‹ En veillant avec les petits de chez nousChapitre 5 sur 7 · RÉGIME MILITAIRE — GOUVERNEMENT CIVIL ABSOLU · texte numérisé non relu

RÉGIME MILITAIRE — GOUVERNEMENT CIVIL ABSOLU

La semaine dernière nous avons été témoins des efforts de nos pères pour conserver le drapeau de la France au Canada; nous avons vu nos soldats épuisés, sans munitions, sans pain, écrasés par le nombre, capituler à Québec et à Montréal. Jamais un peuple ne pourra faire plus que nous avons fait pour la défense de la patrie.

Oui, mes enfants, nos pères consentirent à voir les couleurs d'Angleterre remplacer celles de France. Mais c'était moyennant certaines conditions : le libre exercice de la religion catholique devait être sauvegardé, ainsi que les propriétés des Canadiens. Sans ces conditions-là acceptées par les Anglais, la bataille n'aurait certainement pas été finie. . . Et puis, les Canadiens, en passant sous la domination anglaise, avaient droit aux piivilèges des sujets britanniques ordinaires; ils n'avaient pas consenti à se soumettre à l'autorité du roi d'Angleterre pour devenir les esclaves des Anglais, ils étaient trop braves et avaient l'âme trop haute pour cela.

Cependant, au lendemain des capitulations de Québec et de Montréal, nos pères vécurent sous le

régime militaire, c'est-à-dire qu'ils eurent pour les gouverner et pour les juger des militaires. C'était l'abolition de leurs tribunaux, de leurs juges naturels, c'était le bouleversement de leur vie ordinaire. Aussi, les Canadiens en gens de bon sens qu'ils étaient, tout en respectant le drapeau d'Angleterre, ne firent pas grand cas, je vous assure, de ces juges nouveaux qui portaient des éperons. Occupés tranquillement à réparer les désastres de la guerre chez eux, ils se livrèrent à l'agriculture; et quand il survenait des difficultés à régler, ils s'en rapportaient au jugement de leur curé ou des notables du lieu. De cette façon, mes enfants, il arriva ce qui devrait toujours arriver : la loi à la mode fut la morale de l'Évangile. Les gens de chez nous comprirent plus que jamais que le meilleur ami du peuple c'est le prêtre.

Le régme militaire dura trois ans. Durant ces trois années-là nos pères espéraient toujours que le Canada serait rendu à la France. Ce fut une grande déception quand ils apprirent que la France nous avait cédés pour toujours à l'Angleterre, par le traité de Paris du mois de février 1763. Ils avaient bien raison de se désoler en songeant à ce qui venait de se passer à Paris. Que de souffrances, que d'humiliations les attendaient !

Après le traité dont je viens de vous parler, l'Angleterre commença par démembrer le Canada.

Démembrer leur territoire c'était priver nos pères des avantages natm'els que leur offrait l'étendue du pays. Du territoire on passa aux lois. Les lois françaises furent abolies. Pourtant la conservation de leurs biens et de leurs privilèges avait été garantie à nos pères, et sans les lois françaises cette conservation n'était plus garantie, faute d'une protection efficace. Puis, comme sujets de l'Angleterre, les Canadiens avaient droit à un parlement où leurs députés devaient les protéger et les défendre. Le roi déclara qu'il n'y aurait pas d'assemblées de représentants jusqu'à nouvel ordre. On alla plus loin. Imaginez-vous qu'on voulut faire jurer les Canadiens qu'ils ne croyaient plus à l'Eucharistie, ni au saint sacrifice de la messe; on voulut les empêcher d'invoquer la sainte Vierge et les saints. Pourtant c'était une chose entendue dans les traités qu'on respecterait la religion catholique. . . Le gouverneur Murray était protestant, mais il avait appris à connaître nos compatriotes, à les aimer même, et il n'osa pas exiger d'eux des choses impossibles, surtout au sujet de la religion. Il leur rendit aussi, en partie du moins, l'usage des lois françaises. Il faut bien ajouter que M. Briand, le grand vicaire de Québec et le futur successeur de Mgr Pontbriand, avait pour Murray de grands ménagements. Ça ne veut pas dire, mes petits amis, qu'il fallait être sans défiance à l'égard du gouverneur. . .

Et puis, Murray avait un bien triste entourage ! Des marchands de réputation perdue, des cabaretiers crapuleux composaient la majorité des Anglais de chez nous. Et quoiqu'ils fussent environ 500 sur une population de 69,275 habitants, ils occupaient toutes les charges. Le juge en chef avait été tiré du fond d'une prison; il ignorait complètement la langue française et le droit civil. Vous pouvez penser si c'était facile pour les nôtres d'obtenir justice devant un juge de cette espèce. Il suffisait d'être anglais et protestant pour occuper un poste d'honneur et lucratif; mais il fallait être anglais et protestant. Et cependant, souvenezvous toujours que la France en nous cédant à l'Angleterre ne nous avait pas abandonnés comme des esclaves vendus sur les marchés. . . Mais, en ce temps-là, comme aujourd'hui, il y avait des gens qui croyaient que le droit du plus fort peut légitimer toutes les injustices et toutes les barbaries. . . Murray lui-même qui désirait pourtant, dans le fond de son âme, faire de nous des protestants, se plaignit amèrement en Angleterre des gens qui l'entouraient. Il les appelait « les fanatiques les plus cruels, les plus ignorants, les plus rapaces qui aient jamais existé »... (i) Vous voyez qu'il n'était pas tendre pour ses compatriotes.

