danger. Pierre Boucher l'avait sauvée. Mettez donc le nom de Pierre Boucher avec ceux de Maisonneuve, de Lambert Closse, de Madeleine de Vei'chères, de Dollard des Ormeaux.
La paix conclue, Boucher demeura gouverneur des Trois-Rivières jusqu'en 1658; il devait revenir à ce poste, de 1663 à 1667. Ce fut durant ce dernier gouvernement que Pierre Boucher acheta 35 à 40 arpents de terre aux Trois-Rivières. Aussi bon patriote que bon chrétien, comme Champlain, comme Louis Hébert, comme tous les vrais fondaleurs de notre paysf il comprenait toute l'importance de l'agriculture. Savez-vous qu'un peuple ne peut se passer de l'agriculture, et que l'habitant canadien a assuré la vie de notre race ? L'habitant de chez nous, avec quel respect, quelle reconnaissance il faut parler de lui ! Ah ! si vous pouvez être habitants un jour, comme elle sera Ix^lle votre vocation !
En 1667, Pierre Boucher renonça à toutes les charges honorifiques pe^jr se faire défricheur, sur sa seigneurie de Boucherville. Il fut aussi, mes petits amis d'Yamachiche, remarquez cela, il fut aussi le premier seigneur d'Yamachiche, mais ne put s'occuper de cette seigneurie.
Et puis, je vous le disais il y a un instant, Pierre Boucher fut un apôtre. Savez-vous qu'on ne peut être bon chrét en sans être apôtre ? Ça vous surprend peut-être. Je ne veux pas dire que pour être chrétien il faille monter en chaire, être prêtre et missionnaire, oh ! non. Je veux dire qu'un vrai chrétien a l'ambition de faire du 'bien
autour de soi, d'aider ses frères à se sauver. Vous me comprenez ? On aide les autres à se sauver par l'action, par la prière et par le bon exemple. Qui n'est pas capable au moins de prier pour son nrochain et de lui donner le bon exemple? Et auis, il faut aussi savoir se sacrifier en voyant chez los frères, d'un regard surnaturel, Jésus-Christ ui-même. Pierre Boucher fut véritablement un pôtre. Le vif désir d'être utile à ses compatriotes ui fit accepter une mission délicate auprès de Louis XIV, en 1661. Cette démarche il la fit avec bonheur, dans l'intérêt de son pays, et il fut reçu par le monarque qui fixait le regard de toute 1 Eulope. Entre nous, mes petits amis, nous pouvons bien nous dire que si le grand roi fut bon en accueillant favorablement l'humble député de la pauvre petite nation canadienne, il n'en est pas moins vrai que nous fûmes représenté à la cour cette foislà par un Canadien qui nous faisait honneur.
Et cet homme que Louis XIV avait anobli' cet homme qui avait été gouverneur, qui avait été l'un des plus vaillants soldats de la colonie, ce homme-là, dans sa seigneurie de Boucherville, était président de la Congrégation de la sainte Vierge^
Mais, pour bien connaître le chrétien en Pierre Boucher il faut lire ses Adieux. Voulez-vous que je vous en dise quelques passages ?
"Je vous parle à tous, mes chers enfants. Voulez-vous que Dieu vous bénisse ? Tenez-vous en paix les uns les autres et que l'intërèt ne soit pas capable de vous désunir. . . Souvenez-vous encore que le meilleur mc/yven d'entretenir la paix, c'est de conserver la crainte de Dieu. Ayez confiance en sa bonté et il vous donnera ce qui vous est nécessaire. Faites du bien à tout le monde pour l'amom" de lui; ne faites de mal à personne autant que vous le pouvez. Faites réflexion qu'il y a bien des personnes qui se fatiguent jour et nuit pour amasser du bien pour des gens qui se moqueront d'eux après leur mort. Il faut faire ce que l'on peut pour en amasser, ne négliger aucune occasio!n; mais que ce soit toujours sans préjudice de notre conscience et de notre honneur. Plutôt vivre pauvre, plutôt mourir, que de rien faire contre l'ordre de Dieu. Si vous vivez dans sa crainte, il aura soin de vous.
« Fuyez toutes sortes de débauchés et faites en sorte que vos enfants jie le soient pas. Souvenez-vous de cette parole du Sauveur : « Que sert à l'homme de gagner tout le monde, s'il perd son âme. » -La vie est courte, mais l'éternité ne finit jamais. Lisez le plus que vous pouvez de bons livres, et quand vous en trouverez qui vous donnent de bonnes instructions pour l'état où Dieu vous a mis, ne vous contentez pas de les lire une fois, mais tâchez de les posséder.
« x4dieu donc, mes pauvres enfants, pour un
peu de temps, parce que j'espère que nous nous
rreveons dans le paradis, pour louer Dieu pendant
toute l'éternité, sans jamais être séparés. C'est
là où nous nous entretiendrons cœur à cœur. » (i)
Il fut un temps, mes petits amis, où dans la famille de Boucherville les adieux du Grand-Père Boucher étaient lus en entier, tous les ans, en famille et à genoux.
Ces paroles si belles du patriarche elles devraient être conservées dans toutes nos familles canadiennes et lues annuellement, au commencement de l'année.
Le saint vieillard mourut à Boucherville, à l'âge de 95 ans.
Est-ce celui-là que vous connaissiez ?
Bonne et heureuse année, avec le paradis à la fin de vos jours !
3 janvier 1918.
(i) Hidoire de Boucherville par le R. P. Lalande.
DOLLARD ET SP:s COMPAGNONS
Avez-voiis des cahiers avec couvertures illustrées ? Oui. IMais qu'est-ce qu'il y a sur ces couvertures ?. . . Demandez donc toujours des cahiers canadiens, avec des illustrations canadiennes. Comme elle est belle la couverture de cahier qui représente la bataille du Long-Saut ! Si vous ne l'avez pas déjà il faut nécessairement vous la procurer. Vous avez sans doute entendu raconter bien des fois la bataille du Long-Saut ? . . . Vous vous souvenez, n'est-ce pas, de Dollard des Ormeaux et de ses braves compagnons? Ah ! mes chers petits amis, comme on doit être fier de son pays quand on est de la race de Louis Hébert, de Champlain, de Montmagny, de Pierre Boucher, de Madeleine de Verchères, de Marie de l'Incarnation, de Maisonneuve et de Dollard des Ormeaux !
Voulez-vous, je vais vous raconter un peu la bataille du Long-Saut?
C'était au printemps de 1660. Les Ii-oquois, ces sauvages excessivement cruels dont je vous ai déjà parlé, étaient devenus un danger plus menaçant que jamais pour Montréal et pour toute la colonie. Alors Dollard des Ormeaux, brave entre les braves, conçut le généreux dessein d'aller, avec un petit
nombre de colons, à la rencontre des Imrbares. Il fait part de son projet à seize jeunes gens qui promettent de le suivre. Tous les dix-sept, après avoir obtenu l'assentiment du gouverneur, M. de Mîiisonneuve, font leur testament, s'approc lient religieusement des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, et, en présence des saints autels, s'engagent par un serment solennel à ne demander et à n'accepter aucun quartier, et à combattre jusqu'à leur dernier souffle de vie. (i)
Voyez-vous où ces braves vont chercher le courage et la force? Ils se confessent et reçoivent la sainte communion avant de partir pour le champ de bataille. Souvenez-vous bien toujours que la: vie est un combat continuel, et que les ennemis de nos âmes sont innombrables. Allez donc souvent à Jésus par la Pénitence et l'Eucharistie.
Ce fut le 1er de mai que les braves arrivèrent au pied du Long-Saut, sur la rivière des Outaouais à huit ou dix lieues au-dessus de l'île de Montréal. Là Dollard et ses compagnons s'enfermèrent dans un mauvais retranchement que les Algonquins avaient construit l'automne précédent, et ils attendirent les Iroquois.
Bientôt les ennemis furent aperçus. C'était l'avant-garde d'un corps d'armée iroquoise com-
(i) La Cologne française en Canada, Vol. 2. Ffi'l'on, p. 398.
posée de trois cents hommes qui allaient se joindre à cinq cents autres aux îles Richelieu, pour après cela attaquer ensemble les Trois-Rivières et Québec. Un danger réel, et très grave, menaçait donc la colonie, vous le voyez. Mais il fallait passer au Long-Saut, et Dollard était là avec ses braves.
Les Iroquois qui avaient pris les devants débarquèrent et furent reçus comme il convenait par la petite troupe du Long-Saut. JMalheureusement quelques-uns des survivants allèrent avertir leurs amis restés en arrière qu'ils avaient été défaits, puis revinrent avec toute l'armée iroquoise. La bataille ne tarda pas à s'engager. Dollard et ses compagnons se défendirent avec vaillance. Les premiers assauts de l'ennemi furent repoussés. Bientôt même les Iroquois furieux virent les têtes de leurs soldats border le haut du fort des Français. Désespérant de vaincre ils députèrent un canot vers les cinq cents Iroquois qui les attendaient aux îles Richelieu. Avec l'aide de ces derniers ils comptaient l'emporter. En attendant ils se contentèrent de bloquer le réduit.
Dans ce réduit, il n'y avait point d'eau. Songez si ça devait être terrible. Aussi vous comprenez bien que le manque d'eau incommodait beaucoup plus nos braves que les assiégeants euxmêmes. Ils ne pouvaient plus avaler la farine qu'ils avaient apportée pour ne pas mourir de faim.
De temps en temps, devant l'ennemi, au milieu des plus gjands dangers, ils allaient chercher un peu d'eau à la rivière qui se trouvait à deux cents pas du fort.
Mais je ne vous ai pas dit que quatre Algonquins et quarante Hurons avaient demandé et obtenu la faveur d'aller combattre avec Dollard. Hélas ! à la guei-re comme ailleurs il faut se défier des mauvaises compagnies. Les Iroquois devinant les souffrances de leurs adversaires, et sachant que des Hurons étaient là, crièrent aux Hurons que s'ils voulaient se rendre immédiatement ils auraient la vie sauve, qu'autrement les plus gi'ands tourments leur étaient réservés. Effrayés, tous les Hurons, à l'exception du l^rave Anahotaha, sautèrent par-dessus la palissade et se livrèrent aux Iroquois.
Le cinquième jour, les cinq cents Iroquois de Richelieu arrivèi'ent. Vingt-deux braves allaient se trouver aux prises avec environ huit cents barbares.
Les assauts recommencèrent pliis furieux que jamais. Durant trois jours, d'heure en heure, tantôt tous ensemble, tantôt par groupes, les Iroquois marchaient sur le petit fort. « Aussitôt que les Français avaient repoussé l'ennemi, ils se mettaient incontinent à genoux, et ne se relevaient que pour le repousser encore, employant ainsi à la prière
le peu de temps qu'ils avaient entre chaque attaque. » Enfin les Iroquois exaspérés abattirent sur le réduit plusieurs arbres. C'était habile de la part des barbares. La chute de ces arbres occasionna un grand désordre dans le fort, mais ne put ébranler les assiégés dans la résolution où ils étaient de combattre jusqu'au dernier vivant.
Les Irociuois qui ne s'attendaient pas à une pareille résistance crurent un instant que les lâches Hurons les avaient trompés, et que les Français étaient bien plus nombreux qu'on le prétendait. C'était au huitième jour du siège. Beaucoup d'Iroquois disaient qu'il valait mieux s'en aller, d'autres redoutaient la honte d'une défaite par quelques Français. Les Hurons transfuges furent questionnés de nouveau et ils affirmèrent encore que les Français n'étaient que dix-sept, qu'ils avaient avec eux un seul Huron et quatre Algonquins.
