‹ En veillant avec les petits de chez nousChapitre 6 sur 7 · L.-H. La Fontaine · texte numérisé non relu

L.-H. La Fontaine

française eut en lui un chef merveilleux. Comme Napoléon. La Fontaine ne promena pas ses armées à travers l'Europe épouvantée, il guerroya sur un champ de bataille beaucoup plus restreint; mais il avait ce qu'il faut, je crois, pour gouverner un empire. . . Mes enfants, levez-vous tous et criez ensemble : « Vive La Fontaine, le Napoléon des Canadiens français, le-Napoléon qui ne versa jamais une goutte de sang pour faire valoir nos droits ! »

Louis-Hippolyte La Fontaine est né en 1807, et il fît ses études classiques au Collège de Montréal. Avocat en 1829, en très peu de temps il acquit une place éminente au barreau de Montréal. Dans la suite, La Fontaine ne cessa de grandir aux yeux de ses compatriotes. Savez-vous pourquoi ? La Fontaine avait beaucoup de talent, mais il était surtout un amant passionné de l'étude. Et puis, retenez bien cela, il n'eut jamais peur des contrariétés, du sacrifice. Aussi vous le verrez un jour au milieu de la tourmente politique, braver les coups des assassins, pour se rendre à l'appel du devoir.

La Fontaine fit ses débuts dans la politique, comme A.-N. Morin, sous la direction de Papineau. Lui aussi subit d'abord l'ascendant du grand tribun, et fut bien désolé quand éclatèrent les troubles de 1837-38. A l'instar de Papineau, de Morin, il réclamait les droits les plus légitimes des Canadiens français, mais, pas plus que ses deux compatriotes,

il ne voulait l'etïusion du sang. Ah ! quelle souffrance pour La Fontaine de voir les Canadiens tomber sous les balles anglaises, de marcher aux lueurs de l'incendie allumé sur le sol de la patrie ! Loyal autant que le plus loyal des Anglais, il est mis en prison avec plusieurs autres Canadiens. Il sort de cette prison, et voit monter les siens sur Féchafaud. Qu'ils furent sombres ces jours-là, mes chers enfants ! La Fontaine qui avait toujours demandé un gouvernement où nous pourrions jouir de nos privilèges de sujets britanniques, La Fontaine voit revenir le régirae militodrc. Ah ! quelle souffrance ! quelle souffrance ! Et puis, les Anglais, après avoir réfléchi longuement, décident de nous imposer V Union du Haut et du Bas- Canada, parce que cette Union doit, suivant leurs calculs, nous anéantir, (i) C'était une forme de gouvernement qu'on nous imposait contre toutes les règles du droit constitutionnel et de la justice la plus élémentaire. Pour vous convaincre de la vérité de ce que je vous dis, vous n'avez qu'à jeter un coup d'oeil dans votre manuel d'histoire du Canada. Entre autres injustices, on proscrivait l'usage de la langue française. On avait pris toutes les mesures pour nous faire écraser par l'élément anglais. Cette Union de I84O, avait été poussée

(i) Dix ans au Canada, Antoine Gérin-Lajoie.

surtout par des marchands anglais qui y trouvaient leur profit. En 1822 , c'étaient encore des marchands qui avaient travaillé le plus efficacement à nous perdre. Mes chers enfants, gardez-vous bien de l'amour désordonné de l'argent. Ceux qui aiment trop l'argent deviennent égoïstes et cruels. Ceci est vrai des peuples comme des individus, ne l'oubliez pas.

Le Bas-Canada et le Haut-Canada furent donc unis. Des Canadiens français intelligents prétendaient qu'on ne devait pas accepter cette forme de gouvernement; que l'accepter c'était un suicide pour notre race. La Fontaine, je vous l'ai dit, avait du génie, le génie surtout de la politique. Examinant jusque dans ses détails l'acte d'Union de 1840, il y vit toute l'injustice de nos ennemis; mais songeant à ce que les Canadiens français pourraient tirer d'un véritable gouvernement responsable, il se dit que. Dieu aidant, nous saurions bien l'emporter un jour. Et c'est à ce moment surtout que La Fontaine fut notre Napoléon. Le génie est plutôt dans la prévision que dans l'exécution.

Mais dans ce coup d'oeil sur l'avenir, La Fontaine avait vu se dresser des obstacles nombreux, des obstacles capables de décourager un autre homme que lui. . . Il a des convictions basées sur la réflexion et l'étude, il a du caractère, il aime son

pays; qu'est-ce qui pourra l'arrêter ? Il se lance sur le champ de bataille.

On lui offre des titres de ministre : il n'acceptera ces titres que le jour où la constitution anglaise aura le même sens au Canada qu'en Angleterre, qu'au jour où nous aurons le gouvernement responsable. L'usage de la langue française est proscrit par l'acte d'Union de 1840; La Fontaine n'en fait pas moins son « premier discours dans la langue de ses compatriotes canadiens-français » . Sir Allan McNab appelle les Canadiens français des « étrangers ». « Quoi ! les Canadiens français étrangers sur leur terre natale ! » . . . s'écrie La Fontaine. « Si ce n'eût été du courage des Canadiens français en 1775 et en 1812, les Canadas feraient aujourd'hui partie de la Confédération américaine, et l'honorable député ne serait pas ici pour jouer le rôle qu'il joue. » En 1849, La Fontaine propose d'indemniser les victimes de l'insurrection (1837- 38). La haine des fanatiques anglais se déchaîne en tempête. Les insurgés du Haut-Canada ont été indemnisés, mais peu importe. Le gouverneur Lord Elgin est insulté, il est assailli par une grêle d'œufs gâtés et de pierres, le parlement est incendié, la demeure de La Fontaine est assiégée, on en veut à la vie de La Fontaine. Et ces forcenés en révolte ouverte contre l'autorité de l'Angleterre, ces misérables qui ne reculent devant rien pour

a.ssouvir leur haine })nitale, ce sont les mêmes qui hier encore trouvaient cent fois mérités les châtiments terribles infligés aux quelques rebelles canadiens-français de 1837-38 ! Mais, mes chers enfants, si vous aviez vu La Fontaine durant ces jours de troubles, comme vous eussiez été fiers de votre chef ! Il est poursuivi par des assassins, il le sait, et cependant il ira jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il ait accompli tout son devoir. Aussi, après quelques années de batailles incessantes, de luttes ardentes toujoin-s conduites avec la plus grande habileté et la plus grande prudence, La Fontaine avait conquis à son pa^^s le véritable goiivernemetit responsable et les droits officiels de la langue française. Nous devons bien d'autres choses à La Fontaine, mais il n'est pas nécessaire que vous sachiez tout cela à présent.

Vous voyez donc que nous avons raison d'être fiers de notre La Fontaine, de notre Napoléon 1er. Quand vous serez grands, vous comprendrez encore mieux ce qu'il y eut de génie dans ce champion de notre race.

En attendant que vous aj'ez de la barbe au menton, souvenez-vous que cet homme merveilleux ne rougissait pas de sa foi. Comme il faisait un beau signe de croix avant de s'asseoir à la table des gouverneurs protestants ! Ecoutez plutôt ce

(lUc (lisait Mgr Boiirgct en prononçant l'oraison fuiH-'bro (lu grand C'anadicni :

« En so sentant frapjK' du coup qui allait l'enlever, il s'est avmé de ce signe de salut et a invoqué le nom de Jésus dont il est dit que quiconque invoque avec conviction ce nom béni sera sauvé. Il ne faut pas s'en étonner, car il se faisait une gloire de faire sur lui ce signe de salut, même à la table des gouverneurs, tout exprès pour c^u'on sût bien qu'il tenait à passer pour catholique. C'est aussi pour cette raison qu'il lui est arrivé de se prosterner en pleine rue, devant le Saint-Saci'ement que l'on portait publiquement poui' la conununion des malades. » (i)

Vous n'oublierez jamais ce nom-là, n'est-ce pas ?

30 mai 191 S.

(i) La Fonlaine, De Celles.

Georges-Etienne Cartier

Depuis quelques semaines nous avons vu sur la cheminée du Foyer : Uîiion de I84O. C'est le nom du gouvernement inventé par les Anglais comme vous le savez, pour anéantir les Canadiens français. Vous savez aussi pourquoi les Canadiens n'ont pas été anéantis. . .

Nous vivrons, c'est entendu, et peut-être plus longtemps que les fanatiques qui veulent nous détruire.

Nous possédons la Vérité, et aussi longtemps que nous conserverons intactes les traditions, la foi et la langue de nos pères, il n'y aura pas assez d'égoïsme,

d'ambition, de barbarie sur la terre pour nous faire disparaître. Est-ce qu'un jour on n'a pas dit que le peuple acadien était mort et enterré? Et cependant ... Le peuple canadien et le peuple acadien professent la même foi, parlent la même langue : ils vivront tous les deux.