(i) L'Église du Canada, après la Conquête (1760-1775), par l'abbé Auguste Gosselin. p. 135.

Afin de se conformer à une partie de ses instructions, Murray convoqua, pour la forme, une assemblée des représentants du peuple. Nos pères, je vous l'ai dit, avaient droit à cette assemblée des représentants du peuple, parce qu'ils étaient sujets britanniques, mais ils avaient droit aussi à ce qu'on respectât leur religion. Et savez-vous ce qu'on exigeait des Canadiens pour être représentants ? On exigeait ce dont je viens de vous parler : de ne plus croire à l'Eucharistie, à la sainte messe, de renoncer à l'invocation de la sainte Vierge et des saints. Ce qui revenait à dire que messieurs les Anglais, « les fanatiques les plus cruels, les plus ignorants, les plus rapaces qui aient jamais existé », seraient les seuls capables de représenter le peuple au parlement. Murray comprit que ça n'avait pas de sens commun. L'assemblée ne siégea pas. Ah ! si vous aviez vu la mauvaise humeur des Anglais ! Ils écrivirent à Londres et firent si bien que Murray fut rappelé en Angleterre. C'est en 1766 que ce gouverneur quitta le Canada, et il n'eut pas de peine à faire reconnaître là-bas qu'il avait agi suivant les règles de la justice et de la raison. Mais il ne revint pas chez nous.

Murray fut remplacé par Guy Carleton qui, comme son prédécesseur, se montra l'ami des Canadiens ! Carleton ne tarda pas à constater que les nôtres avaient souffert des injustices crian-

tes, et qu'il était urgent d'apaiser les esprits. Aux instructions intolérantes et vraiment iniques qu'il avait reçues de la Cour d'Angleterre, il donnait le sens le plus favorable aux Canadiens. Enfin vint un temps où l'Angleterre comprit qu'il lui fallait se souvenir un peu plus des engagements qu'elle avait contractés lors des Capitulations de Québec et de Montréal et du traité de Paris. Elle voulut user d'une politique plus douce à l'égard des Canadiens. Elle commença par suspendre l'exécution des instructions royales ordonnant d'expulser du pays tous les habitants qui refuseraient de prêter le serment du test, ce fameux serment qui consistait pour un catholique à renier ses croyances à l'Eucharistie, etc. Je vous ai dit déjà ce qu'était ce serment. Les bonnes raisons ne manquaient pas à l'Angleterre pour nous rendre justice, mes petits amis; cependant sans la révolution américaine qui fit craindre à nos nouveaux maîtres de nous perdre, il est permis de croire que la persécution et l'exploitation auraient suivi leur cours, (i) Mais la Providence veillait sur nous. Pour s'assurer de notre fidélité, l'Angleterre consentit à nous donner une partie de nos droits de sujets britanniques. Depuis 1763, nous avions eu le gouvernement civil

(i) Histoire du Canada, de Garneau.

Voir aussi De la liberté religieuse en Canada, de Pagnuelo.

absolu; en 1774 l'Acte de Québec nous fut accordé. Vous voirez dans vos manuels d'histoire du Canada ce qui nous était rendu par cet Acte de Québec.

J'ai voulu, mes petits amis, vous raconter brièvement ce cjui s'est passé au commencement de la domination anglaise chez nous, afin de vous faire mieux comprendre que les combats n'étaient pas finis pour nos pères. Après les luttes pour la défense du territoire, ce furent les luttes pour la défense de nos droits les plus sacrés. Les héros survivants de Carillon et de Sainte-Foye durent être contents de leur race. Nos pères luttèrent donc vaillamment, sans oublier de rester loj^aux à l'Angleterre; ils luttèrent sous la haute direction du clergé qui ne cessait de leur indiquer le chemin du devoir et de l'honneur.

S8 mars 1918.

Gouvernement législatif — Bravoure et

LOYAUTÉ des NÔTRES

Je vous disais l'autre jour, qu'en 1774 l'Angleterre nous donna VActe de Québec. Cela signifie simplement que nous recevions alors une nouvelle forme de gouvernement, un gouvernement plus acceptable que les deux précédents. Vous souvenez-vous des noms sous lesquels sont désignés les deux premiers gouvernements de la domination anglaise chez nous?... Qui s'en souvient?... Je vais vous le dire encore une fois. Le premier s'appela le régime inUitaire, et il dura de 1760 à 1763; le second, qui dura de 1763 à 1774, s'appela le gouvernement civil absolu. Et puis, durant que nous sommes en frais de nommer les gouvernements, ajoutons que VActe de Québec est aussi conu sous le nom de gouvernement législatif. Ce dernier dura de 1774 à 1791.