Alors les Iroquois, décidèrent de périr tous au pied du fort ou de l'emporter de vive force. L'heure décisive et terrible venait de sonner. Le siège recommença. Dollar d et les siens par des décharges incessantes abattent des Iroquois, mais les Iroquois s'avancent toujours; de nouveaux assaillants remplacent les blessés et les morts. Enfin les barbares gagnent la palissade. Pour mettre fin aux décharges qu'on fait sur eux ils
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essayent de sauter par-dessus la palissade ou d'en arracher les pieux. Mais les Français armés de haches et de sabres remettent à leur place les Iroquois qui montrent la tête. Dollard jette au milieu des ennemis un petit baril de poudre auquel est ajustée une fusée. Malheureusement une branche arrête le projectile et le rejette dans le fort où il fait explosion et porte la mort au milieu des combattants. Cet accident encourage les Iroquois qui font brèche de toutes parts. Les braves restés debout dans le petit fort se défendent comme des lions. Mais la résistance est devenue impossible, il faut mourir. Au milieu d'un affreux carnage le vaillant Dollard est tué. Et puis c'est bientôt le tour des autres. Les Iroquois réussissent à ouvrir la porte du fort. Il reste encore quelques Français qui se battent toujours et tombent les uns après les autres. . . Le combat cesse quand le dernier compagnon de Dollard est abattu; il avait duré dix jours. Un seul de ces héros avait encore assez de vie pour être traîné et torturé par les Iroquois. Quels tourments il endura !
Voilà, mes chers petits amis, brièvement raconté, le récit du combat du Long-Saut, combat héroïque qui sauva la colonie d'une ruine certaine.
N'oubliez pas que les Français furent soutenus jusqu'au bout par le brave Anahotaha, chef huron, et par le vaillant capitaine Metiwimeg
et ses trois compagnons algonquins. Gloire donc à jamais à ces vingt-deux braves !
Voulez-vous que je vous donne les noms des dix-sept braves Français du Long-Saut ? Écoutez bien : Adam DoUard, âgé de 25 ans; Jacques Brassier, âgé de 25 ans; Jean Tavernier, âgé de 28 ans; Nicolas Tillemont, âgé de 25 ans; Laurent Hébert, dit La Rivière, âgé de 24 ans; Alonié de Lestre, âgé de 31 ans; Nicolas Josselin, âgé de 25 ans; Robert Jurée, âgé de 24 ans; Jacques Boisseau, dit Cognac, âgé de 23 ans; Louis Martin, âgé de 21 ans; Christophe Augier, dit Desjardins, âgé de 26 ans; Etienne Robin, dit Desforges, âgé de 27 ans; Jean Valets, âgé de 27 ans; René Doussin, âgé de 30 ans; Jean Lecomte, âgé de 26 ans; Simon Grenet âgé de 25 ans; François Crusson, dit Pilote, âgé de 24 ans.
Dites bien à vos petits amis que l'histoire profane depuis le commencement du monde ne compte rien d'aussi beau que cette page canadienne.
10 janvier 1918.
Monseigneur de Laval
Quel est celui d'entre vous qui va me dire le nom dû premier évêque de Québec?... Ah ! au moins dix qui répondent ensemble. . . Évidemment Mgr de Laval n'est pas un inconnu chez nous Difficilement aussi ça pourrait être autrement. Il a été si grand, si bon, il a tant aimé la Nouvelle- France ! Comme nous allons éprouver de l'agrément à parler de ce saint évêque, n'est-ce pas? Il y aurait bien des choses à dire à son sujet, mais je vais essayer de ne pas être trop long.
François de Montmorency-Laval, premier évêque du Canada, naquit à Montigny-sur-Avre, en France, le 30 avril 1623. Son père Hugues de Laval, et sa mère Michelle de Péricard relevèrent dans la probité et la piété. Dès l'âge de huit ans le jeune François entrait au collège royal de La Flèche, tenu par les Jésuites. En ce temps-là, mes petits amis, un enfant qui quittait sa famille
MGR DE Lav.AL
pour cntron- au collège la quittait généralement pour longtemps, car les vacances se prenaient au collège. Les écoliers d'aujourd'hui pleurent souvent à la pensée de quitter leur maman pour quelques mois, qu'adviendrait-il donc si c'était pour dix ans ? Si c'était pour quatorze ans?. . . Après les dix ans consacrés à la grammaire, avix humanités, à la rhétorique et à la philosophie, suivaient les quatre ans de la théologie. Remarquez cjne dans ce temps là beaucoup de jeunes gens qui ne se destinaient pas au sacerdoce étudiaient néanmoins la théologie Ils croyaient avec raison qu'un homme instruit ne saurait trop connaître sa religion.
Mgr de Laval fit ses études théologiques au collège de Clermont tenu, comme le collège de La Flèche, par les Jésuites, et fut ordonné prêtre le 1er mai. Le 3 juin 1658 Rome nommait François de Montmorency-Laval vicaire apostolique du Canada, avec le titre d'évêque de Pétrée. Et l'on vit arriver chez nous celui qu'on a appelé l'Apôtre du Canada, le Père de la Nouvelle-France, le Saint.
Ce n'était pas le premier venu, je vous assure, qui venait prendre la direction de l'Église canadienne. Mgr de Laval eût pu aspirer aux premières charges de France, à cause de sa haute naissance et de ses grands talents. Il préféra l'apostolat modeste du Nouveau-Monde. Et quel apôtre zélé ! On le trouve même à l'hôpital de Québec
où il sert les malades et fait leur lit. Il fit la visite pastorale de Montréal au moins huit fois. Et ce n'était pas un petit voyage dans ce temps-là d'aller à Montréal. Savez-vous, mes petits amis, que le chemin de voiture de Québec à Montréal, sur les deux rives du Saint-Laurent, ne date que de 1735?
A combien d'autres œuvres dut se dépenser l'apôtre de la Nouvelle-France ! Fondation du grand Séminaire de Québec en 1663, du petit Séminaire en 1668; fondation à Saint-Joachim d'une école des arts et métiers, à laquelle est annexée une ferme modèle et même une espèce d'école normale; organisation de la dîme, lutte contre la vente des boissons enivrant'es aux sauvages, etc, etc.
La question de la dîme lui causa bien des désagréments et bien des chagrins, mais c'est la vente de l'eau-de-vie aux sauvages, je pense bien, qui fit le plus de peine à Mgr de Laval. Mes chers petits amis, l'amour de l'argent a été l'occasion de bien des erreurs et de bien des injustices toujours. Souvenez-vous bien de cela. Au temps de Mgr de Laval on a vu des hommes intelligents comme Talon et Frontenac favoriser ouvertement la traite de l'eau-de-vie, parce que la traite de l'eau-de-vie semblait être avantageuse au commerce. Pourtant est-il possible d'admettre que le désordre est une source de prospérité véritable pour une société ?
Du reste, les événements malheureux causés par la boisson ne manquent pas dans notre histoire. En voulez-vous des exemples? Des sauvages qu'on appelait les Loups avaient contracté de fortes dettes chez les traiteurs des Tr ois-Rivières, pomobtenir de l'eau-de-vie; incapables de s'arracher à la rapacité de lem-s créanciers, ils se retirèrent auprcs d'Albany. De là, soutenus par les Agniers, ils se jetèrent dans la colonie et brûlèrent les habitations de Saint-François-du-Lac et de la Rivièredu-Loup, puis continuèrent leur œuvre de destruction à Sorel, à Contrecœur, à Saint-Om-s et à Boucherville. Ceci se passait en 1688. En 1689 eut lieu le massacre de Lachine, « le théâtre le plus fameux de l'ivrognerie des sauvages )), dit l'abbé Ferland. Les Iroquois, à cette occasion, brûlèrent des maisons et en massacrèrent les habitants. Empalant des petits enfants, ils ol^ligèrent leurs mères à tourner la broche pour les faire rôtir. Que d'autres malheurs on pourrait signaler ! Les sauvages ne buvaient que pour s'enivrer, et une fois ivres ils se rendaient coupables de tous les crimes.
Vous pouvez vous imaginer à présent si Mgr de Laval et tout le clergé canadien avaient raison de s'opposer à la vente des boissons enivrantes aux sauvages. Que le vénérable évêque dut souffrir ! Cependant dans l'exercice de son saint ministère jamais l'ombre d'un découragement ne
vint effleurer son âme. C'était, voyez-vous, une âme vraiment intérieure celle de Mgr de Laval. Le saint prélat savait que Dieu est patient et que nous devons savoir attendre longtemps ]3arfois le triomphe des causes qui nous sont chères. « Il y a bien des années, écrivait-il un jour, que la Providence nous conduit, ainsi que l'Église du Canada, par des voies fort pénibles et crucifiantes, tant pour le spirituel que pour le temporel; pourvu que sa sainte volonté soit faite, il ne nous importe : il me semble que c'est toute ma paix 'et tout mon bonheur en cette vie, où je ne trouve d'autre paradis. C'est le royaume de Dieu qui est au dedans de l'âme, et qui fait notre centre, notre vie, notre tout.
« Priez bien le Seigneur qu'il me fasse la grâce de ne jamais rien vouloir que l'accomplissement de sa divine et aimable volonté, « dans l'ignominie comme dans la gloire ».
Ces lignes, vous les relirez plus tard lorsque vous aurez des épreuves. Vous rencontrerez des épreuves dans la vie. Même les gens qui veulent le bien ne s'entendent pas toujours sur la meilleure manière de l'opérer; de là bien souvent des dissent ments qui blessent la charité si l'on n'y prend garde. Il est si difficile de s'oublier complètement soi-même pour travailler à la gloire de Dieu !
La charité. Cette vertu orna toujours la belle âme de Mgr de Laval. Apôtre véritable, il aima d'abord ses compagnons d'apostolat; avant de dépenser au dehors les ardeurs de son zèle, il sut ouvrir son âme à son" voisinage. Quelque temps après son arrivée à Québec on le trouve logé avec ses prêtres; et Latour écrit : (( Ils n'étaient tous qu'un cœur et qu'une âme, sous la conduite de M. de Laval, et ne faisaient qu'une famille dont il était le père. »
Montrez-vous toujours aimables avec vos parents, vos petits frères, vos petites sœurs. L'amour filial, la charité fraternelle préparent si bien à l'apostolat.
Comme Mgr de Laval aimait toutes les âmes d'un amour surnaturel ! Il les aimait et ne reculait jamais devant les fatigues et les sacrifices pour les pousser vers Dieu. Il fit jusqu'à quatre voyages en France, si j'ai bonne souvenance, toujours dans l'intérêt du salut des âmes. Les pauvres étaient l'objet de sa plus tendre charité; il les accueillait avec une grande bonté, les assistait, accompagnant ses aumônes de quelques bons conseils. Vers la fin de sa vie, il se désolait parce qu'il n'avait plus rien à donner aux pauvres. Voulez-vous savoir jusqu'à quel point il fut bon, mes petits amis? Écoutez-moi. « Un jour, au plus fort de l'hiver étant sorti en ville, il rencontre un pauvre enfant
à moitié nu et grelottant de froid. Touché de compassion, il l'amène avec lui au presbytère, lui lave les pieds et les baise avec tendresse, lui donne des bas, des chaussures, un vêtement complet, l'habille en neuf des pieds à la tête, puis fait un paquet de ses haillons et le renvoie tout joyeux avec le doux sourire d'un homme qui a fait une bonne action. »
Et ce saint évêque qui était si bon, ah ! si vous l'aviez vu prier. A deux ou trois heures du matin il était debout, faisait soigneusement ses exercices de piété; puis à quatre heures il se rendait à l'église, en ouvrait les portes, et sonnait sa messe qui était à quatre heures et demie, pour les travaillants. N'oubliez jamais et dites-le bien à vos petites sœurs que Mgr de Laval fit une œuvre admirable parce qu'il pria beaucoup.
Mais j'oubliais de vous dire que Mgr de Pétrée reçut le titre d'évêque de Québec en 1674, et qu'il se retira en 1688. C'est en 1708 que mourut Mgr de Laval.
Vous vous imaginez bien que j'aurais encore beaucoup de choses à vous dire au sujet de ce saint personnage, mais il faut savoir s'arrêter, car vos petites sœurs pourraient murmurer et dire que les hommes parlent trop. . .longtemps.
17 janvier 1918.