L'Union de 1840 n'avait donc pas donné le résultat qu'en attendaient les Anglais. Aussi bien il vint un temps où les choses allèrent très mal, surtout parce que le Haut-Canada ne trouvait plus son compte dans ce gouvernement-là. De 1862 à 1864 il y eut, je crois, cinq administrations différentes. La machine ne pouvait plus fonctionner. Vous avez déjà vu une automobile qui ne veut plus marcher ? Eh bien, à l'époque dont je vous parle, l'automobile du gouvernement ne marchait plus. Alors les hommes des différents partis politiques se demandèrent ce qu'il y avait à faire; ils eurent des conférences où fut discuté le projet d'une Confédération des provinces du Canada. En 1867, cette union politique et commerciale était accompli, et nous étions sous la Confédération, forme de gouvernement qui nous régit actuellement. Mais ce n'était plus l'union seulement de deux provinces, comme en 1840. Les provinces de Québec (Bas- Canada), Ontario (Haut-Canada), Nouvelle-Ecosse et Nou veau-Bruns wick firent d'abord partie de la Confédération de 1867. Plus tard, le Manitoba, en 1870; la Colombie anglaise, en 1871; l'Ile du Prince-Edouard, en 1873; l'Alberta et la Saskatchewan, en 1906, entrèrent dans la Confédération.

Vous savez donc que nous vivons actuellement sous le gouvernement de la Confédération, et vous

comprenez un peu, n'est-ce pas, ce que c'est que cette Confédération de plusieurs provinces qui s'unissent pour se protéger mutuellement ?

Bien. . . Je vous ai donné ces renseignements, afin que vous soyez plus en état d'apprécier la carrière de Sir Georges-Etienne Cartier dont je me propose de vous parler ce soir. Cartier, mes petits amis, est un de nos plus illustres compatriotes, le digne continuateur de l'œuvre de Sir Louis- Hippolyte La Fontaine. Sans Cartier, la Confédération eût été impossible. Avec quel souci il veilla à ce que les droits de tous fussent sauvegardés, en particulier ceux de ses compatriotes !

Georges-Etienne Cartier naquit le 6 septembre 1814 à Saint-Antoine, l'une de ces belles campagnes qu'arrose le paisible Richelieu. De bonne heure il entra au collège des Sulpiciens, à Montréal. Là, Georges-Etienne se mit au travail et ne manqua pas d'arriver au succès. Vous savez, n'est-ce pas, que le travail et le désir de réussir importent plus dans les études que des talents brillants. En voulez-vous une preuve ? Georges-Etienne avait un de ses frères dans sa classe; ce frère était mieux doué que lui, mais ne possédait pas l'énergie, la ténacité du futur ministre, et à cause de cela Georges-Etienne devint un

grand lioiinnc, tandis que son frère est reste dans l'obscurité, (i)

Cartier fit son entrée dans la vie publique au milieu de la tourmente politique qui précéda les événements de 1837; puis quand les héros s'armèrent pour la défense de nos libertés, il se trouva à Saint-Denis et à Saint-Charles au milieu des soldats canadiens-français. Cartier était alors encore bien jeune; jien d'étonnant que son impétuosité l'ait entraîné jusque là. Comme Papineau, comme La Fontaine, comme Morin, il dut pour un temps se dérober aux recherches anglaises. Plus tard, Cartier, à l'instar de bien d'autres, comprit, en face des tristes réalités que pour nous, dans ces sortes de crises, la patience inspirée par l'honneur et la foi l'emporte sur toutes les autres armes.

Mais nos chefs politiques de cette époque, mes petits amis, avaient appris à bien connaître les Anglais, et usant des procédés constitutionnels appi'ouvés par les meilleurs légistes anglais euxmêmes, avec quelle vaillance, avec quelle supériorité ils ont réclamé une place au soleil pour les Canadiens français !

Entré en 1849 dans la politique, Cartier ne ressembla jamais à ces tristes et dangereuses nul-

(i) Centenaire de Cartier, chez Beauchemin. Voir aussi : Cartier par De Celles; La Confédération canadienne, par l'abbé Groulx.

lités qui croient que pour être bon législateur et bon gouvernant il suffit d'être député. Celui qui avait été un élève studieux au collège de Montréal, fut un modèle de travail dans la vie publique. Quinze ou seize heures de travail par jour, c'était dans ses habitudes. Aussi je vous promets que Cartier n'entreprenait jamais de discuter une question en chambre sans s'y être préparé. Et une fois préparé il ne reculait devant rien et devant personne. C'est relativement facile d'avoir de l'audace, quand à la suite de l'étude et de la réflexion on est maître de son affaire. Oui, Cartier eut de l'audace, et les Anglais reconnurent en lui bientôt leur supérieur. Et c'est à cause de cela qu'il força les plus fanatiques à baisser pavillon, à céder devant lui; c'est à cause de cela aussi qu'on vit une imposante phalange française se serrer autour de lui.

Et puis, ce qui ne contribua pas peu, j'en suis certain, à lui conquérir le respect des Anglais, au moins de ceux qui pouvaient apprécier la vraie grandeur d'âme, ce furent ses convictions religieuses étalées au grand jour. La Fontaine faisait un beau signe de croix à la table des gouverneurs anglais, Cartier, lui, disait en chambre : « Je suis catholique, et jamais cette chambre ni aucune autre Chambre, ni aucun pouvoir sur la terre, ne me feront renoncer à ma foi. Mes convictions reli-

gieiises sont inébranlables. » Quel bel exemple ! Il y a tant d'hommes, de nos jours, qui, au sortir de la maison, mettent en poche le drapeau de leurs croyances, et semblent demander pardon d'être nés catholiques !

Les Canadiens français ne devaient-ils pas avoir confiance en ce chef qui disait en 1864 : « Je ne souffrirai jamais que mes compatriotes, les Canadiens français, soient injustement traités parce qu'ils appartiennent à une race et à une religion différentes de celle du Haut-Canada. » Ah ! puissions-nous avoir toujours des chefs animés du même courage et du même patriotisme ! « Après tout, disait un Anglais, vous êtes attaché aux Canadiens français et qui sont-ils ?» — « Ce sont les descendants des Normands qui ont conquis l'Angleterre, » riposta Cartier.

Voulez-vous un autre exemple du sentiment de sa dignité devant les Anglais? En 1868, le gouvernement impérial accordait des décorations à Cartier et à J.-A. Macdonald, mais celle de Macdonald était supérieure à celle de Cartier. Savezvous ce que fit Cartier? Il refusa sa décoration, et cela parce qu'il ne voulait pas qu'il fût dit qu'un Canadien français ne valait pas un Anglais, c|u'on pouvait placer la province de Québec au second rang. Et la conséquence?... La conséquence fut que Cartier reçut à la fin une décoration supé-

rieiire à celle de Macdonald. Est-ce que ce trait là ne vous fait pas plaisir ?

Avec un homme comme celui-là pour protéger nos droits dans l'organisation de la Confédération, il y avait raison d'être tranquille pour les Canadiens français. Cependant, mes chers enfants, il faut bien que vous sachiez aujourd'hui que la Confédération n'a pas donné aux nôtres ce qu'elle leur promettait. . . Cartier, voyez-vous, était trop honnête pour prévoir tous les crimes dont peuvent se rendre coupables certains hommes qui se font gloire de déchirer les traités et d'ignorer la justice la plus élémentaire... Elle est si vraie cette parole : « Tant valent les hommes, tant valent les constitutions. » Depuis l'an de grâce 1867 il y a eu chez nous de prétendus défenseurs de la civilisation plus dangereux que les anciens Iroquois.

Mais je vois que l'aiguille de l'horloge court vers l'heure du sommeil. Pourtant il me resterait encore à vous dire bien des choses. Cartier s'est occupé de tout ce qui pouvait être profitable à la patrie, voyez-vous. Il le voulait si grand son cher Canada ! C'est lui qui disait dès 1835 : « Avant tout so^'ons Canadiens. »

Avez-vous déjà entendu chanter cette chanson composée par Cartier lui-même :

Souvent de la. (Irande Brdayne On vante et les mœurs et les lois; Par leurs vins, la France et VEspayne A nos éloyes ont des droits.

Admirez le ciel d'Italie, Louez l'Europe, c'est fort bien; Moi, je j)réjère ma patrie :

Avant tout je suis Canadien.

Un jour, on disait à Cartier : « M est

mort libre penseur. » — « Allons, réi)on-

(lit notre grand Canadien, il se trompait : un Canadien français doit être catholique. »

Catholique et Canadien toujours, Cartier mourut le 20 mai 1873, en bon chrétien.

Bonsoir, mes petits amis !

6 juin 1918.

Nos Zouaves PONTificAux

Non, VOUS n'avez pas oublié le combat du Long-Saut, non plus que la bataille de Châteauguaj'. Des petits Canadiens français qui savent un peu ce que nous sommes ne peuvent pas manquer de mémoire à ce point-là. Elles sont si belles les pages qui parlent de Dollard et de ses seize compagnons, de Salaberry et de ses trois cents braves Canadiens !

Ce soir, mes petits amis, je viens mettre devant vos yeux une autre belle page, une page héroïque. Mais je vous entends. . . « Est-ce que toutes les pages de notre histoire ne sont pas belles ? » Vous avez raison, vous là- bas, de faire cette question : elles sont toutes belles, en effet, les pages de notre histoire. Cependant comme il y a dans le ciel des étoiles plus brillantes que leurs voisines, il y a de même dans l'histoire de la patrie canadiennefrançaise des pages plus belles les unes que les autres. Vous me comprenez ?