Le gouvernement législatif offrait moins d'inconvénients pour nos compatriotes que les deux précédents, mais ce n'était pas encore la perfection, c'en était loin. Je vous dirai peut-être tout à l'heure c* que les Canadiens eurent à souffrir sous ce gouvernement. En attendant, je veux faire passer rapidement sous vos j^eux quelques silhouet-

tes de braves, de ces braves de chez nous qui n'auront probablement jamais de statues, et qui rendirent cependant de fameux services à l'Angleterre.

Êcoutez-moi bien. Dans ces temps dont je vous parle les Américains, nos voisins, n'étaient pas encore indépendants de l'Angleterre. Ce n'est que depuis 1783 qu'ils ne sont plus obligés de reconnaître l'Angleterre pour leur maîtresse. Mais avant 1783, je vous assure qu'il y en a eu des batailles entre les Anglais des colonies américaines et les autres xA.nglais. Ce qui mit la discorde entre eux ce fut l'ambition de l'Angleterre qui voulait Retirer le plus d'argent possible des Américains au moyen des impôts et les prétentions des Américains qui disaient à l'Angleterre : Nous n'avons pas de députés dans vos parlements, par conséquent vous n'avez pas le droit de nous faire subir vos impôts, pour avoir notre argent. . . Ils se battirent à bien des places; et les Américains auraient bien aimé à gagner nos pères à leur cause. Ces bons Américains n'aimaient pas la religion catholique, ils avaient même reproché déjà à l'Angleterre sa tolérance à notre égard; mais, d'un autre côté, ils savaient bien que les Canadiens étaient des braves 3t que, sans \eh armes canadiennes, l'Angleterre ne pouvait pas conserver le Canada. Les Canadiens se demandèrent ce qu'ils devaient faire, ils avaient tant souffert de la part de l'Angleterre. . . Eiifin

avisés par le clergé, ils se firent les défenseurs du drapeau britannique. Retenez bien cette parole du grand historien Garneau : « L'on peut dire que c'est le clergé qui fut, à cette époque, le véritable sauveur de's intérêts métropolitains dans la colonie. » Les « intérêts métropolitains » ça veut dire les intérêts de l'Angleterre.

Mais il vous tarde sans doute, chers enfants, de voir passer de belles figures de Canadiens, des silhouettes de braves. Encore un instant, et ça va venir.

Les Américains voulaient absolument s'emparer du Canada. Imaginez-vous qu'ils s'étaient rendus maîtres du fort Saint-Jean, de Sorel et des Trois-Rivières. Bien plus que cela, ils avaient pris Montréal. Il leur restait à prendre Québec : ce n'était pas une chose très facile. Le gouverneur Carleton s'était précautionné. H avait dit à tous ceux <iui ne se sentaient pas assez courageux et assez loyaux pour défendre la ville, de sortir au plus tôt. Savez-vous, mes petits amis, quels sont ceux qui s'en allèrent, et quels sont ceux qui restèrent pour défendre Québec ? Vous me comprenez bien, il s'agissait de défendre le drapeau anglais qui flottait sur les remparts de Québec . . . Les braves Canadiens restèrent au poste; nombre de marchands anglais se retirèrent dans l'île d'Orléans, à Charlesbourg et dans d'autres campagnes, attendant le

résultat de la lutte, pour crier : Vive le roi ! ou Vive la ligue américaine ! Dans l'île d'Orléans et à Charlesbourg, vous savez, c'était bien moins dangereux que dans Québec, surtout si pour rester à Québec il fallait prendre les armes.

Les Canadiens français, eux, prirent les armes. Oui, ils les prirent si bien que sans eux Québec était perdue pour l'Angleterre. Ah ! si vous aviez vu Charland, Dumas, Marcoux, Chabot, Dambourgès et les autres ! Montgomerj^ s'avance avec ses Américains, il s'avance toujours. . Le capitaine Chabot commande de faire feu. Des cris etdes gémissements ! ! ! Montgomery tombe avec ses deux aides de camp, plusieurs officiers et des soldats. Les Américains s'enfuient. Après cela, les Américains essayent encore d'entrer dans la ville. Une barrière les empêche de passer, et elle est gardée par les Canadiens. Des échelles avaient été dressées par les ennemis sur la barrière. Charland, un brave qui avait du poignet, s'en va à travers les balles et tire les échelles en dedans de la barricade. Dumas était là avec sa compagnie; et le capitaine Marcoux arrive bientôt avec des Canadiens, des artilleurs et des fantassins anglais. Mais ce n'est pas tout. Dans la basse ville les Américains s'étaient installés dans les maisons pour tirer sur les gens. Si vous aviez vu le capitaine Dambourgès entrer par les fenêtres dans les maisons. Je vous

promets que ça ne fut pas long avant que les Bos tonnais eussent débarrassé les maisons. Les pauvres Américains virent bien qu'ils ne pourraient jamais s'emparer de Québec. . .