Voir François de Monimorency-Laval, par l'abl^ti Auguste Gosselin.
Jean Talon et Frontenac
La semaine dernière, je vous disais un mot, en passant, de l'intendant Talon et de Frontenac. Ces deux hommes ont joué un rôle considérable dans notre histoire nationale; ils n'étaient certes pas les premiers venus. C'est dommage néanmoins que nous soyons dans l'obligation de leur adresser de graves reproches. Voyons plutôt un peu, ce soir, ce qu'ils ont fait chez nous.
C'est le 23 mars 1665 que Jean Talon fut officiellement nommé intendant de la Nouvelle- France. Vous vous demandez sans doute en quoi consistait cette charge d'intendant de la Nouvelle- France. Ah ! ça consistait en bien des choses qu'il serait trop long d'énumérer ici. L'intendant n'était pas naturellement un gouverneur, mais sa charge et celle du gouverneur se ressemblaient passablement. Bien plus, « un intendant ambitieux pouvait au Canada facilement attirer à lui les pouvoirs du gouverneur et ceux du conseil souverain. » (i) Vous voyez donc que c'était une sorte de gouverneur à côté du véritable gouverneur. Aussi, je vous assure que ce n'était pas toujours
(i) Hist. du Droit Canadien, I. Lareau.
chose facile de s'entendre pour le gouverneur et l'intendant.
Il y eut treize intendants au Canada. Bigot fut le treizième. Talon a été surnommé le Colbert du Canada, à cause de ses grandes qualités d'administrateur; Bigot, lui, fut un ambitieux et un traître qui contribua largement à livrer notre pays aux Anglais en 1760. Le nom de Colbert ne vous dit peut-être pas grand'chose. Colbert, c'est le nom du plus célèbre ministre de Louis XIV au temps le plus prospère de la Nouvelle-France. Vous savez que notre roi, dans ce temps-là, était Louis XIV.
C'est donc le 23 mars 1665 que Jean Talon fut officiellement nommé .intendant de la Nouvelle- France. Laborieux, clairvoyant, tenant avant tout à l'ordre et à la régularité, il avait des idées nettes et ne reculait devant rien pour les mettre à exécution. La volonté, mes petits amis, comme c'est nécessaire dans la vie ! Sans elle, la vie est une honte continuelle, une banquei'oute. Toutefois il ne faut pas oublier que la volonté ce n'est pas de l'entêtement, ni cet orgueil qui croit toujours avoir raison. Ayez donc une volonté de fer quanti il s'agit de faire votre devoir, mais retenez bien ces paroles d'un prêtre d'expérience : « Promets donc à Dieu, ô mon fils, d'être docile et de soumettre ton jugement au jugement des prudents et des sages : tu éviteras bien des déboires, bien des erreurs et
bien des chutes. » (i) Si l'intendant Talon eût su soumettre son jugement à celui des prêtres et de son évêque que de fautes il eût évitées ! Du reste, n'est-il pas dit dans l'Écriture : « C'est de la bouche du prêtre qu'on apprendia la loi ? » (Mal. II, 7.)
Malheureusement les maîtres de Talon, dans l'ordre civil, Colbert et Louis XIV, donnaient euxmêmes le mauvais exemple. « Jamais roi de France ne fut aussi sincèrement attaché à la foi de ses pères, rien n'est plus certain; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est que jamais roi de France, depuis Philippe le Bel, n'a donné au Saint-Siège plus de chagrin que Louis XIV. » (ii) Et le ministre Colbert était le digne serviteur de son roi. Ah ! que l'orgueil a fait du mal dans le monde, ! Aussi ce M. Talon, qui était si intelligent, qui était chrétien sincère malgré tout, enti'etenait presque toujours de la défiance à l'égard des Jésuites et de Mgr de Laval.
Que de malaises, par exemple, touchant la traite de l'eau-de-vie ! Pourtant, je vous assure que, dans ce temps-là, les arguments apportés en faveur de la vente de la boisson n'étaient guère meilleurs que ceux qu'on trouve aujourd'hui dans
(i) Les Sauvegarder, abbé Paul Barbier, p. 1!^. (il) De l'église gallicane, J. De Maistre.
la plupart des feuilles opposées à la prohibition. Retenez bien ceci : onn'a jamais vu la prospérité réelle et durable naître du désordre.
Mais à côté d'erreurs regrettables, il faut noter, dans l'administration de Talon, les bienfaits dont il gratifia notre pays. Autrement, nous ne serions pas justes à sou égard.
Je vous ai déjà dit un peu, si je me souviens bien, que la colonisation chez nous, au temps des Français, avait marché lentement, parce qu'il ne venait pas assez de secours de France, et parce que trop de gens ici ne s'occupaientque du commerce des fourrures. Avec l'intendant Talon les choses changèrent de face. Par ses conseils et ses exemples il encouragea l'agriculttire et la colonisation. Des moyens avaient été pris aussi pour tenir les Iroquois en respect. Il ne faut pas oublier que les Iroquois se cachaient partout pour faire du mal aux Français, et que les Français ne pouvaient aller travailler sans avoir un fusil à la main. On put donc alors défricher plus à l'aise. Et puis, chaque année le roi Louis XIV et Colbert, stimulés par les mémoires et les instances de Talon, envoyaient chez nous des colons et des animaux domestiques. On encourageait aussi les mariages. En arrivant au Canada les filles se mariaient. Rien d'étounant en cela, du reste, puisqu'elles étaient toutes bobnes, pieuses, probablement jolies.
Je l'ai déjà dit à vos petites sœurs^ nos mères furent des vaillantes, dont l'honneur est sans tache. Ne souffrez jamais qu'on attaque leur honneur.
L'intendant Talon s'occupait de tout. Il voyait au soutien des troupes, au soulagement des malades de l'Hôtel-Dieu; il fit tout en son pouvoir, pour développer l'industrie chez nous; en 1670' trois vaisseaux construits au Canada avaient ét^ envoj'^és aux Antilles. Il voulait si bien faire d notre pays quelque chose de grand ! Un jour il disait à Louis XIV, en parlant du Canada : « Cette partie de la monarchie française deviendra quelque chose de grand. »
Ah ! si le Roi-Soleil, comme on appelait Louis XIV, eût été moins orgueilleux, moins ambitieux, notre paj^s eût grandi encore bien plus rapidement. « Les guerres de Louis XIV, trop souvent causées par son ambition et son orgueil, ont fait périr dix fois plus d'hommes que la colonisation systématique du Canada n'en eût fait sortir du royaume. » (i)
Mais si je veux vous dire un mot du gouverneur Frontenac, il faut bien que je laisse aller l'intendant Talon. Il y eut deux administrations de M. Talon : la première de 1665 à 1668, et la seconde de 1670 à 1672.
(i) Uint. Talon, Chapais, p. 140.
L'intendant Talon n'avait pas encore quitté son poste lorsque Frontenac succéda à M, de Courcelles. Le nouveau gouverneur était âgé de cinquante-trois ans. Il avait passé une partie de sa vie dans les armées et s'y était distingué. Frontenac, mes petits amis, fut un de ces hommes extraordinaires qui joignent à de grandes qualités de grands défauts, qui se font aimer, admirer et détester à la fois. Il y a tant de contrastes parfois dans les caractères ! Quand vous aurez connu la vie, vous comprendrez mieux pourquoi « la perfection n'est pasde ce monde ». Frontenac était un croyant, un catholique tout comme Talon, et, cependant. . . Frontenac et Talon se ressemblaient sur plus d'un côté; ils étaient faits tous deux pour commander. . . Mais le temps qui s'écoula depuis l'arrivée du nouveau gouverneur jusqu'au départ de l'intendant fut trop court pour qu'il se produisît entre eux des conflits.
Malgré tous les progrès opérés, le pays était exposé aux plus grands dangers à l'arrivée de Frontenac, et il était urgent de grouper et d'utiliser toutes les forces. Malheureusement durant sa première administration, M. de Frontenac, avec ses manières hautaines, se créa beaucoup d'ennemis et donna de mauvais exemples. Dans la question de la traite de l'eau-de-vie, il se rangea contre l'évêque, les Jésuites et le clergé.
Rappelé en France en 1682, Frontenac revint au Canada commencer une seconde administration en 1689.
Le pays éti'it sur le (( penchant de sa ruine ». Frontenac,, d'un coup d'oeil jugea la position, et il vit qu'il fallait abatti-e les Iroquois et arrêter les empiétements des Anglais. Les Anglais et les Iroquois marchaient -ensemble, mes petits amis, contre les Français. C'étaient les Anglais qui poussaient les Iroquois contre les Français, vous me comprenez bien?
Frontenac n'était pas jeune, il avait soixantedix ans; mais il résolut d'aller attaquer messieurs les Anglais chez eux. Les Anglais se souvinrent longtemps de cette expédition qui ne fat pas manquée, je vous assure.
Après cela, les Anglais de mauvaise humeur voulurent, en 1690, s'emparer de Québec. Une flotte considérable, sous le commandement de l'amiral Phipps, parut devant Québec. M. Phipps envoya quelqu'un dire à Frontenac que si les Français voulaient se rendre on leur pardonnerait; on accordait une heure pour répondre. Vous pouvez bien penser que la réponse ne se fit pas attendre aussi longtemps avec un homme comme Frontenac. « C'est par la bouche de mes canons et à coups de f\isil que je répondrai à votre général », reprit Frontenac, « ce n'est pas de la sorte qu'on
envoie sommer un homme comme moi. Qu'il fasse du mieux qu'il pourra, comme je ferai du mien ! » La canonade dura quatre jours, et M. Phipps s'en retourna après avoir perdu 600 hommes et dix vaisseaux.
Frontenac partout et toujours sut défendre habilement et énergiquement le Canada. Dans deux expéditions, en 1693 et en 1697, il maintint l'honneur du drapeau français jusque dans les ré, gions de la baie d'Hudson. On pourrait aussi parler des* voyages de découvertes faits sous son règne, mais je vous ferais veiller trop tard.
C'est au mois de novembre 1698, après avoir reçu les derniers sacrements, que M. de Frontenac mourut, à l'âge de soixante-dix-huit ans.
Frontenac et Talon sont pour vous, mes petits amis, deux professeurs d'énergie; mais gardezvous bien d'imiter leurs défauts.
24 janvier 1918.
Le Père Marquette
Ils sont bien à plaindre, n'est-ce pas, ceux et celles qui ne connaissent rien des beautés de notre histoire? Si j'étais peintre, je ferais des tableaux où seraient i-e présentés nos grands hommes, nos héroïnes, nos glorieux combats; j'en aurais qui seraient réservés aux oubliés qui défrichèrent le sol de la patrie et le labourèrent; j'en aurais aussi pour les vaillantes jeunes filles, les mères incomparables, les enfants de chez nous qui souffrirent en silence aux heures des grandes épreuves. Et puis je tapisserais les murs de vos classes a' ec ces tableaux. Il arriverait, je pense bien, que beaucoup d'écoles seraient trop petites pour recevoir autant de gloires. Des gloires, nous en avons tant qu'il est impossible de les compter. Il n'est pas un coin de l'Amérique du Nord, mes chers petits amis, qui ne rappelle (luelqu'un des nôtres; ce sont les nôtres, voyez-
Cavelier de La Salle (16-13-1G87)
vous, qui passèrent les premiers au nom de la civilisation, et baptisèrent les lacs, les fleuves, les montagnes.
Mais je m'aperçois que sur ce tiain-là je pouri-ais aller loin. Il faut savoir se borner cependant.
Ce soir je voulais vous parler un peu du P.Jacques Marquette. C'est encore un jésuite, mais je ne pourrais pas facilement ne rien dire de lui...