Bien ! Laissez-moi commence)*, autrement je ne pourrais pas finir.

Cette page que j'étale devant vous, ce soir, elle a pour titre « Nos Zouaves )). Tout le monde voit bien, n'est-ce pas ?

Ah ! Ah ! Encore phisieurs qui ont des choses à se dire à l'oreille. . . Je devine : vous prétendez avoir déjà vu des zouaves? Ce sont peut-être des zouaves que vous avez vus, des zouaves qui aimeraient bien à se battre et à mourir pour le Pape, mais qui n'ont jamais été à Rome. Il y a d'autres zouaves, plus vieux que les vôtres, et qui sont allés à Rome pour défendre le Pape Pie IX. Vous comprenez qu'il n'en reste pas un grand nombre de ces derniers. Ça fait longtemps, voyez-vous, que les Canadiens sont allés défendre Pie IX. Ça fait cinquante ans. Ainsi ceux qui restent de ceux-là ne sont pas des jeunes gens, je vous assure.

Je vais vous dire pourquoi il a fallu aller défendre Pie IX. Imaginez-vous qu'un joiu- des ambitieux, des méchants décidèrent d'enlever au Pape ses possessions. Ils espéraient par là détruire son influence; et puis ils voulaient s'enrichir. L'amour des richesses, le désir de dominer ont fait bien du mal dans le monde ! Mais on avait peutêtre compté sans la belle vaillance des vrais enfants de l'Église. Oui, les enfants de l'Église, les « soldats du Pape » se levèrent et coururent à la défense de leur Père. Le 18 septembre 1860, Lamoricière se trouvait avec ses braves zouaves pontificaux sur le chemin des brigands et des usurpateurs; la bataille s'engagea à Castelfidardo. La vaillance fut écrasée par le nombre, le droit par là force.

Lamoricière fut vaincu. Mais Castclfidardo, mes petits amis, ça veut dire la jeunesse catholique, brave, magnifique dans la bravoure, ça veut dire le champ de bataille couvert du sang le plus pur de la France, de la Belgique, de l'Autriche et de l'Allemagne. Oh ! qu'ils étaient beaux ces jeunes gens tombés pour le Pape ! Qu'ils étaient beaux jusque dans la mort !

Oui, ils étaient beaux. Aussi ])ien quand le nom de Castelfidardo eut retenti dans nos églises et à nos foyers, quand les derniers malheurs du Saint-Père furent connus chez nous, le peuple canadien protesta vivement contre les violences de l'ambition et de l'orgueil; puis quelques années plus tard, au lendemiain de la victoire de Mentana (1867), ce fut un cri, un beau cri parti du cœur de notre jeunesse : « Nous irons, Dieu le veut ! » Le cri des Croisés de la Terre-Sainte venait d'éclater sur les bords du Saint-Laurent. Est-ce que d'ailleiu's deux des nôtres n'avaient pas versé leur sang déjà à Mentana? Et cette gloire d'avoir versé son sang pour le " Pape, en fallait-il davantage pour rendre jalouse toute la vaillante jeunesse de chez nous ?

Alfred La Rocque et Hugh Murray étaient tombés les premiers, tous voulaient les imiter.

'Durant qu'on organise un premier détachement Prendergast, Désilets et Hainault, de peur de man-

qiier une l)elle occasion de mourir pour le Pape, volent tous trois vers- Rome. Oh ! les heureux jours où les nôtres pouvaient dire en partant • « Nous allons combattre pour le Pape ! » Ils sentaient sur leurs épaules et dans leurs âmes autre chose que les chaînes d'un devoir impérieux; ils s'en allaient avec enthousiasme, avec amour combattre pour la mère-patrie par excellence, pour la cause de Rome, qui est celle du monde et de la religion.

Comme Dollard et ses compagnons ils se préparent dans la prière et le recueillement, nos zouaves pontificaux; leur drapeau dit bien ce qu'ils sont, car il porte dans ses plis cette devise sortie du cœur d'un zouave avec son sang : « Aime Dieu et va ton chemin. » Ils partent en souriant une dernière fois à leurs sœurs, à leurs mères qui pleurent; ils traversent les villes américaines, les villes du vieux monde beaux comme des héros d'épopée, mais simples toujours dans leur beauté. Longtemps après leur passage l'on croit entendre encore les cris inoubliables de Vive Pie IX ! Vive la France ! Vive le Canada ! Les poètes, les journalistes disent leur gloire. Le grand ^'euillot écrit : (( Il suffit de les voir pour reconnaître des gens de bien qui font une œuvre de bien. » Et "\'ictor de Laprade chante :

De nos jeunes croisés vous êtes deux fois frères, Marchez aux mêmes cris et clans les mêmes rangs, Faisant dire comme eux par vos œuvres guerrières : Quand Dieu frappe un grand coup, c^est par

\la main des Francs.

« Aux États-Unis, est-ce qu'on n'a pas fait de compliments à nos zouaves ? » dit la petite Annette, là-bas. Cette question me plaît. Il y a de la bonne curiosité là-dedans. Oh ! oui, ils en ont reçu beaucoup, dans les villes américaines, des «compliments, ma petite amie, nos zouaves. Mais savez-vous ce qui me fait le plus de plaisir en tout cela ? Je vais vous le dire. Écoutez : A Springfield, un Américain respectable par sa mise et ses manières s'approcha d'un zouave et lui demanda ce qu'il était et où il allait.

— Je suis du Canada, répondit le zouave, et je m'en vais à Rome, avec cent trente-cinq autres de mes compatriotes, m'enrôler sous les étendards du Saint-Père.

— Sans doute, répondit l'Américain, la prime d'engagement doit être foit élevée pour vous déterminer ainsi à tout quitter pour faire un si long voyage. Quelle est votre solde ?

— Nous allons à Rome, répond le zouave, à nos propres frais; nous ne touchons aucune prime d'engagement; nous apportons même au Saint-

Père de quoi subvenir à toutes nos dépenses. Nous allons combattre ]:)f)ur l'ordre et le salut du monde chrétien; qu'avons-nous besoin de prime et de solde ?

— Braves jeunes gens, que Dieu vous bénisse, reprit l'Américain, les yeux tout mouillés de larmes, (i)

Pauvre Américain, il apprit alors ce que c'est qu'un soldat canadien. Le soldat canadien possède une âme éprise d'idéal, et quand il se bat pour sa patrie ou pour sa religion, il est capable de tous les héroïsmes; peu lui importent ensuite l'or et les honneurs.

Mais j'allais oublier le petit incident de Marseille, en France. Imaginez-vous, mes enfants, qu'un Italien, ennemi de la cause pontificale, se trouvant à Marseille au moment du passage de nos zouaves, osa insulter leur drapeau. L'insulte lu; coûta cher. Le commandant Taillefer, avocat de Montréal et de taille extraordinaire, connaissait ses droits et possédait tout ce qu'il fallait povu- les faire respecter. Il vous empoigna l'Italien par le collet, le souleva comme un vulgaire gibier et l'agenouilla simplement devant le drapeau des zouaves. . . Les témoins de cette scène comprirent bien que les soldats canadiens seraient de solides défenseurs

(i) Le Canada cl les zouaves pontificaux, par E' Lef. de Bellefeuille, p. 143.

du Pape, et Taillefcr passa pour un hounne terrible, surtout auprès de la canaille.

Enfin nos zouaves arrivèrent à Rome. Je vous assure qu'ils furent bien reçus et que les gens les trouvèrent de leur goût. Le Saint-Père en les voyant s'écria : « Le Canada est une terre -privilégiée.)) Le lieutenant-colonel de Charette répéta à plusieurs reprises : « Ce sont de beaux hommes.)) Le cardinal Antonelli disait un jour à un évêque canadien auquel il donnait une audience : « Vous savez, Monseigneur, que ce qu'il y a de mieux dans l'armée du Saint-Père c'est le régiment des zouaves, et daris le régiment des zouaves, les meilleurs sont les Canadiens.)) (i) Pie IX les reçut comme un père reçoit ses enfants, avec toute la familiarité, toute la tendresse possible. Aussi, après avoir vu le Pape, les Canadiens s'écriaient : « Qu'ils viennent maintenant les garibaldiens ! » Les garibaldiens, c'étaient les ennemis du Pape, des brigands.

Etes-vous contents de ce que je viens de vous dire ? Ça fait plaisir, n'est-ce pas, d'entendre louer les nôtres, et ça encourage dans le bien?

(i) Les zouaves poniificaiu nicolêtains, par Mgr Gcriii : chapitre de l'Histoire du coUerje de Nicolet, par Mgr Douvillo.

Voir aussi : la Revue canadienne de 1870, p. 289; Nos croisés, par l'abbé Moreau; Nos zouaves, par l'abbé Groulx, dans VAction française de mars 1918.