Mais je pique au plus court pour vous parler d'une autre affaire. Après avoir évacué la ville des Trois-Rivières, il prit fantaisie à messieurs les Américains d'y revenir. Partant de Sorel et de Saint-François ils s'avancèrent par la Pointe-du- Lac. Là ils forcèrent un nommé Gauthier de les conduire jusqu'aux Trois-Rivières à travers la forêt. Gauthier, un bon Canadien, pas bête, je vous assure, se mit à leur tête. Il leur fit faire cinquante détours inutiles, si bien que ces pauvres Américains n'en pouvaient plus de fatigue. Mais durant ce temps-là Carleton qui avait été prévenu aux Trois-Rivières, se prépara à recevoir ses visiteurs. Quand les Américains sortirent des bois le matin, ils se trouvèrent en face de 7,000 hommes prêts à les recevoir. Il y eut une bataille, mais vous comprenez que les armes anglaises eurent l'avantage, (i) Retenez bien le nom de Gauthier, mes enfants; plus tard vous conterez cette histoire-là aux Anglais qui nous premient pour des traîtres. Il y a des Anglais, vous savez, qui nous prennent pour des traîtres.

(i) Deux voyages sur le Saint-Maurice, par l'abbé Napo léon Caron, p. 264.

^"olllez-volls que je vous l'aconte encore une autre affaire ? Ça ne sera pas long. Au printemps de 1776, il était venu d'Angleterre une lettre au gouverneur Carleton pour lui annoncer des secours. Mais cette lettre qui devait passer par la Nouvelle- Angleterre, était adressée à M. Mongolfier de Montréal, pour dérouter la surveillance des Américains. Quand M. Mongolfier, le grand vicaire de Montréal, eut reçu la lettre, il se demanda comment il s'y prendrait pour la faire parvenir à M. Carleton. Ëcoutez-moi bien. Il fit venir deux jeunes gens de confiance, deux Canadiens français, et leur dit : « Vous sentez-vous assez de courage et de bonne volonté povu' aller porter cette lettre à Québec, à travers bien des dangers ? » Sur la réponse affirmative des deux jeunes gens, il leur remit la lettre destinée à Carleton. Mes petits amis, je vous promets que la lettre fut portée à Québec. Vous voulez connaître les noms de ces deux braves ? C'étaient MM. Lamothe et Joseph Papineau. Joseph Papineau est justement le père du grand patriote Louis-Joseph Papineau; il fut aussi un ardent défenseur de nos droits sous la constitution de 1791. (i)

(i) L' Église du Canada, (1775-17S9), par l'abbé Auguste Gosselin, p. 67.

Mes petits amis, les veillées sont trop courtes au Foyer. J'avais bien d'autres choses à vous dire encore ce soir. Mais nous nous reverrons, n'est-ce pas? En attendant, nous pouvons toujours dire que les Canadiens sont des braves, et que les Anglais ont eu de la chance de les avoir au Canada.

Bonne nuit, mes enfants.

4 avril 1918.

Souffrances des Canadiens — Constitutions

DE 1791 — Joseph Papineau — Notre

langue

L'Acte de Québec, mes petits amis, nous rendait nos lois civiles françaises, remplaçait le fameux Serment du test par un serment plus acceptable aux catholiques : c'était mieux, sans être parfait, que le régime des années précédentes. C'était mieux, et cependant que de choses nos pères eurent à souffrir encore ! En 1777, le gouvernement fit des lois simplement tyranniques. La même année, les habitants étaient accablés de corvées, sans aucune espèce de dédommagements : il n'y avait que les Anglais, royalistes ou non, qui fussent exempts de ce fardeau. Le conseil législatif changeait les lois au gré de ses désirs. Sous le gouverneur Haldimand, qui remplaça Carleton de 1778 à 1785, les Canadiens étaient emprisonnés sur de simples soupçons de déloyauté, ou bien ils étaient déportés. C'est ce même Haldimand qui écrivait un jour : « Je voudrais que nous fussions débarrassés de tous les prêtres. » Heureusement que Carleton valait mieux que Haldimand. M. Carleton, quoique protestant, fit de grands efforts

— l'JG —

pour donner satisfaction aux Canadiens; et, pour lui, la situation était d'autant plus délicate que l'Angleterre lui envoyait des instructions dirigées contre la liberté de la religion catholique. Oui, grâce à la largeur de vues de Carleton, grâce aussi à la prudence et à la fermeté de Mgr Briand, évêque de Québec, l'Église du Canada put traverser ces années d'épreuves sans succomber.

Mgr Briand fut un grand évêque, et le peuple canadien-français auquel il a servi de guide pendant dix-huit ans, lui doit une éternelle reconnaissance. Retenez bien son nom. Du reste, mes enfants, vous savez que ce sont les évêques, les prêtres en général, qui ont toujours été les amis les plus désintéressés, les défenseurs les plus éclairés du peuple canadien-français ? . . .