Et puis le nom du Père Marquette me remet en mémoire des noms glorieux de notre histoire : Nicolet, La Salle, Jolliet. Nicolet découvrit le lac Michigan. Il se rendit à trois jours de navigation de la rivière Wisconsin dont les eaux appartiennent au vaste bassin du Mississipi; il devait s'arrêter là et laisser à Jolliet et à Marquette l'honneur de faire trente-huit ans plus tard (1673) la découverte du Mississipi. Je vous ai déjà parlé deJean Nicolet. . . Robert Cavelier de La Salle est surnommé le père de la colonisation dans la grande valléecentrale de l'Ouest; c'est lui qui donna, en l'honneur de Louis XIV, le nom de Louisiane à ce pays que vous avez peut-être déjà vu. . . dans vos livres. Louis Jolliet fut le compagnon de voyage et de découverte du P. Marquette. . .
Vos connaissances géographiques ne vous permettent peut-être pas d'aller jusqu'au Mississipi, ni jusqu'au lac Michigan. . . Mais retenez bien les noms de Nicolet, de La Salle, de Jolliet, de Mar-
quette, ce sont des noms de héros et qui figurent aux plus belles pages de notre histoire.
Enfin nous allons nous arrêter un peu devant le P. Marquette, dont la magnifique statue est placée au Capitole de . Washington. Vous ne serez pas obligés, ni vous ni vos petites sœurs, d'aller à Washington. Imaginez-vous simplement cjue vous y êtes. . . Ce sera beaucoup moins coûteux et plus rapide. Bien !
Le P. Jacques Marquette naquit en 1637 et vint comme missionnaire au Canada en 1666. Après avoir évangélisé les Outaouais et les Hurons du Sault-Sainte-Marie, à la prière du gouverneur Frontenac qui voulait utiliser le courage et les connaissances géographiques de l'humble jésuite, le Père Marquette, en compagnie de Jojliet et de cinq autres Français, partit pour des pays lointains et inconnus. « Ce que je désire, » écrivait-il à son supérieur, « c'est aller chercher vers la mer du sud de nouvelles nations, et qui nous sont inconnues, pour leur faire connaître notre grand Dieu qu'elles ont jusqu'à présent ignoré. » Vous voyez que ce jésuite ne se laissait pas guider par l'attrait des aventures, ni par l'amour des richesses et de la gloire humaine. Marquette, Jolliet et cinq autres Français partirent le 17 mai 1673 de Michillimakinac, et le 15 juin ils apercevaient la fameuse rivière que les sauvages appelaient Mississipi. Ils
marchèrent, marchèrent longtemps, puis après avoir rebroussé chemin, ils arrivèrent à la baie des Puants. Ces sauvages-là, vous vous imaginez bien, ne devaient pas sentir bon. L'année suivante, 1674, c'est de la baie des Puants que le P. Marquette partit, avec deux Français; quelques mois plus tard les voyageurs atteignirent le bourg des Illinois. Plus de deux mille sauvages allèrent entendre le missionnaire qui leur parla des principaux mystères de notre religion et leur prêcha Jésus crucifié. La cérémonie fut terminée par la célébration de la messe. Ces pauvres sauvages étaient bien heureux d'entendre parler de si belles choses, de voir de si belles choses. Ils firent promettre au Père Marquette de revenir aussitôt que sa santé le lui permettrait. Mais le vaillant missionnaire était malade depuis longtemps, il ne devait pas retourner chez les Illinois. A bout de force, il fut obligé de s'arrêter au lac des Illinois (Michigan), et annonça à ses compagnons qu'il allait bientôt mourir. Il se fit coucher dans une cabane d'écorce les yeux tournés vers le lac, et mourut le 18 mai 1675.
C'était un humble qui venait de rendre son âme à Dieu, et cependant il n'existe pas aujourd'hui sur le continent américain de nom plus populaire que celui du Père Marquette. Écoutez l^ien quelques lignes que je tire d'une belle page des Relations
des Jésuites : « Nous aurions bien des choses à dire des vertus de ce généreux missionnaire, lisonsnous dans la Relation de 1673-78; de son zèle qui lui a fait porter la foi si loin et annoncer l'évangile à tant de peuples qui nous étaient inconnus; de sa douceur qui le rendait aimable à tout le monde, et qui le faisait tout à tous, Français avec les Français, Hurons avec les Hurons, Algonquin avec les Algonquins; de sa candeur d'enfant pour se découvrir à ses supérieurs et même à toute sorte de personnes avec une ingénuité qui gagnait tous les cœurs; de sa chasteté angélique, de son union continuelle avec Dieu. Mais celle qui a prédominé, était une dévotion tout à fait rare et singulière à la sainte Vierge, et particulièrement envers le mystère de l'Immaculée Conception ...» Remarquez bien, mes chers petits amis, que le bon Père Marquette avait une âme ouverte, droite et franche : oh ! que c'est bon une âme droite et franche; remarquez aussi qu'il était pur comme un ange, et qu'il avait pour la sainte Vierge un grand amour. Voulez-vous aller au ciel en faisant le bien autour de vous, imitez les vertus de ce saint missionnaire, puis aimez la sainte Vierge.
Enfin, rappelez-vous bien que le P. Marquette n'est pas le seul Jésuite qui ait pris part aux travaux de nos découvreurs et de nos fondateurs. Écoutez plutôt ce qu'a écrit l'historien
Bancroft : « L'histoire des travaux des jésuites est liée à l'origine de toutes les villes célèbres de l'Amérique française, et il est de fait qu'on no pouvait doubler un seul cap ni découvrir une rivière que l'expédition n'eût à sa tête un jésuite, ))
Est-ce que ces histoires ne vous rendent pas meilleurs?. . .
SI janvier 1918.
La Patrie — Iberville
Depuis quelques années, vous avez entendu parler bien des fois de la guerre et de tout ce qu'elle fait souffrir. C'est terrible la guerre. Mais on n'est pas toujours libre de la faire ou de ne la pas faire, surtout, mes petits amis, quand la patrie est en danger. Savez-vous ce que c'est que la patrie? Je vais vous le dire. La patrie, pour vous, chers enfants, c'est la chambre oîi votre mère vous embrassa pour la première fois, c'est la maison qui a entendu vos premiers vagissements et les premiers roulis de votre berceau; c'est cette fenêtre près de laquelle hier encore vous assistiez au lever du soleil dans les brumes dorées, où vous appuyiez vos petites mains jointes à l'heure de la prière du soir, c'est peut-être pour vous le « vieux hangar » (i) dont on a dit de si douces choses; la patrie c'est le jardin, ce sont les champs et les sentiers où l'an dernier vous égariez vos pas d'enfants; la patrie c'est l'église de votre baptême, de votre première communion, c'est l'école où vous apprenez à lire, à aimer Dieu et votre pays; la patrie
(i) Allusion au "Vieux hangar" de l'abbé Camille Roj', oii l'on trouve, en des pages exquises, les plus charmants traits de mœurs canadiennes. Voir les Propos canadiens.
c'est votre père, c'est votre mère, vos petits frères, vos petites sœurs, vos parents et vos amis, c'est le cimetière où dorment les aïeux ; la patrie, la grande patrie, celle qui est teinte du sang de nos soldats et de nos martyrs, c'est le pays que nous aimons le plus au monde, et le plus beau, pour lequel nous serions prêts à mourir, n'est-ce pas, mes petits amis ? la patrie pour nous, c'est le Canada.
Ah ! la patrie, pour les Canadiens français c'est encore bien d'autres choses dont je vous parlerai plus tard.
Aussi quand des ennemis menacèrent de ravir ces biens sacrés, on comprend que chez nous les héros devinrent légion pour les défendre. Combien de fois déjà, depuis les commencements de notre histoire, l'ennemi apprit qu'on ne touche pas impunément à la patrie canadienne. A la suite de Pierre Boucher, de Dollard, de Maisonneuve, de Frontenac, d'Ibeiville, de Montcalm, de Lévis, c'est tout un peuple de héros qu'il faudrait inscrire.
Puisque, ce soir, j'ai commencé à vous parler de ceux qui firent la guerre pour garder intacts le territoire et le prestige de la patrie canadienne, je vais vous dire un mot de l'une de nos gloires canadiennes-françaises les plus pin-es : Pierre Le- Moyne, sieur d'Iberville.
îber ville naquit à Montréal vers 1661. Vous vojTz que c'est un vrai Canadien fi-ançais. . . Et
puis, je crois que dans sa famille les enfants furent habitués de bonne heure à la bravoure. Iberville eut dix frères, tous soldats comme lui, et des braves, vous pouvez me croire. Mais on assure que d'Iberville fut le plus grand homme de guerre qu'ait produit notre pays. En tout cas, les Anglais apprirent de bonne heure à le redouter. Ces messieurs poussaient les Iroquois à faire la guerre aux Français, et s'efforçaient par tous les moj'ens possibles de ruiner notre commerce des fourrures. Et puis, il faut bien se rappeler que MM. les Anglais espéraient s'emparer petit à petit de notre pays. S'ils n'ont pas réussi dans leurs entreprises avant 1760, ce n'est pas leur faute assurément.
C'est à la Baie d'Hudson, bien loin d'ici, que d'Iberville donna une première bonne peur aux Anglais (1686). Il avait marché bien longtemps avec ses hommes, et ce n'était pas dans des chemins comme ceux de Québec à Montréal. Les Anglais furent étonnés de le voir arriver. Mais après quelques résistances ils crurent tous plus sage de se rendre. Plusieurs forts et des vaisseaux avaient été pris. Et d'Iberville n'était encore qu'au commencement de ses exploits. En 1690, il se distingua à la prise de Corlar, aujourd'hui Schenectad}^, dans les États-Unis; en 1694, on le trouve encore à la Baie d'Hudson où il bat MM. les Anglais presque en s'amusant; en 1696 il rase le fort de Pemquid
élevé par les Anglais sur les terres des Abénaqiiis; puis, à la tête de 125 Canadiens il tue ou met en fuite presque tous les Anglais de Terre-Neuve. C'est que, voA^ez-vous, mes petits amis, nos pères étaient des soldats sans pareils, et quand ils n'étaient pas écrasés par le- nombre ils devenaient invincibles. Combien de fois, du reste, ne furentils pas les vainqueurs un contre dix ! Mais d'Iberville ne touchait pas encore à la fin de ses exploits. En 1697 des instructions lui sont remises par lesquelles il est chargé d'aller châtier encore une fois les Anglais à la Baie d'Hudson. La correction fut bonne, et tout ce pays fut soumis à la France. Je voudrais bien avoir le temps de vous raconter en détail les combats glorieux de M. d'Iberville. Plus tard vous lirez ces belles choses dans de grosses histoires ; vous lirez aussi la belle pièce de vers de notre poète canadien, M. Nérée Beauchemin : elle a pour titre « Iberville » et se trouve dans un précieux recueil qui s'appelle les «Floraisons matutinales.y>
Comme elle est admirable cette vie du vaillant Iberville, et bien capable de faire naître de nobles sentiments dans l'âme de notre jeunesse ! D'un bout à l'autre elle est belle comme une vie des anciens chevaliers de la vieille France. Fasse le ciel que notre patrie soit défendue toujours dans son territoire, dans sa foi et dans sa langue par des
héros cliji;ne.s de ceux du temps passe!... Promettez-le bien, ines petits amis, vous ne sei-ez jamais des lâches, non ! quand la patrie aura besoin de vous. Vous le promettez ?. . .
D'Iberville, après qu'il eut découvert IVnnbouchure du ]\îississipi, fut créé chevalier de Saint- Louis, comme il le méritait (1699). C'est lui qui fut le fondateur et le premier gouvernein- de la Louisiane. Il mourut en 1706.
Mes chers petits amis, dans cette causerie, il y a peut-être l)ien des noms Ciue vous oublierez, mais vous vous souviendrez, n'est-ce pas, que d'Tberville était un Canadien français, et qu'il fut un brave?
7 février 1918.