Ah ! nos zouaves, ils furent vraiment admirables dans leur dévouement, dans leur esprit de sacrifice, ^'ous savez que nous avons fourni quatre détachements de zouaves. Ce n'était pas une bien o;rosse armée, mais elle comptait, parce que nos soldats soupiraient après l'honneur de mourir pour le Saint-Père. Et les fatigues, les jeûnes forcés, la mort elle-même n'étaient rien pour nos gens; ils voulaient avant tout le triomphe de l'Eglise. Que de lettres touchantes, que de traits édifiants dans cette histoire des Croisés du XIXe siècle ! Sav'ez-vous, mes enfants, quel fut le plus grand sacrifice imposé à nos zouaves durant les deux années qu'ils passèrent à Rome ? Ce fut de ne pouvoir mourir en défendant le Paj^e. Avec quel bonheur ils seraient tous tombés les uns après les autres pour le Saint-Père ! Comme l'ennemi eût lutté longtemps avant de les vaincre ces dignes frères de Dollard des Ormeaux et de tous les braves de chez nous !. . . En 1870, Rome est assiégée par les Piémontais. C'est le feu de la bataille, c'est peut-être l'heure du dévouement suprême. Qu'ils sont splendides alors nos zouaves !. . . Mais le Saint-Père se rend com.pte que ses enfants vont mourir inutilement; il envoie l'ordre de cesser le combat . . . Quelle épreuve pour nos zouaves ! « L'ordre venait du Saint-Père, disait l'un d'eux, il n'y avait pas à murmiu-er. Il est vrai que la

mort nous eût paru plus douce que la reddition de nos armes, mais nous devions Ivoire notre calice; nous l'acceptâmes avec le plus de résignation possible. ))

Croyez-vous, mes petits amis et mes petites amies, qu'on peut avoir du cœur et de la tête sans aimer l'Église et la Patrie canadienne-française? Ah ! qu'elle est belle, qu'elle est grande notre race ! Qu'il est beau, qu'il est grand le Vicaire de Jésus- Christ !

13 juin 1918.

Littérature canadiexxe

Debout, mes chers enfants, et disons ensemble : « 0 Canada, terre de nos aïeux, nous t'aimons bien fort ! En ces jours de malheur et de deuil, tu souffres, mais nous souffrons avec toi. Ah ! quand nous serons grands, oui, nous porterons vaillamment ton drapeau, le drapeau de la patrie.

Gare alors aux mécréants qui oseront insulter à la mémoii'e de nos missionnaires, de nos soldats, de nos fondateurs, à la mémoire de nos mères venues de France; gare aux mécréants qui s'attaqueront à nos institutions, à notre langue, à notre foi ! Nous voulons être avant tout Catholiques et Canadiens toujom's ! » Très bien ! Je suis content de vous. Et pour vous prouver que je suis content de vous, je vous laisse à décider de quel sujet je vais vous entretenir ce soir. Cinq minutes pour vous consulter. . . Ça fait cinq minutes . . . Des écrivains patriotes ? Vous voulez que je vous parle de nos écrivains

Oct-wt: Crémazie

patriotes ? Ah ! c'est qu'ils sont nombreux. Vous comprenez qu'il est bien difficile de tenir une plume canadienne-française sans chanter au moins un peu la Patrie. Aussi bien je ne ferai passer devant vous que quelques silhouettes, et très rapidement.

Qui faire passer d'abord?... Ecoutez cette histoire. Il y avait à Québec, vers 1825, un jeune Canadien c^ui commençait sa cléricature chez le notaire Archibald Campbell.

C'était un garçon de gi'ands talents qui n'avait pas fait d'études classiques, à cause de sa pauvreté. Il ne possédait pas les richesses de la terre, mais il avait le cœur bien placé, et il aimait son pays. Le bureau de M. Campbell était fréquenté par des jeunes clercs anglais qui ne perdaient pas l'occasion d'humilier le jeune clerc canadien-français, en méprisant sa race, en le traitant de fils de vaincu. Ils lui disaient du haut de leur grandeur que le peuple canadienfrançais était un peuple sans histoire. « Eh bien », répondit un jour notre compatriote, « notre histoire, je vais la raconter ! FA vous verrez comment

-X. Garneau (1809-1866)

nos ancêtres ont été des vaincus; et si une pareille défaite n'est pas aussi glorieuse qu'une victoire ! » Elle est belle cette réponse. Savez-vous qui la donna? Ce fut le grand historien national F.-X. Garneau. Ah ! il fallut travailler beaucoup et longtemps pour remplir cette promesse; mais un jour les Canadiens français purent mettre sous les yeux des Anglais capables de lire et de comprendre, la preuve irréfutable que nous avons une histoii'e, une belle histoire.

Un nom inséparable de celui de Garneau est celui de Ferland. Quel charmant homme que cet abbé Ferland ! Si vous aviez vécu de son temps il vous en aurait conté des choses intéressantes au sujet de notre histoire du Canada ! Il la connaissait si bien notre histoire ! Mais si vous aviez vécu dans ce temps-là je n'aurais pas le plaisir de causer avec vous aujourd'hui. . . Ne regrettons rien. N'empêche que nous avons deux beaux volumes d'histoire du Canada dus à la plume de l'abbé Ferland. Et c'est shnple, c'est intéressant. Dites bien à vos petites sœurs, puis souvenez-vous-

L'abbé Ferland (1805-1865)

en, que c'est d'un bout plus intéressant que des romans. . . Vous ne lisez pas de romans, n'est-ce pas? Défiez-vous même, mes petits amis, de la plupart de ces prétendus bons feuilletons publiés dans les journaux.

Mais en parlant des journaux, ça m.e rappelle un grand nom de chez nous. Au moment où Papineau, La Fontaine et Morin bataillaient en faveur de nos droits, Etienne Parent s'était, lui aussi, placé au premier rang de nos défenseurs avec sa plume de journaliste dont il avait fait une arme puissante. Patriote jusqu'au fond de l'âme et cependant modéré toujours, ne réclamant pour nous que ce qui nous était garanti par la constitution anglaise et les traités, il n'en fut pas moins mis en prison pendant l'hiver de 1837-38, avec d'autres Canadiens français. Comme vous le voyez, les Anglais se sont toujours montrés bien généreux à l'égard de nos pères. . .

Il y a un instant, je vous mettais en garde contre les romans, et je ne retire rien de ce que je vous

Etienne Pakent

ai dit. Les romans, mes enfants, le plus souvent tournent la tête et gâtent le cœur. Pourtant il en est quelques-uns que vous pouvez lire avec profit. Parmi les romans canadiens, qui ne sont pas nombreux, je mettrais volontiers entre vos mains les Anciens Canadiens, de M. de Gaspé, et Jean Rivard, de Gérin- Lajoie. Imaginez-vous que M. de Gaspé avait soixantequatorze ans quand il écrivit son roman. Dans ce roman-là il y a de la fantaisie et de l'histoire du Canada, mais la fantaisie n'est qu'une peinture des mœurs de chez nous à l'époque de la conquête du pays par les Anglais. Jean

Rivard a été écrit pour faire aimer la terre, et vraiment Gérin-Lajoie n'a pas manqué son but. Après avoir lu ces pages si calmes, si reposantes, il est impossible, quand on a du cœur et une tête sur les épaules, de ne pas se sentir attiré vers la vie des champs, puis de ne pas se sentir attaché davantage à la petite patrie. Le même Antoine Gérin-Lajoie composa, dès son temps de collège, la chanson Un Canadien errant, que votre mère a chantée bien des fois près de votre berceau, et que

De Gaspé (1786-1871)

nos chers soldats chantent aussi là-l^as en songeant à la patrie absente.

Et ce chant de l'exil fait passer dans mes souvenirs une figure bien chère à tous les Canadiens français, la figure, mes enfants, de notre poète

Octave Crémazie, mort loin de son pays. Vous avez déjà chanté « 0 Carillon...»

^'ous connaissez peut-être « Le \\eux soldat canadien » une autre pièce de Crémazie. Le vieux soldat soufïre sous ses nouveaux maîtres, et il espère toujours que les Français reviendront. Le soir, ap- ]:)uyé sur son fils, il se rend aux remparts de la vieille cité de Champlain et, scrutant l'hoi'izon, il répète tristement : « Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ? » En relisant cette pièce de Crémazie, mes chers enfants, il me semble voir les vieillards de demain assis près des remparts ou sur le bord des routes silencieuses ; comme le « vieux soldat » , ils souffrent, mais espèrent toujours voir revenir les chers petits conscrits de la grande guerre.

Antoine-Gérin Lajoie

Aiiuoz l)i(Mi Créiiiazic, mes petits ai)iis : il a tant aimé notre patrie et il a tant souffert !

Elle est assez longue la liste tle nos poètes patriotes. Parmi les disparus je crois bien que le plus célèbre est M. Fréchette, dont je vous ai déjà cité quelques vers. Les vers que je vous ai cités au sujet de la bataille de Châteauguay sont tirés, si j'ai bonne souvenance, de la « Légende d'un Peuple ». Dans ce recueil vous trouverez les plus belles pages de notre histoire mises en vers. M. Fréchette est un j^oète remarquable dont les Canadiens doivent se montrer fiers. Parce qu'il fut versé plus que d'autres dans l'art de faire des vers, l'histoire se souviendra peut-être plus longtemps de lui que de l'auteur du « Vieux soldat. »

Ah ! je pourrais vous faire faire connaissance avec bien des poètes de chez nous; mais j'ai promis d'être court, et je veux laisser les vivants en paix.