Sous l'Acte de Québec, je viens de vous le dire, nos pères souffrirent bien des injustices, malgré tout. Entre 1774 et 1791, il y eut plusieurs tentatives d'anglifications, je vous assure. Par une enquête qui eut lieu sous Lord Dorchester (Carleton), on constata que les dispositions expresses de VAct3 de Québec au sujet des lois françaises étaient violées. Sans l'intervention de Mgr Hubert, évêque de Québec, une savante combinaison d'instruction publique supérieure protestante eût eu des succès.

Mais hâtons-nous de changer de gouvernement; jîassons à la Constitution de 1791. Vous allez voir encore des choses tristes : vous aurez au moins la consolation de voir les Canadiens un peu plus à l'aise pour défendre nos droits. La Constitution de 1791, mes petits amis, divisait la colonie en deux provinces, le Haut et le Bas Canada, et accordait à chacune d'elles un Conseil législatif et une chambre élective. Nos pères allaient donc, sous ce nouveau gouvernement, envoyer des députés au parlement, des députés qui pourraient parler à l'occasion devant les Anglais du gouvernement, pour faire connaître nos droits et nos besoins. C'était bien quelque chose, vous le 'comprenez; c'était mieux que par le passé où les Canadiens n'avaient personne, ou à peu près, pour les défendre. Mais vous allez voir que tout n'était pas rose encore.

Jusqu'à ce temps-là, nos pères avaient toujours été laissés plus ou moins dans l'ombre; ils n'avaient pas eu beaucoup d'occasions de montrer leurs talents. A partir de 1792, notre chambre des députés voit arriver des hommes, des hommes capables de tenir tête aux Anglais : le champ de bataille n'est plus celui de Carillon, ni de Sainte- Foye, mais la valeur des nôtres est toujours la même. Les deux premiers héros que j'aperçois, mes enfants, ce sont Pierre Bédard et Joseph Papi-

7ieau qui n'eurent pas peur, je vous le promets, de défendre nos droits.

Voulez-vous que je vous parle un peu de ces deux hommes-là? Vous vous souvenez, n'est-ce pas, de ce Joseph Papineau qui alla porter une lettre à Carleton, à Québec ? C'est le même que vous retrouvez en 1792 au parlement. Joseph Papineau fut bientôt le principal orateur du parlement. Les Anglais virent bien, allez, que les Canadiens n'étaient pas plus bêtes que d'autres. Toujours fidèle à l'Angleterre, Papineau fut en même temps animé du plus pur patriotisme canadien-français. Comme il sut garder jusque dans sa vieillesse le respect et la confiance des nôtres !

Imaginez-vous, mes enfants, que dès la première réunion des chambres, les Canadiens qui avaient eu la générosité d'élire 16 Anglais sur 50 représentants, se virent sommés par plusieurs Anglais d'élire un président de langue anglaise, et d'abandonner l'usage du français au parlement. Vous voyez que ça commençait bien. Cette sottise des Anglais fit connaître mieux les Canadiens français. Papineau, Bédard, d'autres encore se chargèrent de répondre à ces messieurs; puis un président canadien-français fut élu, et l'on décida de garder à la langue française la place d'honneur qui lui appartenait. « Eh quoi ! s'écria Papineau, parce que les Canadiens, devenus sujets de l'Angle-

terre, ne savent pas la langue des habitants des bords de la Tamise, ils seront privés de leurs droits ? » Ce qui revenait à dire : (( Pour avoir le droit de vivre librement faut-il nécessairement parler l'anglais ? ))

Du reste, que faisait-on de cet article de la Capitulation de Québec qui disait : Avec leurs biens les Canadiens conservent leurs privilèges? Est-ce qu'il y a, je vous le demande, des biens et des privilèges qui nous soient plus chers que notre religion et notre langue ?

Notre langue, mes enfants, la plus belle des langues qui se parlent de notre temps, c'est une reine puissante que les siècles rajeunissent et parent des joyaux les plus précieux. Oh ! cette reine, comme elle protège notre foi !

Notre langue, Jacques Cartier l'a parlée en plantant des croix sur le sol canadien ; Louis Hébert aussi l'a parlée en abattant les grands arbres et en bêchant la terre de Québec. Nos martyrs, nos soldats, avant d'expirer, ont dit des mots que nous aurions compris.

Notre langue, c'est celle que chuchotaient les enfants de chez nous, durant les classes de Marie de l'Incarnation et de Marguerite Bourgeoys.

Notre langue, c'est celle que vous avez balbutiée sur les genoux de votre mère; celle qui la première a fait montier votre prière vers le bon Dieu.

Quand vous étiez tout petits, c'est avec des chants de France que votre maman vous endormait.

Notre langue, c'est celle que nos petits frères d'Ontario, nos petites sœurs, défendent si vaillammeiit, si héroïquement là-bas.

Ah ! qu'ils ont bien fait, lefe braves de 1792, d'apprendre aux Anglais que nous parlerions français toujours !

Je vous parlerai de M. Bédard la semaine prochaine.

11 avril, 1918.