Au « Boulevard Turcotte » — La Verendrye
Avez-vous déjà vu ce que les Trifluviens appellent le « boulevard Turcotte » ? Ceux qui demeurent aux Trois-Rivières l'ont certainement déjà vu, mais pas tous les autres. . . Vous qui ne l'avez jamais vu, quand vous viendrez aux Trois- Rivières ne manquez pas de vous rendre au boulevard Turcotte, surtout durant les chaleurs d'été. Vous vous installerez sur un banc avec un de vos petits amis, et là vous vous rafraîchirez au souffle de la brise qui vient du large. De là vous verrez le grand fleuve filer traquillement comme filent vos jours sous la garde de Dieu. . . Ces eaux calmes et silencieuses, dès les premiers temps de la colonie elles ont été témoins de bien des luttes, de bien des alarmes et de bien des deuils. En 1648, les vaillants François Marguerie et Jean Amiot se noient en face des Trois-Rivières; en 1651, Lajeunesse et Noël Godin sont abattus par les Iroquois, au même endroit; en 1652, des Français et des Hurons qui traversaient le fleuve vis-à-vis le fort des Trois- Rivières sont reçus de l'autre côté à coups de fusil par les Iroquois; encore en 1652, Du Flessis, gouverneur des Trois-Rivières, s'embarque avec une cinquantaine d'hommes pour aller châtier les ïro-
qiiois, et trouve la mort avec quinze des siens; en 1661 quatorze Français sont pris aux Trois-Rivières parles Iroquois. L'histoire voudrait-elle rappeler tous les combats, toutes les morts des temps héroïques qu'elle ne le pourrait pas. Et vous, chers petits Trifluviens, quand vous allez vous reposer au boulevard Turcotte, durant les chaleurs de l'été, songez-vous parfois à ce qu'ont souffert nos pères ? Vous souvenezvous aussi qu'un jour c'est ici, tout près du boulevard, que M. de La violette débarqua pour venir fonder notre cité ? C'était le 4 juillet 1634. Vous souvenez-vous qu'une autre fois, en 1641, je crois, François Marguerie et Godefroy de Normanville débarquèrent aux Trois-Rivières, après une dure captivité chez les Iroquois? Je vous ai déjà parlé, il me semble, de ces choses-là. Ah ! mes petits amis, c'est tout un monde de gloire que vous avez devant les yeux quand vous vous reposez sur les bancs du boulevard. Le saviez-vous?
Et puis, avez-vous remarqué l'inscription qui se trouve à l'extrémité nord-est du boulevard ? En approchant de cette plaque commémorative, ditesvous bien que la terre qui l'avoisine a été foulée par un héros de chez nous. C'est ici, tout près, que naquit Pierre Gaultier de Varennes sieur de la Vérendrye, le découvreur de l'ouest canadien. La Vérendrye est l'un des plus remarquables entre tous ces merveilleux découvreurs et ces pionniers
canadiens-français qui furent les premiers civilisateurs du Nord-Ouest ; il fait aussi en particulier la gloire des Trifluviens qui, d'après M. Suite, n'ont jamais cessé de tenir la tête dans les expéditions vers le Nord-Ouest, (i)
Mais je vois dans vos yeux que vous voulez avoir quelques détails touchant l'histoire de la Vérendrye. Nous avons commencé notre causerie sur le boulevard Turcotte, et nous allons donc la continuer dans les pays lointains. . .
Le découvreur de l'ouest canadien, Pierre Gaultier de Varennes, sieur de la Vérendrye, naquit aux Trois-Rivières le 17 novembre 1685. Son père était René Gaultieï, chevalier et sieur de Varennes; sa mère, Marie Boucher, était la fille de Pierre Boucher, dont je vous ai parlé il y a quelque temps. Le dernier d'une famille de neuf enfants, Pierre Gaultier avait connu la gêne et le sacrifice dès son enfance. En ce temps-là, mes petits amis, l'éducation de la famille trempait les caractères et les volontés. Entré de bonne heure dans l'armée après avoir servi dans la Nouvelle-Angleterre et à Terre-Neuve, la Vérendrye passa en France. C'était déjà un héros. En 1709 il prit part à une grande bataille sous leis drapeaux de la vieille France et reçut neuf blessures; il fut même laissé
(i) Chron. Trifl., Suite, p. 163.
pour mort. A cette occasion ou lui donna le grade de lieutenant qu'il avait bien mérité. Il revint ensliite au Canada.
Le 29 octobre 1712, il épousa Marie-Anne Dandonneau du Sablé, dont il eut quatre fils : Jean-Baptiste, Pierre Gaultier, dit le Chevalier, François et Louis-Joseph. Puis on le trouve dans l'ouest. En 1731, la Vérendrye quittait Montréal avec environ cinquante engagés, et prenait en route un jésuite, le P. Messaiger, en qualité d'aumônier. Et les expéditions se succèdent rapidement. Ah ! que ces gens-là avaient de l'endurance, mes petits amis. En 1731 il érige le fort Saint-Charles; en 1733, avec son fils aîné il va établir un poste sur le lac Winnipeg; en 1734, il érige le fort Maurepas. Au printemps de 1734, la Vérendrye revient à Montréal, puis le 21 juin 1735 il part de nouveau pour l'ouest. Il passa l'hiver suivant au fort Saint-Charles. Quelque temps plus tard son fils aîné était cruellement massacré par les Sioux. Hélas ! cette épreuve n'était pas la première pour la Vérendrye, et ne devait pas être la dernière. En 1737, il est reçu froidement à Montréal et on l'accuse bien injustement d'ahner trop l'argent. Il repart néanmoins pour l'ouest, et, dans l'automne de 1738, il est le premier blanc à fouler le sol où s'étend aujourd'hui la grande ville de Winnipeg: puis il continue ses courses. En 1740, il revient
à Montréal où des persécutions sans cesse renaissantes le forcent à se rendre. Mais peu après il est encore dans l'ouest, et, au printemps de 1742, son fils Pierre Gaultier découvre les montagnes Rocheuses.
Durant que la Vérendrye et ses enfants travaillaient à l'extension du prestige de la France au Canada, des envieux ne cessaient de causer des tracasseries à celui que nous appelons aujourd'hui le découvreur de l'ouest. Imaginez-vous qu'on alla jusqu'à le traîner devant les tribunaux. Il est vrai que plus tard le roi de France reconnut qu'on avait traité la Vérendrye injustement, et lui accorda la croix de l'ordre militaire de saint Louis. Mais le héros trifluvien mourut six semaines après la réception de ces honneurs, le 5 décembre 1749. Ses restes furent déposés dans les caveaux de l'église Notre-Dame, à Montréal.
Mes chers petits amis, à l'école de la Vérendrye apprenez à soulïrir en faisant votre devoir. A l'exemple de la Vérendrye, quand même il vous faudrait perdre de l'argent, être victimes des ambitieux, des calomniateurs, allez votre droit chemin au soleil du bon Dieu. La vérité est éternelle, voyez-vous, et elle finit toujours par avoir le dernier mot. Et n'allez pas oublier que si la Véren-
drye continua, malgré tout, son œuvre, c'est qu'il avait une âme de chrétien et de patriote. Aimez le bon Dieu, aimez votre pays, et vous serez capables de faire de grandes choses.
Allons-nous retourner au boulevard Turcotte ? Pas ce soir, n'est-ce pas ?
U février 1918.
Maîtres d'école d'autrefois
L'autre jour je vous disais que si j'étais peintre je tapisserais les murs de nos écoles avec de... « l'étoffe du pays ». Ce n'est peut-être pas cela tout à fait que je vous disais, mais ça doit être quelque chose d'équivalent. Aujourd'hui imaginezvous que je voudrais être sculpteui'. Savez-vous pourquoi? Si j'étais sculpteur et commencement de millionnaire, je peuplerais vos cours de récréation avec des maîtres et des maîtresses d'école. . . de l'ancien temps. Et pour ne pas vous mettre à la gêne dans vos courses, je ferais agrandir les alentours des écoles. Parmi tout ce monde bienveillant, modeste et grave qui surveillerait vos amusements, il y aurait bien des gens, c'est certain, complètement inconnus pour vous. A coté des bons Pères Jésuites, des Récollets, de Marie de l'Incarnation et de Marguerite Bourgeois, vous verriez, pal" exemple, Martin Boutet et Gilles Mesnard, Séverin Ameau et Jean-Baptiste Pothier. Vous en verriez beaucoup d'autres... En attendant ces statues qui seront prol)ablement encore dans le chaos lorsque vous serez des hommes aussi grands que vos papas, voulez-vous que je dise un mot de ceux qui instruisirent nos pères et contribuèrent
pour une large part à maintenir sur la terre canadienne une France nouvelle ?
Il est bon de savoir d'abord, que les premiers habitants du Canada, à part quelques exceptions, n'étaient pas des grands seigneurs. C'étaient ordinairement des labourem's, des artisans, des soldats qui savaient lii'e, écrire et calculer un peu. Les savants étaient bien rares chez eux, mais je voUs assure que pour l'éducation religieuse ils n'étaient pas toujours faciles à prendre. Et ces gens qui furent nos pères, firent tout en leur pouvoir pour donner à leurs enfants au moins l'éducation qu'ils avaient eux-mêmes apportée de la vieille France catholique.
Jusqu'en 1635 il n'y avait pas eu à Québec d'école régulière pour les Français. A vrai dire le besoin ne s'en était pas fait sentir encore beaucoup. Mais alors les colons demandèrent des écoles, et les jésuites ouvrirent une petite école, à l'automne de 1635. C'est là qu'on trouve ce maître d'école dont je viens de vous parler, Martin Boutet. Ce M. Boutet pouvait faire bien des choses : arpenteur, professeur de mathématiques et d'hydrographie, il savait le plain-chant et connaissait, plus que le commun, les cérémonies de l'église. Gilles Mesnard aussi se dépensa à la petite école des jésuites, et cela pendant au moins vingt ans. Je pourrais bien, si je le voulais, vous
donner d'autres noms avec ces deux-là. De son côté, Mgr de Laval qui était si bon, qui aimait tant les enfants, vint au secours des jésuites, en procurant aux enfants pauvres les moyens de s'instruire. Voj^ez-vous comme l'Église catholique n'a jamais perdu l'occasion d'encourager l'éducation et l'instruction de la jeunesse. Du reste, notre histoire du Canada, comme celle de la France, est remplie de ces dévouements de nos évêques, de nos prêtres, de nos Frères, de nos Sœurs, de nos laïques chrétiens et dévoués. Que serions-nous devenus sans nos écoles catholiques et ceux qui les firent subsister? La famille, l'église et l'école, quelles forteresses pour une nation, mes petits amis ! Puissiezvous bien comprendre cela plus tard.
Mgr de Saint-Vallier, successeur de Mgr de Laval, ne manqua pas de fonder, à son tour, une petite école au Séminaire de Québec. Cette école dura de 1700 à 1760. Mais il y en eut bien ailleurs des petites écoles. Il y en eut dans plusieurs paroisses de la région de Québec, notamment au Cap-Tourmente, au Château-Richer, à la Pointede-Lév}^, à Notre-Dame-de-Foy, à l'île d'Orléans. Savez-vous qu'au Cap-Tourmente il y avait, dès ce temps-là, une ferme modèle ? Voulez-vous, je vais vous donner encore des noms de maîtres d'école, de ces maîtres d'écoles d'autrefois qui ne mettaient pas de bornes à leur dévouement?
Écoutez : ('harles Roger, Toussaint Lefraiie, François Labernade dit Lapraii'ie. Et si j'entreprenais de nommer les noms des prêtres éducateurs d'alors. . . C'est le clergé presque seul qui dans ces temps héroïques fit tous les frais de l'éducation élémentaire. Que ne devons-nous pas, sous ce rapport, aux Pères Jésuites, à Mgr de Laval, à Mgr de Saint- Vallier à M. Soumande ! Et puis, au nombre des premiers bienfaiteurs de la jeunesse canadienne, il faut mettre les abbés Guillaume Gaultier et François Lamy, les abbés Philippe et Nicolas Boucher. Vous vous souvenez, n'est-ce pas, du « grand-père Boucher », ancien gouverneur des Trois-Rivières ? Mes petits amis, les abbés Philippe et Nicolas Boucher étaient ses deux fils.