Qui parle là-bas de Vahhé Casgrain f... Ce n'était pas un poète l'abbé Casgrain. Non. Il n'en a pas moins rendu de grands services à l'histoire de notre pays, et je suis bien heureux qu'on me l'ait signalé. Nos frères acadiens, pour leur part, lui doivent beaucoup. . . Chère Acadie ! Elle a beaucoup souffert ! Et l'abbé Casgrain nous a fait aimer davantage cette glorieuse martyre. Il nous a fait aimer aussi la patrie canadienne-française avec ses légendes, ses pionniers, ses

missionnaires, ses soldats, ses écrivains, ses artistes. Saluez co nom-là avec respect et reconnaissance.

Savez-vous que je regrette presque d'avoir commencé cette course à travers nos gloires. Je me vois dans l'obligation de laisser de côté de grands noms, parce qu'il est tard. L'autre jour, l'un d'entre vous me faisait une réflexion qui m'a plu.

(( Moi, disait-il, il n'y a rien que je trouve beau comme un orateur et un soldat. )) En effet, ces hommes -là occupent une place à part dans les destinées d'une nation, et ils ont tout ce qu'il faut pour exciter l'enthousiasme des âmes gé- Jos.-Adolphe Chapleau néreuses. Aussi volontiers, (1840-1878)

ce soir, je terminerai ma

petite causerie en vous donnant deux noms d'orateurs célèbres de chez nous: Chauveau et Chapleau. Il y a déjà longtemps que le premier est disparu, mais certaines pages oratoires restées de lui sont encore lues dans les classes; elles aideront toujours à conserver la mémoire de ce Canadien qui fut vraiment orateur et l'un des hommes les plus ins-

triiits de son temps. Chapletiu, mes petits amis, est venu après Chauveaii, et il a laissé une réputation d'orateur comparable à celle de Louis- Joseph Papineau. Mais son éloquence était plus douce, plus harmonieuse que celle du tribun des temps héroïques. Comme dirait votre père ou votre grand-père, « c'était une musique qui pouvait vous tenir des heures enchaîné ».

Si je ne cite que ces noms, ça ne veut pas dire que nous comptions seulement deux orateurs. Oh ! non. Mais je crois bien, par exemple, que là sont les plus célèbres, avec Papineau, parmi nos disparus.

Au surplus, je mets de côté, dans ce concours, nos orateurs de la chaire : nos évêques, nos prêtres. Nous avons eu des orateurs remarquables dans notre clergé, vous ne l'ignorez pas. Vous n'ignorez pas non plus que l'éloquence de la chaire c'est la guerre à l'erreur, aux passions mauvaises sous toutes leurs formes. Le prêtre est donc le soldat du Christ. En admirant l'orateur et le soldat, n'oubliez jamais le prêtre. Mais je vous reparlerai peut-être de notre clergé, si vous continuez votre assiduité au Foyer pendant les vacances.

Admirez, aimez bien ceux qui ont apporté leur part de gloire à la Patrie, mes enfants; que votre am))ition soit de les imiter. Bonsoir !

20 juin 1918.

Voir: Biographies canadiennes, Casgraiu; Manuel d'histoire de la litt. canadienne-française, l'abbé C. Roy.

ÊvÊQUES canadip:ns

La semaine dernière vous avez vu passer dans notre cinéma quelques-uns de nos historiens, de nos poètes, de nos romanciers et de nos orateurs. Cette semaine, sans déranger nos appareils, nous allons simplement faire passer sur la « toile » des évêques de chez nous. Ils ne passeront pas tous, ce serait trop long; vous ne les verrez pas longtemps, non plus, pour que nous puissions en voir un plus grand nombre.

Vous souvenez-vous de ce grand évêque qui resta toute une veillée avec vous, il y a quelques mois, je crois?. . . Qui se souvient de Mgr Plessis? Allons! Y a-t il longtemps qu'il est mort?... Je suis content de vos réponses.

Je vous ai dit, il me semble, que Mgr Plessis avait obtenu la permission de diviser son immense diocèse. Connaissez-vous le nom de l'évêque choisi et envo3^é par Mgr Plessis à la Rivière-Rouge ? . . . Vous ne le savez pas. Regardez bien sur l'écran ou la « toile » de notre cinéma : Ah ! notre toile n'est pas assez longue. Vous ne voyez pas la tête du premier évêque de la Rivière-Rouge. Aussi, je dois vous dire, mes chers enfants, que Mgr Provencher mesurait six pieds et quatre pouces de

hauteur. Vous comprenez pourquoi récran ne suffit pas. Mais ce colosse ne faisait pas peur aux enfants, allez ! Il était si bon pour tout le monde. Mgr Provencher fut sacré évêque, aux Trois- Rivières, le 12 mai 1822. Missionnaire à la Rivière-Rouge depuis 1818, il retourna au milieu de ses ouailles avec le titre d'évêque de Juliopolis. » Vous comprenez que ce fut une grande affaire que l'arrivée d'un évêque au Nord- Ouest. La très grande partie de ces gens-là n'avait jamais vu, ni de près, ni de loin, un évêque. Commue ces gens-là étaient heureux.

• Mes chers enfants, l'évêque de la Rivière-Rouge n'avait pour cathédrale qu'une petite chapelle préparée par lui-même en 1818. Et puis, vous vous im^aginez bien que le tramway électrique ne passait pas devant sa porte. L'évêque missionnaire charroyait son bois; on le voj^ait derrière sa charge, marchant tranquillement, son chapelet à la main. Il travaillait, il priait, il catéchisait, faisait de longues et pénibles courses à travers son interminable diocèse.

Mgr Provencher

Ces courses apostoliques, elles étaient parfois terriblement difficiles. Écoutez celui qui fut le second évêque de la Rivière-Rouge et connut les rudes labeurs des temps héroïques de Mgr Provencher : « Je n'avais pas l'idée que des hommes pussent s'aventurer dans de pareils chemins », écrit Mgr Taché après un voyage par le chemin du Bois. . « Jamais grandeur ne fut plus embourbée que la mienne pendant les vingttrois jours qu'il me fallut mettre pour arriver à Pembina. Tous les jours, et bien des fois par jour, nous étions dans la boue jusqu'aux genoux, et dans l'eau jusqu'à la ceinture. »

Mgr Taché fut d'abord le coadjuteur de Mgr Provencher avant d'être son successeur. Arrivé tout jeune Frère Oblat, il n'avait pas inspiré tout de suite une grande confiance. En le voj^ant, Mgr Provencher ne put s'empêcher de dire : « On m'envoie des enfants; ce sont des hommes qu'il me faut. ))' Mais à l'œuvre on connaît l'ouvrier. Quelque temps après, le bon évêque écrivait : « Des Taché et des Laflèche, vous pouvez m'en envoyer sans crainte. » En effet, ces

Monseigneur Taché (1823-1894)

jeunes missionnaires, dont l'un devint l'évêque de Saint -Boniface, et l'autre l'évêque des Trois- Rivières, n'étaient certainement pas les premiers venus.

C'est en 1853 que momut Mgr Provencher. Ah ! cet évêque comme il était bon, comme il était humble, connue il aimait les âmes !

Son successeur ne man- ""^ "" quait pas des qualités né-

cessaires à la continuation d'ime telle œuvre. Il n'avait que vingt -sept ans quand il fut fait évêque, mais la vertu, la science, l'expérience des missions l'avaient bien préparé à ses sublimes fonctions. Savezvous comment on appelait, chezles sauvages, le P. Taché et son compagnon M.

Laflèche ? On les appelait « les hommes de la prière ». Comme Mgr Provencher, les jeunes missionnaires comprenaient bien que sans la prière c'est en vain que l'on travaille. Combien de fois, mes petits amis, n'aije pas rencontré Mgr Laflèche, le vieil évêque des Trois-Rivières, égrenant son chapelet dans jes rues de sa ville épiscopale ! Je crois bien

Monseigneur Laflèche

qu'il n'allait jamais à la ])romciiade sans avoir son chapelet à la main. Le i>liis grand orateur de son temps, qui nous dira toute l'éloquence qui lui venait de la prière ?

Cependant, après avoir prié longtemps, avoir catéchisé, le P. Taché et M. Lafièche trouvaient des loisirs pour étudier, pour cultiver la terre, pour faire la cuisine, confectionner des meubles, construire des bâtiments. Il fallait être capable de tout dans ces missions lointaines. Mgr Lafièche passa douze ans au milieu des sauvages; Mgr Taché, comme vous le savez, mourut évêque de Saint-Boniface.

Ces deux grandes âmes furent deux âmes sœurs, et elles cherchèrent toujours ensemV^le la plus grande gloire de Dieu. Dans une longue vie d'évêque, mes chers enfants, il y a des épreuves 1 ien lourdes parfois. Mgr Taché et Mgr Lafièche les connurent ces épreuves, et ils en partagèrent les douleurs, comme ils avaient partagé les souffrances de leurs jeunes années de missionnaires.