Pierre Bédard

Nous nous sommes quittés un peu brusquement l'autre soir. Après m'être engagé, ou presque, à vous parler de M. Pierre Bédard, j'ai simplement laissé notre grand patriote. . . dans la nuit, et je me suis retiré pour la nuit. Savez-vous pourquoi j'ai agi de cette façon-là ? C'est parce que j 'ai toujours peur de vous fatiguer. La fatigue, voyez-vous, conduit facilement au dégoût. S'il fallait qu'un jour vous fussiez dégoûtés de l'histoire du Canada, et cela par ma faute ! . . . Y pensez-vous ?

Allons, M. Bédard, sortez de la nuit dans laquelle nous vous avions abandonné. M. Bédard est un homme qui ne s'est jamais laissé mener par le bout du nez, mais pour vous faire plaisir, voyez avec quel empressement il obéit à mon commandement. Il s'avance tranquillement dans la lumière du Foyer; vous le distinguez bien, n'est-ce pas ? Ce n'est pas Joseph Papineau avec son air de grande distinction. Le voilà tout près de nous; à vrai dire je me l'étais figuré d'abord un peu autrement. N'importe, je prends mon pinceau, et je veux que quelque chose de son portrait reste ici. Regardez bien. La tête d'abord : traits fortement prononcés irréguiiers et durs. Et puis, le maintien : maintien

peu gracieux, avec un extérieur très uégligé. La longueur et la forme du nez, la couleur des yeux, c'est singulier, mais je ne puis rien voii' de tout cela à la lumière de ce soir. Et moi qui ambitionnais de laisser un portrait presque complet sur -la cheminée. . . Par exemple, si je pouvais peindre l'orat^m', Pierre Bédard orateur, j'aurais de quoi exercer mon pinceau, je vous le promets. Dans les temps ordinaires, Bédard avait l'air de se soucier bien peu de ce qui se disait à la chambre; s'il parlait alors il parlait négligemment. INIais, mes petits amis, ce n'était plus la même chose, quand se présentaient des questions graves. Non, ce n'était plus la même chose. Il commençait à parler avec un peu d'embarras, puis petit à petit il s'échauffait, parlait plus fort; et après quelque temps, mes enfants, les Canadiens et messiem"S les Anglais avaient devant eux un orateur dans toute la force du mot, un orateur qui disait éloquemment la vérité et que personne ne pouvait empêcher de parler. Il parait que c'était beau de l'entendre. Aussi les Anglais ne l'aimaient pas. . .

Bédard qui fut l'un des champions de la langue française, fut aussi l'un des champions les plus habiles de tous nos droits de sujets britanniques au Parlement. Je vous l'ai dit, depuis 1792 les Canadiens envoyaient des députés à la chambre; mais ces députés étaient presque toujours en chicane avec les

Anglais. II }' avait plusieurs causes de discorde; je vais vous faire connaître celle c^ue Pierre Bédard considérait comme la principale, je crois. Les Anglais réglaient toutes les affaires de la province, dépensaient même l'argent du gouvernement sans rendre compte de leur administration aux députés. Bédard avait raison de n'être pas content, lui qui avait si bien étudié la constitution anglaise. Les choses ne se passaient pas ainsi en Angleterre, et il voulait que les choses se fissent chez nous comme en Angleterre ; il désirait pour nous simplement un gouvernement responsable. Il fallut, mes petits amis, encore bien des années et de grands malheurs avant que l'Angleterre se décidât à nous accorder une chose qui nous était due.

En attendant, les Canadiens tenaient bon. en face des Anglais; ils se défendaient de leur mieux.

Bédard ne fut pas seulement, à ses heures, un orateur puissant; l'un des fondateurs du journal Le Canadien, il compte parmi les plus vaillants pionniers du journalisme chez nous. Aussi le 17 mars 1810, des soldats, par ordre du gouverneur Craig, s'emparèrent du Canadien, et, deux jours après, Bédard était mis en prison, avec d'autres.

Heureusement que Bédard annait l'étude; il passait une partie de son temps à faire des mathématiques, en prison. Comme on ne savait pas au

juste quoi lui reprocher, au l)Out d'un an il fui simplement sommé de n'être plus prisonnier.

« Je ne sortirai d'ici, répliqua Bédard, que lorsqu'un corps de jurés aura bien et dûment déclaré mon innocence, »

« On le laissa tranquille pendant une dizaine de jours, espérant lasser sa constance, mais à l'expiration de ce terme, le geôlier lui signifia que s'il ne sortait pas le lendemain, de bon gré, il avait reçu ordre de le mettre à la porte. M. Bédard haussa les épaules et continua ses calculs algébriques. Comme plusieurs membres de sa famille, M. Bédard était un profond mathématicien.

« Le geôlier patienta le lendemain jusqu'à une heure de relevée, mais voyant alors que son prisonnier ne faisait aucun préparatif de départ^ il lui déclara que s'il n'évacuait pâte les lieux de bonne volonté, il allait, avec l'aide de ses portje-clefs, le mettre à la porte. M. Bédard voyant que l'on prenait les choses au sérieux, et que contre la force il n'y a pas de résistance, dit au gardien : « Au moins, monsieur, laissez-moi terminer mon problème. » Cette demande parut si juste au sieur Reid, le geôlier, qu'elle fut accordée d'assez bonne grâce. Monsieur Bédard satisfait, à l'expiration

d'une heure, de la solution de son problème géométrique, s'achemina à pas lents vers sa demeure. » (i)

Ceci, mes enfants, se passait sous le gouvernement de Craig, l'un des gouverneurs les plus intraitables que l'Angleterre nous ait envoyés.