Il y eut aussi des écoles à Montréal : la première école régulière y fut ouverte en 1657, par les soins de Marguerite Bourgeois. Savez-vous dans quelle espèce de château Marguerite Bourgeois fit la classe en 1657? Vos petites sœurs le savent, elles... Dans une étable de pierre. Elle 3^ ouvrit une école de filles et de garçons. Mais après quelques années, les petites filles furent seules à suivre les classes de Marguerite Bourgeois. MM. les Sulpiciens se chargèrent de l'instruction des garçons, et cela aussi longtemps que dura le régime français. Ils furent puissamment aidés dans cette œuvre par les Frères Charon qui remplirent le
rôle de maîtres d'école dans les campagnes dm-ant plusieurs années. Tous ces détails vous aideront surtout à vous souvenir qu'il y eut des écoles dans le temps passé.
Mais la région des Trois-Rivières ne demeura pas plongée dans l'ignorance. Pourtant je vous assure qu'il n'y avait pas grand monde aux Trois- Rivières dans ce temps-là, non plus que dans la région avoisinante. En 1681, des paroisses comme Batiscan, Champlain, le Cap-de-la-Madeleine ne renfermaient guère plus de 200 âmes chacune; la ville elle-même n'en contenait que 150. (i) Vous comprenez bien, n'est-ce pas, qu'il ne s'agit ici que des petites écoles à l'usage des petits Canadiens français, puisque dès 1616 il y eut aux Trois-Rivières une école pour les sauvages, (ii) Oui, aux Trois- Rivières, de bonne heure les nôtres eurent leurs écoles, probablement à partir de la fondation de la ville pav M. de Laviolette, en 1634. Les Jésuites étaient là, voyez-vous. Et puis, dans la suite, Mgr de Laval envoya aux Trois-Rivières des Sœurs de la Congrégation. Il est bien possible que la Sœur Raisin et sa compagne, premières institutrices des Trois-Rivières, aient enseigné à la fois aux
(i) Recensemcid de 1871, Vol. IV, p. 11, cité par l'abbé Amédée Gosseliii, dans son magistral ouvi'age : L'instruclion au Canada, (1635-1760).
(il) Voir Causerie IV.
garçons et aux filles. Ce nom de Raisin vous fait sourire. Tant mieux, vous le retiendrez plus facilement. Vous vous souviendrez aussi que la bonne Sœur Raisin fit la classe non seulement aux Trois-Rivières, mais aussi à Champlain, à la Pointeaux-Trembles de Montréal et ailleurs, (i)
J'ai nommé, en commençant, Séverin Ameau et Jean-Baptiste Pothier. C'étaient deux notaires. Le premier fit la classe durant 35 ans. 35 ans, mes petits amis, notaire, chantre et maître d'école ! Le notaire Ameau fut tout cola à la fois, et se crut toujours cependant un homme ordinaire. Du reste, ces sortes de dévouements, aimons à le redire, n'étaient pas rares aux temps héroïques de la Nouvelle-France. Le notaire Pothier, à Lachine, fut lui aussi maître d'école et chantre, avant de venir exercer sa profession aux Trois-Rivières. Voulezvous d'autres noms de notaires qui firent la classe dans le temps passé ? Jean-Baptiste Tétro, Pierre- George Guelte, François Simonet et Louis Pillard.
Il ne faudrait pas oublier non plus que les Frères Charon et les Récollets eurent des écoles aux Trois-Rivières, sous la domination française. Et puis, Sainte-Anne-de-la-Pérade, aussi l)ien que Champlain et Batiscan eurent leurs écoles. Quant aux autres campagnes, elles ne furent certainement
(i) Les Ursulines des Trois-Rivieres, Vol. I, p. 184.
pas privées complètement des moj^ens d'instruire leurs enfants, pas plus dans le voisinage des Trois- Rivières qu'ailleurs. Et savez-vous pourquoi? C'est parce qu'il y avait des maîtres qui passaient par les campagnes pour enseigner; c'est parce que dans les familles ceux ou celles qui savaient lire, écrire et calculer l'enseignaient à ceux qui ne le savaient pas; c'est parce que les prêtres tenaient à ce que le peuple fût instruit autant que possible. Les prêtres donnaient leur argent et se faisaient souvent maîtres d'école, pour empêcher leurs ouailles de rester dans l'ignorance. Si malgré tout cela il s'est rencontré des Canadiens français qui ne savaient pas signer leur nom avec une plume, pourra-t-on s'en étonner? En ce temps-là, mes petits amis, il fallait défricher arpent par arpent des terres en bois debout, il fallait faire la guerre aux Iroquois et aux Anglais; on était pauvre et les routes n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui. Mais je reviendrai peut-être sur cette question. En attendant, saluez avec amour et avec admiration tous nos vieux maîtres. Saluez aussi leurs dignes élèves qui, dans les annales de la patrie, avec l'épée et la charrue, signèrent leurs noms en caractères indélébiles et d'une main sans pareille.
Et moi qui voulais, ce soir, vous parler des études classiques aux temps héroïques de la Nouvelle-France. . . Je ne le pourrai pas, ce serait bien
trop long. Mais écoutez bien ce que je vais vous dire. N'allez jamais vous imaginer que dans le temps passé on ne pouvait pas faire un bon cours classique chez nous. A Québec et à Montréal on enseignait très bien le latin. Et puis, c'est étonnant comme dans ce temps-là on put étudier la philosophie, les mathématiques, le grec même, et bien d'autres choses. Il y avait alors, voyezvous, des Jésuites, des Sulpiciens, des prêtres instruits, des âmes d'apôtres, et tout cela explique pourquoi nous n'avons jamais été un peuple d'ignorants.
Etes-vous fiers de votre titre de Canadiens français, mes petits amis ?
21 février 1918.
P. S. — Nous avons déjà parlé de l'éducation des filles dans nos causeries : "Pour les petites de chez nous".
Le Frère Didace Pelletier
Comme j'étais heureux, il y a quelque temps, de vous dire que d'Iberville, le grand guerrier, fut un Canadien; que la Vérendrye, le grand découvreur de l'Ouest, fut aussi un Canadien, Ce soir, mes petits amis, c'est encore d'un Canadien ciue je veux parler. Mais il ne s'agit plus d'un grand soldat, ni d'un grand découvreur, pas plus que d'un grand écrivain ou d'un grand orateur. Vous allez voir passer devant vous le plus humble des hommes, le moins digne d'attention, aux yeux des mondains. Il n'a jamais porté l'épée, n'a jamais parlé en public, et le monde littéraire et celui des savants ign.orent son nom. Il appartenait à une illustre famille religieuse, la grande famille de saint François d'Assise, mais il ne fut pas prêtre. Simple Frère convers, il était habile menuisier et charpentier passé maître. Il se distingua surtout par l'excellence de sa vie religieuse. Mes petits amis triflu viens, peutêtre d'autres aussi, ont reconnu déjà le Frère Didace Pelletier, religieux Récollet, dans les traits que je viens d'esquisser.
Comment se fait-il donc qu'on se souvienne encore de ce modeste Frère convers, disparu de la scène du monde il y a plus de deux cents ans ? La
réponse est bien simple et elle est capable de nous faire réfléchir; elle nous rappelle qu'il n'y a rien de solide et de durable comme la vertu basée sur l'amour du bon Dieu. Le Frère Didace fut un saint, un véritable saint; c'est pour cela qu'on se souvient de lui. Nous ne devons pas devancer les jugements de l'Église en l'appelant saint Didace, mais nous ne pouvons nous empêcher d'admirer ses vertus et de redire ses miracles, vertus et miracles dont on parle depuis plus de deux siècles.
Le Frère Didace Pelletier naquit à Sainte- Anne-de-Beaupré le 28 juin 1657, du mariage de Georges Pelletier et de Catherine Vannier, et reçut au baptême le nom de Claude. Il allait pousser sous la garde de sainte Anne, mais il était né au temps héroïque de la Nouvelle-France, où l'Iroquois ne cessait de poursuivre nos pères. Aussi bien au mois de juin 1661 les barbares, après avoir enlevé ou massacré sept personnes dans l'île d'Orléans, se jetèrent comme un troupeau de bêtes féroces sur la côte de Beaupré où ils surprirent les habitants sans défense. Heureusement la famille Pelletier ne tomba pas sous les coups des Iroquois.
Claude grandit tranquillement en âge et en vertu, sous le regard vigilant de ses bons parents, comme vous-mêmes vous grandissez aujourd'hui. Le 28 février 1666, il recevait des mains de Mgr
de Laval, à Château-Richer, le sacrement de confirmation. Ce fut probablement l'année suivante, 1667, que Claude eut le grand bonheur de faire sa première communion.
Le cher enfant savait bien, sans aucun doute, son catéchisme, mais savait-il d'autres choses ? Put-il aller à l'école comme vous le faites vousmêmes? Il n'}^ avait pas d'écoles à toutes les portes Cîi ce temps-là; cependant vous savez que nos pères, d'un^ façon ou d'une autre, trouvaient les moyens ordinairement d'acquérir au moins une certaine instruction élémentaire. Je vous ai parlé de ces choses-là la semaine dernière. Le jeune Claude Pelletier dut donc aller à l'école. Du reste, Mgr de Laval, il ne faut pas l'oublier, mes petits amis, avait fondé l'école de Saint-Joachim, au pied du Cap Tourmente, cela vers 1668, si j'ai bonne souvenance. Vous pouvez bien penser alors que Claude fréquenta cette école qui était une excellente école, « où les jeunes gens qui paraissaient moins propres aux études classiques apprenaient à lire, à écrire et à chiffrer, tout en s'occupant aux travaux de la terre et à différents métiers ». Je viens de vous le dire, Claude Pelletier était excellent menuisier et charpentiej-, comme il possédait aussi d'autres connaissances usuelles. Puis son premier biographe affirme qu'il était « doué de beaucoup d'esprit et de pénétration pour tous les
arts ». Il est penniy de croire après cela que Claude développa ses heureuses dispositions à l'école de Saint-Joachim.
Georges Pelletier, du reste, le père de Claude, devait tenir à faire donner à son fils une éducation convenable. Remarquez bien que M. Pelletier était l'un des plus honorables citoyens de Sainte- Anne; il eut même à remplir la charge de premier marguillier de sa paroisse; il fut aussi bedeau de l'église pendant vingt-cinq ans. Comme Claude dut avoir du bonheur à servir la messe, à travailler à l'embellissement du temple du Seignem- !
C'était une belle âme, celle de Claude Pelletier. Elle était demeurée vierge, vierge de toute faute mortelle, au témoignage du Père Joseph Denis, son directeur spirituel durant quatorze ans. On peut bien supposer que sa mère lui répéta souvent ces paroles de Blanche de Castille à son fils saint Louis : « Mon fils, j'aimerais mieux te voir mourir, plutôt que te savoir souillé par un péché mortel. » Avez-vous bien peur du péché mortel, mes petits amis ? Craignez-le plus que tous les malheurs.
Oui, c'était une belle âme celle de Claude Pelletier, et une âme généreuse, capable de tous les sacrifices pour plaire au bon Dieu. L'abnégation, la recherche des biens qui ne passent pas, ses parents les lui avaient enseignées dès sa plus tendre
enfance. Aussi quand l'appel du ciel se fit entendre, ni le fils, ni le père, ni la mère ne reculèrent devant le sacrifice. Claude était le seul garçon de la famille et toute l'espérance de ses parents. Néanmoins ceux-ci « le donnèrent à Dieu d'un grand cœur quand ils connurent qu'il était véritablement appelé ».
Dans l'automne de 1678, Claude alors âgé de vingt et un ans, fit ses adieux à ses parents, à ses amis, à son village natal, à l'église où il avait prié tant de fois, et prit le chemin de Québec; il entrait au couvent des Récollets de Notre-Dame-des- Anges. Ce fut le 3 février 1679 qu'il échangea les livrées séculières pour la bure franciscaine et son nom de Claude pour celui de Didace ; le 5 février de l'année suivante, 1680, le Frère Didace prononçait les trois vœux de la profession religieuse.