En 1890, les écoles catholiques étaient abolies, et les droits du français supprimé au Manitoba; en 1894, les spoliateurs de 1890 décrétaient la spoliation et la confiscation de toutes les propriétés acquises par les catholiques manitobains pour des fins scolaires. En fallait-il davantage pour faire saigner le cœur du grand évêque et du grand patriote

que fut Mgr Ta<'hc ? Écoutez, mes petits amis, un évêque qui souffre l^eaucoup : « Nous pouvons dire en toute sincérité (lue ce malheur torture notre âme et notre cœur plus c}ue tout ce que nous avons éprouvé de pénible dans notre vie ...» Le pauvre évêque écrasé sous le poids de la croix tomba malade. ]\Igr Laflèche, de son côté, écrivait, parlait avec sa plus merveilleuse éloquence, pour réclamer les droits de la minorité persécutée. Vous comprenez que cette cause leur était bien chère à ces deux vieux missionnaires. Ah ! c}ue l'injustice peut aller loin parfois ! Alalheur aux peuples injustes, aux peuples persécuteurs du Droit et de la Vérité ! C'est siu" la terre que sont punis les peuples coupables.

Et les deux champions eurent à supporter encore bien d'autres souffrances, je vous assure. Les vaillants soldats ne craignent pas le champ de bataille quand ils croient la justice menacée, mais ils reviennent souvent avec des blessures mortelles. Ce sont ces blessures, mes enfants, qui couchèrent dans la tombe le vaillant soldat du Christ, Mgr Taché. Voulez-vous savoir pour qui furent ses dernières pensées ? Écoutez le texte de son dernier sermon : « Laissez venir à mot les petits enfants. » Ses dernières pensées furent donc poiu- les enfants comme vous. Il mourut le 22 juin 1894. Quatre ans plus tard, son ami Mgr

Laflèche s'en allait vers Dieu à son tour, et disait à une sauvagesse du Manitoba résidant aux Trois-Rivières, qu'il n'avait jamais cessé d'aimer les chers enfants du Nord-Ouest. Ces deux grands évêques ont beaucoup aimé les enfants. Si vous aviez entendu les belles choses, toutes simples, qu'ils disaient aux enfants !

L'âme des enfants, ce fut aussi la grande préoccupation du successeur de Mgr Taché. Allons ! Quel est le nom du successeur de Mgr Taché? Quel est l'évêque qu'on appelle encore le « grand blessé de l'Ouest »? Ah ! vous l'avez reconnu, oui, c'est Mgr Langevin. Lui aussi, je vous assure, il a beaucoup souffert pour la cause des enfants, et je crois bien qu'il est mort épuisé par ses blessures. Un jour on alla jusqu'à vouloir arracher aux murs des écoles le crucifix, l'image du Christ Rédempteur. « Venez le prendre ! » s'écria le champion du Christ, le grand évêque. Et le Christ resta là pour veiller sur les enfants et les bénir.

Et la patrie canadienne-française mes enfants, comme il voulait que nous en soyons fiers ! Un jour, le grand archevêque interpelle un enfant d'école, un enfant de votre âge.

De quelle nationalité es-tu mon enfant?

— Canadien-français, répond le petit garçon, timide, en se levant.

— Non, pas comme cela, reprend l'archevêque, de cette voix qui fit courir sur tant d'auditoires le frisson de la grande éloquence. Droit, la main au front, dis maintenant : Canadien-français ! Mon enfant, quand on appartient à la première race du monde, on doit en être fier !

Vous n'oublierez jamais, n'est-ce pas, cette leçon d'un grand évêque et d'un grand patriote ?

Il y a déjà longtemps que nous parlons de nos évêques missionnaires. Il me resterait pourtant encore d'autres silhouettes à faire passer sur l'écran du cinéma. Ce ne sont pas des silhouettes de missionnaires, mais elles n'en sont pas moins intéressantes.

Votre grand 'mère a-t-elle déjà parlé devant vous de Mgr Bourget, l'ancien évêque de Montréal ? C'est le 8 juin 1885 que mourut Mgr Bourget. Ce nom d'évêque, mes chers enfants, vient se placer naturellement avec celui de Mgr Provencher, de Mgr Taché, de Mgr Laflèche. Le Canada n'a pas connu d'apôtres plus dévoués à la cause du Christ et de son Église que ces quatre saints évêques qui furent des frères d'armes et des amis.

Mgr Bourget a été l'homme de toutes les bonnes œuvi'es : fondateur de communautés religieuses, protecteur des vieillards délaissés, des orphelins, refuge des pécheurs, consolateur des

affligés, secours des pestiférés, champion des droits sacrés de l'Église; il a combattu toujours et partout le bon combat, en proie bien souvent à d'indicibles souffrances. Ah ! vous ne savez pas, vous, mes chers enfants, ce qu'un cœur noble et sensible peut souffrir au cours d'une longue vie !. . . N'oubliez pas que Mgr Bourget fut l'un des plus vaillants défenseurs des écoles catholiques, par conséquent des enfants de votre âge.

Encore une silhouette sur l'écran de notre cinéma, et ce sera tout pour ce soir.

Voyez - vous cette figure grave, ce maintien distingué? C'est bien le fidèle portrait du premier cardinal canadien, de son Éminence le cardinal Taschereau, archevêque de Québec.

Mgr Taschereau finit ses études classiques à l'âge de seize ans. Ça veut dire qu'il avait beaucoup de talent, et que le bon Dieu voulait le faire aller rapidement dans la carrière extraordinaire qu'il devait parcourir.

Comme Mgr Bourget, comme beaucoup d'autres prêtres, Mgr Taschereau, dès ses premières années sacerdotales, ne craignit pas de s'approcher

(les pestiférés de 1847, et de leur prodiguer ses soins les plus assidus et les plus tendres. Ce ministère qui faillit le conduire au tombeau, ne fut qu'un incident dans sa longue et laborieuse vie de prêtre et d'évêque. Professeur, direct ein-, supérieur au Séminaire de Québec, il

fut l'un de ces éducateurs dont le dévouement, la science, l'esprit d'apostolat laissent un souvenir ineffaçable dans un collège. Archevêque, cardinal, rien n'échappa à sa sollicitude pastorale. Il ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer au bonheur éternel et tempoi'el de ses ouailles. A l'instar de Mgr Laflèche, de nos évêques en général, après avoir donné les enseigne ments de l'Église, il prêchait la nécessité de la colonisation, de l'agriculture. Notre premier cardinal fut uii grand cardinal et un grand Canadien.

Il faudra pourtant pai'ler encoi-e de notre

clergé. Il a fait tant de choses ! ^^ • . ,^. ,

2i juin LOIS.

Le Cardinal Taschereau (1820-1898)

Monseigneur Grandin — L'Église chez nous

L'un d'entre vous me demandait hier pourquoi je n'ai pas dit quelque chose de Mgr Grandin, évêque missionnaire de Saint-Albert. Il m'a même assuré que sa maman lit souvent dans la famille, le soir, des pages de la vie de Mgr Grandin. Tant mieux, lui ai-je répondu : ça doit être Mgr Grandin, par le P. Jonquet, que vous avez à la maison. Si je n'ai rien dit, la semaine dernière de Mgr Grandin, c'est que j'avais décidé de ne faire passer sur « l'écran », ce soir-là, que des figures canadiennes-françaises. Mgr Grandin, vous ne le saviez pas, est né en France. Remarquez bien que cela n'est pas par mépris pour les Français de France, oh ! non; mais c'est simplement pour finir plus tôt mes causeries. Vouloir faire passer devant vous tous les dignes successeurs des Jogues, des Buteux, des Brébeuf, des Laval serait vous condamner à venir m'entendre encore bien longtemps. Les Français, mes petits amis, sont des grands missionnaires. Savez-vous que les cinq-sixièmes des missionnaires qui parcourent le monde en annonçant l'Évangile sont des missionnaires de langue française? Aussi, je vous assure que je suis heureux, ce soir, de faire entendre au Foyer le nom du

grand et saint évêqiie Mgr Grandin. Quand il mourut à Saint-Albert ça faisait quarante-huit ans qu'il était missionnaire au nord-ouest. Les catholiques et même les protestants le considéraient comme un saint. A tous ceux qui pourront trouver la vie de Mgr Grandin par le P. Jonquet je recommande particulièrement la citation d'une page de Louis Veuillot intitulée « L'Êvêque pouilleux », Ah ! mes chers enfants, c'est là que vous verrez ce que l'on peut faire pour le salut des âmes et la gloire de Dieu !

Et puis, cette page incomparable du grand journaliste français vous donnera une idée de l'existence pénible, et pourtant remplie de consolations, de nos missionnaires. Et vous comprendrez après toute la justesse de ces paroles de Veuillot, lorsqu'il eut entendu Mgr Grandin, « l'Évêque ppuilleux ».

« En l'écoutant, nous nous disions deux choses : premièrement, que l'Église catholique est toujours une grande faiseuse d'hommes; secondement, que ces hommes, que fait l'Église catholique, ne seront pas de sitôt Dieu merci, supplantés par ceux que font les hérésies. Ceux qui méprisent les délices matérielles seront plue forts que ceux qui les cultivent, iront plus loin, dureront plus longtemps. Ils sont même plus séduisants; ils touchent des cordes de l'âme plus élevées, plus vibrantes; ce

sont eux qui éveillent les pensées victorieuses, et qui allument les flammes triomphantes. »

Oui, mes petits amis, « l'Église est une grande faiseuse d'hommes », et c'est grâce à ses armées de missionnaires, de saintes femmes, si la civilisation a pu s'étendre rapidement sur le nouveau monde, comme une lumière, une chaleur bienfaisante. Elle a promené partout la croix du Rédempteur et fait entendre ses paroles de paix; elle a subjugué les peuples les plus barbares sans verser d'autre sang que le sien. Quelle belle lignée de héros depuis Jogues et Brébeuf jusqu'aux Pères Fafard et Marchand ! Vous savez que les Pères Fafard et Marchand fui'ent massacrés dans le nord-ouest, en 1885 ?