Sir George Prévost succéda à Craig et devint un ami des Canadiens. Aussi les choses changèrent : Bédard fut nommé juge aux Trois-Rivières.

Vous voyez que sous la Constitution de 1791, la vie n'était pas toujours rose pour nos pères. Vous voyez aussi que, même dans la souffrance, les Canadiens ne perdaient pas l'occasion de s'amuser aux dépens de leurs ennemis.

Et puis, remarquez bien avec quel désintéressement on servait la patrie dans ce temps-là. M. Papineau, par exemple, proposa à l'assemblée des députés d'examiner s'il ne serait pas juste d'indemniser un peu le président de la chambre et les représentants du peuple, pour leurs frais de voyage et la perte de leur temps. Cette suggestion fut repoussée avec indignation par la grande majorité. Ceci eut lieu en 1799 (ii). Ce n'est qu'en 1833 que nos députés commencèrent à recevoir régulièrement une indemnité, (m).

(i) Mémoires de Gaspé, pp. 341, 342.

(il) Hist. de Cinquante at^s, par T.-P. Bédard, p. 36.

(m) Bull, des Recherches hist., X., p. 121.

Voir aussi Pierre Bédard et ses fds, par N.-E. Dionne.

Ah ! j'en aurais bien long à vous conter sur ces temps-là. Il s'en brassait des affaires, je vous assure ! Mais, pour le moment, vous n'avez pas besoin de tout savoir. . . Qu'il vous suffise, mes ch-ers enfants, en attendant que vous soyez grands, d'en savoir assez pour bien aimer votre paj^s et pour voir étendue sur nous la main protectrice d'un Père infiniment bon,

18 avril 1918.

Monseigneur Plessis

La semaine dernière vous avez eu la visite, au Foyer, de M. Bédard, l'un des champions de la cause canadienne-française. Aujourd'hui c'est encore un champion de la même cause qui va passer devant vous, mais un champion qui occupe une place à part dans l'histoire de notre pays.

Tous (( les petits de chez nous » qui ont étudie un peu l'histoire de la domination française au Canada portent, inscrit en lettres d'or, dans leur mémoire et dans leur cœur, le nom de Mgr de Laval, le premier, le grand évêque de Québec. Vous vous souvenez bien, n'est-ce pas, de Mgr de Laval ? Eh ! bien, mes petits amis, les enfants qui ont étudié et bien compris l'histoire de la domination anglaise au Canada ne peuvent s'empêcher de mettre à côté de Mgr de Laval, le beau nom de Mgr Plessis. Ces deux évêques de Québec, à des époques bien différentes, ont fait de grandes choses; ils ont été d'admii'ables instruments entre les mains de la Providence.

Mgr Joseph-Octave Plessis naquit à Montréal le 3 mars 1763. Son père s'appelait Louis Plessis et sa mère Louise Ménard.

Dans cette famille dont le chef était forgeron, si l'on savait travailler rudement, on savait aussi prier et pratiquer à la lettre les enseignements de la religion. Prières en commun, lectures de piété faites en famille, fréquentation des sacrements, sanctification des dimanches et fêtes, tout y était parfaitement ordonné. Le père du futur évêque de Québec, le forgeron qui peinait du matin au soir, observait, dans toute leur rigueur, les jeûnes commandés par l'Église. Seulement, afin de rendre moins difficiles les pénitences du carême, on gardait pour ce temps-là les besognes les moins rudes; cela permettait aux apprentis de jeûner à l'exemple du maîtie.

Mes chers enfants, accoutumez-vous, dès à présent, à bien faire vos prières, à vous imposer quelques petits sacrifices par amour du bon Dieu; demandez à votre papa ou à votre maman, s'ils ne le font pas déjà, de lire devant vous, vos petits frères et vos petites sœurs, quelques pages de l'Évangile ou bien de la vie des saints. Vous écouterez ces lectures-là, le soii", avant de vous mettre au lit, et puis ensuite vous irez faire de beaux rêves. Vou-

MONSEIGNEUR PlESSIS

Icz-vous (leniander cela à vos bons parents ? Pour les récompenser de leur peine, vous leur promettrez d'être bien obéissants le lendemain.

Dans une famille comme celle de Louis Piessis et de Louise Ménard, les enfants eussent été bien coupables s'ils n'avaient pas été vertueux.

Aussi je vous assure que Joseph-Octave ne tarda pas à se faire remarquer par son amour du travail, son esprit d'ordre, sa droiture et sa fermeté. A la maison, à l'école, partout le jeune Plessis se distingua entre ceux de son âge. Après avoir commencé ses études classiques à Montréal, il alla faire ses classes de rhétorique et de philosophie à Québec.