Et puis, notre saint religieux fut envoyé en mission. Je vous assure qu'il était bien capable de rendre de grands services à sa communauté, comme menuisier et comme charpentier, lui qui était si habile; mais croyez bien surtout que les plus grands services il les rendit en vivant saintement comme il le fit. Il fut envoyé d'abord à l'Ile Percée, qui se trouve située sur le golfe Saint- Laurent, dans le diocèse actuel de Rimouski, à cent cinquante lieues de Québec. Ensuite il alla
à Plaisance, Terre-Neuve; puis à Montréal et aux Tr ois-Rivières.
(( Le Frère Didace arriva aux Trois-PJvières vers la fin de 1696, pas avant, ou au commencement de 1697. » Les Récollets installés aux Trois- Rivières depuis 1670 y exerçaient un apostolat très étendu et très fécond. Ils s'étaient même, très probablement, constitués maîtres d'école.
Notre saint canadien ne devait pas vivre bien longtemps aux Trois-Rivières, mais il y donna les exemples de toutes les vertus chrétiennes et religieuses. Là, comme dans les autres missions, son obéissance est « parfaite dans les petites choses comme dans les plus grandes »; sa pauvreté est « extrême » ; extrême était aussi son observance stricte de la Règle; « son humilité était si profonde qu'il s'estimait toujours serviteur inutile ciuoiquo doué de beaucoup d'esprit et de pénétration pour tous les arts. » Il estimait aussi, dit ]c Père Joseph Denis, auquel nous empruntons ces citations, « que le travail qui faisait le plus d'honneur à son état était de se sanctifier soi-même. »
Le Frère Didace se distingua toujours par son grand respect pour le prêtre et sa grande dévotion envers la Sainte-Vierge. « Il portait un si grand respect aux prêtres, dit son biographe, et à tout ce qui pouvait les regarder qu'il voulait céder le pas même aux novices clercs. Saint François d'Assise
ne disait-il pas : « Pour moi, si je rencontrais en même temps un saint descendu du ciel et im pauvre prêtre, ce serait le prêtre dont j'irais d'abord baiser les mains. » Et puis, comme le Frère Didace aima la Sainte- Vierge ! « Il lui rendait continuellement des tributs comme un esclave à sa Maîtresse », dit le Père Joseph. Il se confiait à cette bonne Mère aussi dans tous ses besoins. Et n'allez pas croire que le Frère Didace n'eut qu'à déployer ses voiles pour diriger sa barque vers le port du salut. Il dut lutter comme la plupart des hommes contre les tempêtes. Écoutez encore son directeur, le Père Joseph : « Il a conservé toute sa vie non seulement la première ferveur de son noviciat, mais encore la première grâce de son baptême; m'ayant fait deux confessions générales, je n'y ai pas remarqué qu'il ait offensé Dieu mortellement, par conséquent toute sa vie vierge, quoique au milieu des assauts du diable et de la chair. » Vous voyez que cette âme de saint connut les « assauts du diable et de la chair ». Que cet exemple soit pour vous un encouragement toujours.
Savez-vous, mes petits amis, que jeudi dernier nous étions au deux-cent-dix neuvième anniversaire de la mort du Frère Didace. C'est le 21 février 1699 que mourut, à l'Hôtel-Dieu des Ursulines des Trois-Rivières, le bon Frère Didace. Il mourut un samedi, comme il l'avait toujours
demandé à la Sainte- "\^ici'ge, muni des sacrements de l'Église, en répondant lui-même aux prières des agonisants. Parmi les témoins de cette sainte mort était un vieillard à cheveux blancs, qui devait finir lui aussi ses jours chez les Récollets. Ce vieillard, c'était le père lui-même du Frère Didace, M. Georges Pelletier, (i)
Le corps du Frère Didace fut inhumé dans l'église du couvent des Récolléts des Tr ois-Rivières.
Saviez-vous, chers enfants, que l'église et le couvent des Récollets des Trois-Rivières sont passés aux mains des Anglicans depuis les premières années de la domination anglaise au Canada ? C'est en 1762, je crois, qu'il plut à Sa Majesté britannique de s'emparer, en vertu du droit du plus fort, de l'église et du couvent des Récollets. De 1790 jusque vers 1820 ces édifices servirent de prison et de palais de justice, par décision de nos bienveillants vainqueurs. Aujourd'hui l'ancienne église des Récollets sert au culte protestant. Le Frère Didace repose toujours dans la même terre, parce qu'il plaît aux Anglicans de ne pas livrer ses restes aux catholiques qiVi les réclament.
Je voulais pourtant, mes cheVs enfants, vous raconter quelques uns des miracles opérés par l'in-
(i) La mère du Frère Didace était morte depuis plusieurs années.
tercession du Frère Didace, mais je vois bien que je n'en aurai pas le tempi Ils furent nombreux ces miracles et vous les trouverez, en grande partie, dans VHistoire des Ursulines des Trois-Rivières, aussi dans l'histoire du Frère Didace Pelletier, par le R. P. Odoric-M. Jouve, O. F. M.
En attendant, vous allez bien travailler, n'est-ce pas, à devenir des saints, et vous allez demander à la sainte Vierge qu'elle nous obtienne a canonisation du bon, du saint Frère Didace.
S3 février 1918.
La dispersion acadienne
On parle peut-être souvent devant vous de la vaillance du peuple belge, et de la cruauté allemande dans cette grapde guerre qui couvre les vieux pays de ruines et de sang. C'est vrai que l'héroïque Belgique a bien souffert et qu'elle doit souffrir encore longtemps, mais n'oubliez jamais en entendant ces tristes récits que, dans notre histoire nationale, il est un chapitre encore plus triste que tout cela. Ce chapitre c'est celui qui raconte le martyre du petit peuple acadieji.
En 1755, il s'est passé là-bas, du côté de la mer, vers le soleil levant, des choses comme le monde n'en a jamais vues, ni chez les sauvages, ni chez les peuples civilisés.
Les Acadiens, descendants de Bretons, vivaient paisiblement, aussi paisiblement que possible dans un temps de guerres continuelles, sur cette terre qui comprend aujourd'hui la Nouvelle- Ecosse et une partie du Nouveau-Brunswick. Modestes cultivateurs, ils trouvaient sur leurs fermes, avec une honnête aisance, le bonheur que donne la vie des champs. Les procès étaient rares chez eux; les difficultés se réglaient ordinairement devant les anciens ou devant les missionnaires. Charitables
ils allaient au devant des besoins de leurs pauvres; la misère profonde et véritable leur était inconnue. On ne voj^ait pas non plus chez les Acadiens des temps héroïques, de ces longues et interminables fréquentations de jeunes garçons et de jeunes filles, de ces fréquentations qui préparent fort mal le plus souvent au mariage chrétien. On se mariait de bonne heure en Acadie. Aussi dans Tannée 1755, dit l'abbé Ferland, malgré les malheurs qui, de temps en temps, avaient assailli les Acadiens, la population s'élevait déjà à dix-huit mille âmes.
En 1755, il y avait déjà quarante-deux ans que les Acadiens étaient sous la domination anglaise. Lors du traité d'Utrecht, en 1713, T Acadie avait été cédée par la France à l'Angleterre, et, entre autres choses, on garantissait aux Acadiens le libre exercice de la religion catholique. Oui, le libre exercice de la religion catholique était garanti, et cependant « sur une vingtaine de missionnaires qu'eurent les Acadiens, de 1713 à 1755, huit furent bannis et plusieurs autres jetés en prison. » (i)
Mais ce n'est pas tout. Par le fameux traité d'Utrecht, les Acadiens avaient reçu la permission de quitter la province dans l'espace d'un an. Savez-vous ce que firent les Anglais de ce côté-là
(i) Pèlerinage au pays cTÊvangéline, Casgrain, p. 7.3; Voir La race française en Amérique, par Desrosiers et Fournet; Acadia, par Richard. Acadie, par Henri d'Arles.
encore? Ils empêchèrent, par tous les moyens ])ossil)les, les Acadiens de s'en aller; ils avaient alors intérêt, voyez-vous, à les garder chez eux. Et durant tout ce temps-là, soyez bien assurés que nos frères les Acadiens furent des sujets loj^aux de l'Angleterre. Pourtant en 1755, les Anglais décidèrent de chasser de l'Acadie tous les Acadiens. Pourquoi donc ? Je vais vous le dire, mes petits amis. Les Acadiens étaient catholiques et d'origine française; puis ils possédaient de belles fermes et des troupeaux nombreux. En les chassant, leurs remplaçants devenaient propriétaires de champs fertiles et bien cultivés, et la terre acadienne se trouvait débarrassée de tout un peuple français et papiste. Il fallait donc expulser les Acadiens. L'heure de l'exécution venait de sonner. Les bourreaux ne firent pas défaut. Afin de mettre ces derniers plus à l'aise, Shirley, gouverneur du Massachusetts, disait à son compère Lawrence, gouverneur de la Nouvelle- Ecosse : « Tout scrupule doit disparaître »... Aussi les scrupules disparurent si bien de la conscience des bourreaux que les Iroquois les plus barbares eussent été loin d'imaginer un supplice semblable. Écrivez, mes petits amis, les noms de trois hommes qui furent les principaux instigateurs de la déportation acadienne. Écrivez-les avec votre encre la plus indé-
lébile, en demandant à Dieu pardon pour ces monstres. Écrivez : Lawrence, Winsloiv, Boscmren.
Ce que je vais vous raconter au sujet des habitants de Grand-Pré eut lieu, ne l'oubliez pas, en bien d'autres centres. Plus de dix mille Acadiens furent de la même façon brusquement arrachés à leurs foyers, (i)
A Grand-Pré, le colonel Winslovv somma les vieillards, "les jeunes gens, et jusqu'aux enfants mâles de dix ans de se réunir dans l'église, le vendredi, 5 de septembre 1755, pour recevoir certaines communications qu'il avait à leur faire de la part du gouvernement. A trois heures précises, quatre cent dix-huit Acadiens de tout âge étaient réunis dans l'église. Les portes furent alors fermées et gardées, et puis Winslow, « gros Anglais, joufflu, rubicond, avec des yeux à fleur de tête, » fit son apparition dans le chœur. Il venait donner connaissance à son auditoire des ordres qu'il avait reçus du gouvernement. Après avoir rappelé les bienfaits dont l'Angleterre avait comblé les Acadiens
(i) « Un certain nomlire de ceux qui restaient en Acadie cherchèrent leur salut dans les liois, ou se mirent sous la protection du gouvernement de Québec. Quelques centaines de colons seulement restaient de 15,000 ou 16,000 descendants des cent cinquante familles françaises émigrées en Acadie au cours des cent cinquante années de dcminaticn française.» La race française ni Amériqve, yar Desrosiers et Fournet, p. 140.
— I^eut-oii pousser l'hypocrisie plus loin ? — il (lit : « Je vais vous faire connaître les instructions et les ordres de Sa Majesté, qui sont que vos terres et vos maisons, et votre bétail et vos troupeaux de toutes sortes sont confisqués par la couronne, avec tous vos autres effets, excepté votre argent et vos objets de ménage, et que vous-mêmes vous devez être transportés hors de cette province.
« Les ordres péremptoires de Sa Majesté sont que tous les habitants français de ces districts soient déportés; et, grâce à la bonté de Sa Majesté, j'ai reçu l'ordre de vous accorder la liberté de prendre avec vous votre argent et autant de vos effets que vous pourrez emporter sans surcharger les navires qui doivent vous recevoir. Je ferai tout en mon pouvoir pour cjue ces effets soient laissés en votre possession et que vous ne soyez pas molestés en les emportant, et aussi que chaque famille soit réunie dans le même navire. . .
« Je dois aussi vous informer que c'est le plaisir de Sa Majesté que vous soyez retenus sous la garde et la direction des troupes que j'ai l'honneur de commander. »
Winslow termina son discours en les déclarant tous prisonniers du roi. . .