Mes petits amis, soyons-en fiers, nous appartenons à une grande race, à une race d'apôtres. La France chrétienne en nous donnant son sang nous a légué son amour des âmes : les pauvres sauvages qui vivent dans les glaces du pôle nord le savent bien; les infidèles de la Chine, du Japon, de l'Afrique le savent aussi.

Et toutes ces églises, ces belles paroisses qui sont l'ornement de la terre canadienne, à qui notre patrie les doit-elle ? Sans nos prêtres à l'âme ardente et désintéressée, sans nos communautés d'hommes et de femmes, que serions-nous devenus au milieu des tempêtes qui ont passé siu- le Canada

français? Ah ! oui, l'Église et l'âme de la France chrétienne nous ont fait vivre et grandir merveilleusement. Songez-vous à ces choses-là parfois, mes chers enfants?

Songez-vous aussi que sans le concours de l'Église nous fussions restés un peuple d'ignorants ? Je vous ai dit déjà que nos pères avaient eu des écoles au temps de la domination française. Sous le régime anglais ils en eurent aussi, malgré les persécutions, les injustices criantes des nouveaux maîtres. Quand je parle d'injustices criantes ce n'est pas sans motifs; car, mes enfants, durant les cent premières années de la domination anglaise, vous ne pourrez comprendre que plus tard ce que nos pères eurent à souffrir dans leurs écoles de la part du gouvernement. On voulait à tout prix faire des petits Canadiens français des Anglais et des protestants, voyez-vous. Nos pères n'avaient pas même le droit de disposer librement tle leurs propres deniers pour ce qui concernait l'éducation de leurs enfants.

Il s'est trouvé cependant des gens de notre temps pour reprocher son ignorance au peuple canadien-français. Que les hommes sont hj'-pocrites et cruels parfois ! Dieu merci, les Canadiens français, pris comme peuple, sont aussi instruits que les Anglo-Saxons qui font partie de la Confédération; mais c'est surtout à lem' clergé qu'ils doivent

cela et non aux organisations de l'école anglaise et protestante.

Et nos collèges classiques? Écoutez Etienne Parent dont je vous ai parlé il y a deux semaines : « Ces collèges sont autant de citadelles nationales où de généreux ecclésiastiques se dévouent à l'ingrat labeur du professorat, sans autre rémunération qu'une nourriture des plus frugales et un vêtement non moins modeste, tandis que d'autres aident à recruter l'armée nationale, en employant leurs épargnes à y maintenir une jeunesse intelligente, plus favorisée par la nature que par la fortune.

« C'est ainsi qu'il est sorti du peuple des hommes qui ont pris la place des déserteurs de mil sept cent cinquante-neuf, et qui ont fait qu'il y a un peuple canadien-français et que ce peuple pèse encore dans la balance des destinées canadiennes. »

Nous avons donc fourni des apôtres à l'Église, mes petits amis, et Dieu a récompensé ces beaux sacrifices en nous donnant une protection sans pareille dans notre Mère la Sainte-Église.

Je ne vous parle pas longtemps ce soir; mais il me semble que je vous ai dit bien des choses, des choses qui vous aideront à aimer la patrie et l'Église.

Bonsoir, mes chers enfants !

4 juillet 1918.

Les petits héros d'Ontario

Vous trouvez sans doute qu'il fait chaud pour venir au Foyer, et vous vous dites que durant les vacances on devrait vous laisser en paix. Je vais vous confier un petit secret que vous garderez bien soigneusement, n'est-ce pas, et ciui vous fera plaisir. La semaine prochaine nous aurons notre dernière réunion du Foyer. Après cela nous prendrons nos vacances tranquillement. Que pensez-vous de mon secret ?

Vous vous demandez de qui nous pourrons bien parler ce soir. Il vous semble que tout le monde a eu son tour. Pourtant je m'en voudrais si les petits Canadiens français de l'Ontario n'avaient pas leur petite soirée.

Sa,viez-vous, mes enfants, que les petits Canadiens français de l'Ontario ont beaucoup souffert pour la défense de notre belle langue française ? Saviez-vous qu'ils ont fait des choses merveilleuses en face de l'ennemi anglais et protestant ?

Des fanatiques voulaient absolument empêcher les petits Canadiens français de parler la langue de leurs mères; ils s'efforçaient d'imiter les Allemands qui naguère tentèrent de bannir le français des écoles de l'Alsace et de la Lorraine.

Mais les petits Canadiens français, des enfants comme vous autres, avisés par leurs parents, décidèrent que jamais on ne les empêcherait de parler français, pas plus qu'on ne les empêcherait de prier le Dieu de Jeanne d'Arc, de Champlain et de Frontenac. Vaillants petits champions ils se levèrent et chantèrent tous ensemble : « Catholiques et Français toujours ! » Ils chantèrent d'autres choses aussi que je vous dirai dans un instant.

Des fanatiques essayèrent donc d'empêcher vos petits frères d'Ontario de parler français, et pour cela ils envoyèrent des inspecteurs anglo-protestants avec la mission de voir comment les choses se passaient dans les écoles catholiques et canadiennes-françaises. Vos petits frères, afin de mieux faire comprendre aux inspecteurs qu'il convient de se mêler de ses affaires, vos petits frères décidèrent de quitter les classes à l'arrivée de l'inspecteur.

Au mois d'octobre 1912, les élèves des trois écoles de Casselman sont les premiers à retraiter devant l'inspecteur intrus. Ils ne seront pas les derniers. La besogne des inspecteurs se trouve par là considérablement modifiée. Des murs, des bancs, rien autre chose. ]\lais on rapporte que les inspecteurs du gouvernement préfèrent voir des élèves derrière les bancs et les tables. Les enfants de Saint-Eugène font comme ceux de Casselman; ceux de Rockland sont bien contrariés en constatant

le soir que M. l'inspecteur a pris le train sans venir à l'école. A Clarence Creek, les petits ordinairement timides, en apercevant l'espion salarié qui veut entrer dans leur école, sortent bravement, le regard clair, la tête haute.

Et c'est partout la même chose. Les petits soldats de la langue française sont admirables de politesse et de sang-froid devant l'inspecteur anglo-protestant; ils se retirent, leur catéchisme et leur grammaire française à la main. En 1913, c'est comme en 1912. Nos petits soldats seront toujours les mêmes.

Parfois la lutte est plus difficile. A Sarsfield, les portes sont fermées. Les petits soldats ne pourront donc pas sortir par les portes cjuand l'inspecteur anglo-protestant viendra faire son inspection. Non, ils ne sortiront pas par les portes, mais ils sortiront par les fenêtres. Les plus âgés sortent les premiers et reçoivent les plus jeunes dans leurs bras! En moins de cinq minutes, tout est fini.

A Haileybur}^ on veut empêcher les enfants de s'enfuir par l'escalier, mais il reste les échelles de sauvetage que les enfants connaissent bien. Encore une fois M. l'inspecteur anglo-protestant pourra questionner les bancs et les tables. Et durant qu'il fera sa besogne, les petits Canadiens français, eux s'en iront devant le palais de leur évêque catho-

lîque et patriote, et chanteront de leurs plus belles voix et de tout leur cœur.

(( 0 Canada ! terre de nos ateux,

(( Ton front est ceint de fleurons glorieux !

« Car ton bras sait porter Vépée,

« Il sait porter la croix !

« Ton histoire est une épopée

« Des plus brillants exploits;

a Et ta valeur de foi trempée,

(( Protégera nos foyers et nos droits. » (bis)

A Noëlville, c'est devant l'hôtellerie de M. l'Inspecteur que les petits Canadiens chantent 0 Canada, puis se dispersent en criant : « Vivent les Canadiens ! Hourra pour nous autres ! ))

A North-Cobalt, les enfants viennent de sortir en voyant M. l'inspecteur. Celui-ci, de sa voix la plus douce, les prie de bien vouloir rentrer. « Nous sommes sortis », répond le plus audacieux, « et nous ne rentrerons qu'après votre départ. »

A Paincourt, les enfants sont dehors, en récréation, à l'arrivée de M. l'inspecteur. Ces chers enfants sont bien embarrassés. L'un d'eux court chez jM. le curé pour demander ce qu'il faut faire. « Qu'est-ce que vos parents vous ont recommandé ?» dit M. le curé. • — « De sortir, » dit l'enfant. — « Eh ! bien, sortez. » — « On est dehors .» — «Alors,

restez-y. )) — « Est-ce que ça va suffire pour protester ?» — « Mais oui, mais oui. )) L'enfant retourne au milieu de ses compagnons, et leur fait connaître la réponse de M. le curé.

Et tous ces champions de la langue française, mes petits amis, ce sont vos petits frères. Demain, comme vous ils seront des hommes, et la patrie comptera sur eux comme elle comptera sur vous.