Pouvez-vous vous imaginer ce qui se passa dans les cœurs des pauvres Acadiens prisonniers dans l'église de Grand-Pré ?
Mais ce fut encore bien plus triste quand commença l'embarquement des prisonniers. On avait promis do ne pas désunir les familles. Eh bien, ce furent les jeunes gens, au nombre de 141, qui durent partir les premiers. Remarquez que beaucoup de ces jeunes gens n'étaient que des enfants de dix à douze ans. Ah ! quelle fut lamentable cette scène ! De l'église au lieu de l'embarquement il n'y avait pas moins d'un mille et demi. Les pauvres mères, les sœurs, les fiancées suivaient en pleurant, en gémissant, en criant des mots d'adieu à ceux qui s'en allaient. . . Et puis, les mêmes scènes se renouvelèrent quand arriva le tour des hommes mariés. A toutes les prières, les supplications, les soldats anglais répondaient en pointant leurs baïonnettes. Le premier embarquement avait eu lieu le 10 septembre, et le dernier eut lieu le 20 décembre. Dans l'intervalle les vieillards, les femmes, les enfants, les infirmes avaient dû s'embarquer aussi. Quelle journée que celle du 8 octobre ! La route qui conduisait à l'embarquement était véritablement la voie douloureuse. Des invalides, de faibles femmes chargées de fardeaux tombaient épuisés de fatigue; ils se relevaient devant les menaces et les baïonnettes. Puis, au moment de l'embarquement tous ces malheureux furent entassés pêle-mêle dans les navires. D'après la tradition, ce fut le 8 octobre que les
familles acadiennes eurent à subir le plus grand nombre de séparations. Soiigez-vous, chers enfants, à l'angoisse, au martyre de vos âmes si l'on vous envoyait dans des pays lointains, en vous arrachant des bras de vos mères?... Ajoutez à tout cela qu'on embarquait les pauvres Acadiens sans plus de cérémonies que s'il se fût agi d'un troupeau de bestiaux, sans aucun souci de leur santé, de leur vie même. Et les exilés furent disséminés dans le Massachusetts, la Pennsylvanie et le Maryland. On en conduisit dans d'autres États. Ces cargaisons humaines allèrent même jusqu'aux Antilles. Que de souffrances, mes chers enfants, sur toutes ces routes de l'exil ! Et puis ces souffrances durèrent si longtemps ! Je n'en finirais pas si j'entreprenais de vous dire un peu les cruautés sans nom qu'eurent à subir les pauvres Acadiens à bord des navires et sur la terre inhospitalière de l'exil.
Et quand le crime fut perpétré, on ne vit plus partout dans les riches campagnes de l'Acadie que la fumée qui montait au-dessus des maisons incendiées, les anhnaux des fermes qui s'assemblaient inquiets autour des ruines. Pendant les longues nuits les chiens de garde hurlaient sur ces scènes de désolation. Ah ! que c'est terrible la barbarie civilisée.
Mais, durant que les vainqueurs, installés en paix aux foyers déserts des Acadiens, moissonnaient les riches plaines d'Annapolis et de Grand-Pré, de Memramcook et du Petitcodiac, le petit peuple martyr, protégé par le Dieu des faibles et des humbles, se reconstituait tranquillement. Semant des croix sur sa route, il revenait, l'espérance au cœur toujours, vers la patrie d'origine, il revenait des États-Unis, de l'Est et du Sud; ou bien il s'arrêtait, dans son long et pénible pèlerinage, sur les côtés du Labrador, aux îles de la Madeleine, aux Antilles, dans la Nouvelle-Angleterre, dans l'île du Prince-Edouard. Notre province de Québec elle-même compte de nombreux descendants du peuple martyr. Saint-Jacques-de-l'Achigan, Saint- Grégoire, Nicolet, Yamachiche, Saint-Gervais et Saint-Charles, près de Québec, sont remplis d 'Acadiens. Voulez-vous que je vous donne des noms d' Acadiens ? Écoutez-moi. Landry, Le Blanc, Melançon, Vincent, Benoît, Brassard, Hébert, Boudrault, du Gas, Guilbault, Thibaudeau, Cormier, Doucet, Thériault, Roy, Comeau, Pelletier, Gaudet, Blanchard, Bourgeois, Martin, Robichaud, Trahan, Pellerin, Bellivaux, Clairmont, Charest. Ce sont des noms que vous connaissez déjà, n'est-ce pas?
A présent, mes petits amis, si vous voulez vous convaincre davantage que le bon Dieu protège ses
enfants qui l'aiment, et qu'il est plus fort que les hommes les plus méchants, songez que le petit peuple acadien est plus beau que jamais, qu'il est toujours français et catholique malgré tout. H grandit, grandit en nombre et en influence sous la garde de Dieu et de sa Mère, la Vierge de l'Assomption.
Vous vous souviendrez, n'est-ce pas, de cette page d'histoire, et quand on vous parlera du peuple acadien vous saurez que c'est un peuple martyr ?
7 mars 1918.
Vaillance et belle humeur des nôtres
Qu'ils étaient grands, qu'ils étaient forts, qu'ils étaient beaux nos pères, mes petits amis ! Ils étaient beaux dans la prière, beaux sur les champs de bataille, beaux à la charrue, beaux quand ils jetaient dans la terre sacrée de chez nous le blé du bon Dieu. Cette terre sacrée de chez nous, au prix de combien de fatigue, de combien de sang ils l'ont conquise, ils l'ont défendue ! Et cependant, à nous les petits-fils de ces preux, des gens arrivés d'hier osent dire que les Canadiens français sont ici des étrangers ! Ah ! ne souffrez jamais une pareille insulte, et si l'on vous demande de montrer vos titres vous raconterez l'incomparable histoire de nos pères. Vous parlerez de Louis Hébert et de tous ces braves « habitants » de chez nous qui ne reculèrent jamais ni devant la forêt, ni devant les Iroquois, ni devant les Anglais; vous parlerez de Champlain, de Maisonneuve, de Dollard, de Frontenac, d'Iberville, de la Vérendrye, de Montcalm; vous direz que nos missionnaires, nos découvreurs, nos guerriers ont été les premiers à planter la croix et le drapeau de la civilisation sur la terre canadienne; vous direz aussi que les femmes de chez nous, les premières femmes du monde, vierges
consacrées, épouses, mères ou fillettes vaillantes, ont été, après Dieu, les plus fermes appuis de nos pères. Vous direz tout cela crânement, en vous tenant debout, bien droits, le front haut.
Oui, mes chers enfants, ils étaient beaux nos pères ! Et quelle force ! Quelle grandeur ! Voj^ezles partir de Québec à la raquette, et faire cent cinquante lieues, au milieu des neiges et des glaces, pour aller surprendre l'ennemi; voyez-les encore marcher, à travers mille obstacles et durant trois mois, jusqu'à la Baie d'Hudson où MM. les Anglais ne les attendaient pas. Comme le poète a eu raison de dire que notre histoire est une épopée des plus brillants exploits.
Et nos pères ne se laissèrent jamais abattre par les épreuves sans cesse renaissantes. Au contraire, le nombre des ennemis et la gravité du danger excitaient leur courage, décuplaient leur valeur. Pour s'en convaincre il suffit de les suivre un peu depuis 1755 jusqu'à 1760, à l'heure oii le drapeau de France repassa les mers. Écrivez les noms du comte et du marquis de Vaudreuil, de Marin, de M. de Beaujeu, de Bougainville, de Bourlamaque, de Lévis, de Montcalm, et souvenez-vous que tous les Canadiens de ce temps-là furent des héros.
En 1755, M. de Beaujeu se prépare à la mort, en s'approchant de la sainte table avec une partie de ses soldats, puis engage la grande bataille de la
Monongahéla. Le capitaine tombe, mais la victoire reste aux Français. Ils étaient 250 Canadiens et sauvages contre 2,000 soldats anglais et miliciens des États-Unis. En 1756 c'est Chouaguen qui est pris et rasé par M. de Montcalni. Rigaud de Vaudreuil était là avec ses Canadiens et ses sauvages. En 1757, William-Henry est enlevé par les nôtres après six jours de siège. En 1758, c'est l'immortel Carillon. Ils a sont 3,600 contre 16,000.
■^PU^'^J^ Abercomby perd 5,000 hom-
mes; les Français en ont 377 tués ou blessés, don^ 37 officiers. Oh ! mes enfants, la belle bataille que celle-là ! C'est à propos de cette bataille que Montcalni écrivait à un de ses amis : « Quelle belle journée pour la France !. . . Ah ! quelles troupes, mon cherDoreil, que les nôtres ! je n'ai jamais rien vu de pareil. » Puis l'on se battait l'espoir au cœur et la chanson aux lèvres. Il fallait entendre nos Canadiens chanter la victoire de la Monongahéla, qu'ils appelaient la Malengueulée. Écoutez-les après Chouaguen :
Anglais, le chagrin t' étouffe, Dis-moi, mon ami, qu'as-tu?
Tes souliers sont en pantouffe.
Ton chapeau z'est rabattu, As-tu quelque maladie Que tu 7i'oses découvrir f Apprends-le moi, je t'en prie, Car je pourrais te guérir.
Une mauvaise pituite Qui m'a tombé sur le cœur M'assure que dans la suite, Je ne mourrai qu'en langueur.
N'as-tu pas quelque racine Qui puisse guérir mon mal ?
Fais-moi prendre médecine Sans aller à l'hôpital.
Si tu veux faire merveille, • Et te guérir comme il faut.
Tu prendras une bouteille De la poudre de Rigaud, Trente dragées de Montcalme, De V illier s vingt-et-un grains, De Ldgneris une dragme :
Tu guériras pour certain Ou tu crèveras pour certain, (i)
(i) Le Foyer canadien, Vol. o, p. 13.
Et ça continuait sur e train-là. On mettait tout en chansons : William-Henry, Carillon, etc., etc.
Nos pères cherchaient toujours le beau côté des choses. Leurs exemples nous disent bien haut qu'il faut lutter jusqu'au bout avec courage et gaieté, même quand tout semble perdu. Vous grandissez, vous allez devenir des hommes. Qui sait ce que vous réserve l'avenir? Il apparaît tant de choses à l'horizon ! Jetez-vous dès aujourd'hui entre les bras de la divine Providence, et n'oubliez jamais que la paix de l'âme est promise à la bonne volonté, et que ce bien-là l'emporte sur les trésors de la terre.
Oui, l'on se battait en chantant, et cependant la maladie faisait des ravages. Puis avec la maladie s'avançait le spectre de la famine. Dès 1757, à Québec on était réduit à quatre onces et même à deux onces de pain par jour. Le 26 février 1758, M. Doreil écrivait : « Le peuple périt de misère; les acadiens réfugiés ne mangent, depuis quatre mois, que du cheval et de la morue sans pain; il en est déjà mort plus de trois cents. Le peuple Canadien en est toujours réduit, ainsi que nous, au quart de livre de pain par jour. A l'égard de la viande, on oblige ceux qui sont en état d'en manger, de prendre moitié cheval à six sous la livre. Nos soldats sont à la demi-livre de pain par jour depuis
le premier novembre, trois livres de cheval, trois livres de bœuf, deux livres de pois et deux livres de morue par huit jours Ils prennent leur mal en patience. »
Nos pères souffraient patiemment, parce qu'ils souffraient pour la patrie, et parce qu'il voulaient garder chez eux le drapeau de France.
Ils souffrirent encore comme cela, plus que cela, jusqu'en 1760.
Comprenez-vous, mes enfants, pourquoi nous sommes chez nous ici, pourquoi nous devons être fiers de nos aïeux, aimer notre pays?
Vous reviendrez, n'est-ce pas, la semaine prochaine ? J'ai encore des choses à vous dire sur les derniers jours de la domination française chez nous.
14 mars 1918.
Carillon — Les Plaines d'Abraham — Sainte- FoYE — La fin de la domination