Oh ! aimez bien vos petits frères des provinces anglaises et des États-Unis; vous ne savez pas assez ce qu'il leur en coûte parfois pour conserver intact le trésor de leur langue et de leur foi. Que leur esprit de sacrifice, leur héroïsme vous aident à mieux aimer l'Église et la Patrie.

11 juillet 1918.

A consulter : Le Bulletin du Parler français,

La dernière causerie

Ce n'est pas sans émotion, mes chers enfants que je commence, ce soir, ma dernière causerie. Savez-vous que je m'étais accoutumé à venir vous voir toutes les semaines, — depuis quarante-quatre semaines, et, de penser que nous allons nous séparer, peut-être pour longtemps, ça me fait quelque chose au cœur. Vous avez été si bons, si sages, vous avez paru aimer si fort la Patrie et ses gloires.

Mais il est une espérance qui me console : j'espère ne pas vous quitter entièrement. Si nos causeries étaient mises en volume. . . En veillant avec les petits de chez nous et Pour les petites de chez nous ne seraient-ils pas les bienvenus dans vos petites bibliothèques? Durant les longues soirées d'hiver, à la maison, est-ce que les petites causeries d'histoire ne vous aideraient pas, vous et vos petites sœurs, à passer le temps utilement ? Et puis, à l'école, après avoir vu et revu nos découvreurs, nos missionnaires, nos saintes femmes, nos martja-s, nos soldats, nos pionniers, tous nos champions, est-ce que vous ne comprendriez pas mieux combien c'est un grand honneur d'être Catholique et Canadien français ?

Permettez-moi, mes enfants, de vous conter une histoire. Il y a quelques années, un curé canadien-français se trouvait à Genève, en Suisse. Traversant un jardin public, il rencontra sur sa route un gamin d'une dizaine d'années. — « Dans quel p&ys sommes-nous?», dit M. le curé — (( En Suisse ! mais vous ne le saviez pas ? » dit l'enfant étonné. — « La Suisse, c'est un paj^s inconnu, qui n'a jamais eu d'hommes célèbres? » poursuivit le curé canadien. — Il n'en fallut pas davantage pour faire monter le sang à la figure du petit patriote de Genève. — « Comment ? » dit l'enfant, en se redressant, et du feu plein les yeux, « vous n'avez jamais entendu parler de Guillaume Tell?»... Cette réponse indignée du petit Suisse de dix ans fit un grand plaisir au Curé canadien. Il se dit : aussi longtemps que la Suisse aura des enfants comme celui-là, personne ne pourra la réduire en esclavage, (i)

Mes petits amis, si quelqu'un d'Ontario ou d'ailleurs osait vous dire que la nation canadiennefrançaise est une nation de rien et qu'elle ne compte pas de grands hommes, que f eriez-vous ? . . . Quelle belle leçon d'histoire et de dignité ne pourriez-vous pas donner à ceux qui ne vous connaissent pas, ou

(i) Voulez-vous connaître le nom de ce curé canadienfrançais? C'est M. l'abbé Pierre Jutras, curé actuel de La Baie-du-Febvre, un patriote, mes enfants.

ne veulent pas vous connaître ! Malheureusement ceux qui mettent aujourd'hui votre patriotisme à l'épreuve sont bien différents du vaillant Curé canadien-français dont je viens de vous parler.

En attendant, n'oubliez pas que l'éducation patriotique la plus complète est celle qui nous vient de la Religion. Si l'on retranchait de notre histoire nationale les pages écrites par l'Église ou sous son inspiration, que nous resterait-il ?

Demain vous serez des hommes; vous serez aussi des chrétiens fervents, c'est entendu. Et vous grandirez chaque jour avec la suprême ambition d'être quelqu'un dans le monde, pour la plus grande gloire de Dieu.

Vous chercherez toujours et partout la Vérité, dans les sentiers de l'honneur et du devoir, et vous aiderez vos frères à fuir le mensonge. Pourriez-vous autrement rester dignes de nos pères?

A l'exemple de Châmplain, de Jean Nicolet, de Maisonneuve et de tant d'autres, vous lirez souvent l'évangile et la vie des saints.

Au matin des lourdes tâches, sur les champs de batailles ou ailleurs, vous vous souviendrez de Dollard des Ormeaux et de M. de Beaujeu à genoux à la table sainte. Le Dieu de l'Eucharistie, c'est le Dieu des armées.

Vous vous souviendrez aussi que les plus belles victoires sont celles que l'on remporte sur soi-

même, car « celui qui s'est vaincu, rien ne le vaincra, ni les éléments, ni la fortune, ni le péché, ni la mort. . . »

Et ces victoires, plus belles que celles des grands capitaines sur les champs de bataille, vous les remporterez en fuyant l'ami corrompu, le livre impie et corrupteur, le tableau impudique et l'image obscène, en fuyant toute société légère ou mondaine, capable d'énerver votre volonté et de troubler votre cœur. Vous remporterez sûrement des victoires merveilleuses par le travail, l'obéissance, la prière, la fréquentation des sacrements.

Ces combats, mes chers enfants, il vous faudra les soutenir demain, après-demain, toujours, jusqu'à la fin de votre vie. La vie de l'homme est un combat continuel, un sacrifice de tous les instants. Le sacrifice, apprenez donc dès maintenant à le pratiquer. C'est le sacrifice qui procure le plus de bonheur sur la terre; c'est lui qui donne la paix au moine dans sa cellule, le sourire à la vierge du cloître; c'est lui qui fait naître les grandes œu\Tes et les grands peuples; c'est lui qui ouvre les portes du ciel à l'âme chrétienne.

Il n'y a pas longtemps, une fillette allait

mourir. Elle appela son petit frère et lui dit ces

paroles que vous garderez bien pour vous-mêmes :

'(( N'oublie jamais qu'au moment de la mort on

ne regrette pas d'avoir fait des sacrifices pour le bon Dieu. Fais beaucoup pour le bon Dieu...»

Et je vous dis ces choses, mes enfants, parce que je suis prêtre et que vous êtes chrétiens; je vous les dis aussi parce que prêcher le patriotisme aux petits Canadiens français, sans prêcher la doctrine de l'Église, c'est perdre son temps.

Vous aimerez donc beaucoup votre pays, mais vous aimerez avant tout et par-dessus tout Jésus et son Église. N'est-ce pas, du reste, ce que vous ont enseigné Jacques-Cartier, Louis Hébert, Mgr de Laval, Dollard des Ormeaux, tous ces pionniers, ces martyrs, ces chefs de la race, dont les noms sont gravés pour toujours dans vos âmes d'enfants?

Encore un mot, et je vous dis adieu. Bientôt vous ne serez plus des enfants, et vous quitterez votre mère, votre père, vos frères, vos sœurs, la maison qui abrite aujourd'hui votre heureuse enfance; vous irez peut-êti-e bien loin de la petite patrie, peut-être loin de la grande patrie. Oh ! alors, mes petits amis, promettez-moi donc que vous relirez souvent votre catéchisme, l'évangile, et puis, autant que possible l'histoire sainte, l'histoire du Canada et la vie des saints. Aux heures sombres, de lassitude, de découragement, d'écarts peut-être, comme ces livres vous apporteront des lumières, des forces, du courage ! Ils feront passer devant vous tout un monde de souvenirs

ensoleillés, vous attireront vers le Dieu de votre mère et des petits enfants; ils ouvriront devant vos regards des horizons plus larges et pleins d'espoirs; ils vous rendront capables de toutes les vertus et de tous les héroïsmes.

Bonsoir, mes petits amis, mes petites amies ! Priez pour moi.

18 juillet 1918.

Table des matières

PAGE

I Jacques Cartier 11

II Champlain 16

III Louis Hébert 22

IV Le Frère Pacifique Du Plessis 27

V Premiers missionnaires — -François Mar-

guerie Godefroy de Normanville 31

VI Quelques apôtres — Jean Nicolet .... 36

VII François Hertel 43

VIII Membertou, Nenaseoumat, Andehoua,

Negabamat, Garaconthié 47

IX Montmagny 54

X Maisonneuve 59

XI Les PP. Isaac Jogues et Antoine Daniel 66

XII Les PP. Garnier et Chabanel 71

XIII Le Père Anne de Noue 77

XIV Les PP. de Brébeuf et Gabriel Lalemant 83 XV Le Père Buteux 89

XVI Pierre^Boucher 95

XVII Dollard et ses compagnons 101

PAGE

XVIII Monseigneur de Laval 108

XIX Jean Talon et Frontenac 115

XX Le Père Marquette 123

XXI La Patrie — Iberville 129

XXII Au "Boulevard Turcotte" — La Vê-

rendrye 134

XXIII Maîtres d'école d'autrefois 140

XXIV Le Frère Didace Pelletier 148

XXV La dispersion aeadienne 157

XXVI Vaillance et belle humeur des nôtres. ... 166

XXVII Carillon — • Les Plaines d'Abraham — Sainte-Foye — La fin de la domination française 172

XXVIII Régime militaire — Gouvernement

civil absolu 181

XXIX Gouvernement législatif — Bravoure

et loyauté des nôtres 188

XXX Souffrances des Canadiens — Constitution de 1791 — Joseph Papineau —

Notre langue 195

XXXI Pierre Bédard 201

XXXII Monseigneur Plessis 207

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