Dans ce temps-là, un voyage entre Québec et Montréal était une entreprise considérable, surtout pour des écoliers. Les élèves de Montréal qui revenaient du Séminaire de Québec, à l'ouverture des vacances, s'en allaient en bateau ou. . . à pied, chez leurs parents. Le voyage à pied, un peu long, ne manquait pas de charmes pour des écoliers. C'étaient des gens bien élevés, voyez-vous, ces écoliers, et ils étaient reçus à bras ouverts, le long de la route, chez nos gens, (i) Du reste, s'en aller en bateau compoitait des risques sérieux. Les vacances étaient courtes et leo bateaux allaient

(i) Le Foyer Caruidien, Vol. I, p. 81.

lentement, si bien que parfois il arriva que de pauvres écoliers, partis sur un bateau au commencement des vacances, ne mirent le pied à terre qu'au moment où les classes allaient recommencer à Québec.

Mais revenons au futur évêque de Québec. Ses études terminées, le jeune Plessis, après avoir prié et réfléchi, décida de se donner au bon Dieu dans le sacerdoce. Il prit la soutane à l'âge de dix-sept ans. Professeur, puis secrétaire de Mgr Briand, le clerc, à force de travail et grâce à sa facilité prodigieuse, poursuivit ses études théologiques et fut promu au sacerdoce le 11 mars 1786.

M. Joseph-Octave Plessis, à cause de sa piété, de sa science, de son expérience dans l'administration, était devenu déjà un homme dont on ne pouvait pas se passer. Six ans après son ordination, le 2 juin 1792, il se voyait chargé de la cure de Québec, tout en gardant ses fonctions de secrétaire de l'évêque. L'évêque de ce temps-là était Mgr Hubert. Ah ! comme M. Plessis dut travailler fort ! Debout à quatre heures du matin, il se couchait rarement avant minuit.

Au cours de son long ministère de curé et d'évêque, Mgr Plessis donna toujours une attention particulière à la formation de l'enfance et de la jeunesse. Quand les enfants avaient fait leur première communion leur curé ne les oubliait pas ; il les suivait de loin, les faisait revenir auprès de lui et leur

donnait des conseils. Aux jeunes gens trop friands des amusements mondains, il répétait ces paroles de saint François de Sales que vous n'oublierez pas : « Je dis des danses ce que les médecins disent des champignons; les meilleurs ne valent rien. Je dis de même, les meilleurs bals ne sont guère bons. . . Ces récréations inconvenantes sont ordinairement dangereuses; elles dissipent l'esprit de dévotion, elles refroidissent la charité, elles réveillent mille sortes de mauvaises affections. »

Et puis, M. Plessis fonda des écoles, s'occupa de découvrir des vocations. C'était un apôtre qui ne cessait de faire du bien par tous les moyens possibles.

Aussi, mes chers enfants, il y avait plusieurs années que les gens désignaient M. Plessis comme devant être, dans un avenir plus ou moins rapproché, l'évêque de Québec. Les prévisions populaires ne furent pas démenties comme vous savez. Le 6 septembre 1797, Monseigneur Denaut, successeur de Mgr Hubert, annonçait qu'il avait choisi M. Plessis pour être son coadjuteur. Le sacre du nouvel évêque eut lieu le 25 janvier 1801. Cinq ans plus tard, Mgr Denaut mourait et Mgr Plessis montait sur le siège épiscopal de Québec.

Vous ne vous attendez pas, mes petits amis, à ce que je vous raconte tout ce qui s'est passé dans

l'Êgli'se du Canada sous le règne de Mgr Plessis ; pour cela il faudrait veiller jusqu'à demain matin. La sollicitude de ce grand évéque s'étendit à tout ce qui pouvait tourner au bien de ses ouailles. Développant le texte de l'apôtre, il disait dans son mandement d'entrée : « J'emploierai volontiers tout ce que je puis et je m'emploierai moi-même au delà de mes forces, pour votre bien et surtout pour le salut de vos âmes. »

Les devoirs d'un évêque, mes enfants, sont toujours nombreux et remplis de responsabilités; mais songez donc que Mgr Plessis avait à administrer un diocèse qui s'étendait « depuis le lac Supérieur jusqu'au dehors du golfe Saint-Laurent », et que cet espace renfermait plus de 200,000 catholiques. Ajoutez à cela que les Anglais, nos maîtres depuis 1760, étaient protestants et détestaient, en général, la religion catholique; ils la détestaient au point de vouloir l'anéantir par tous les moyens.

Heureusement que la Providence veillait et' qu'elle avait décidé de nous sauver. Vous savez, n'est-ce pas, qu'il y a une Providence qui veille sur nous, comme la meilleure des mères sur ses enfants ? Pensez à cela quand vous avez de la peine. . . Une marque é.vidente de prédilection à notre égard de la part de la Providence, fut de nous faire échapper aux horreurs de la Révolution française, et de nous

donner comme voisin le peuple américain dont l'Angleterre redoutait les ambitions.

Vous savez, n'est-ce pas, qu'au temps de la Révolution française les prêtres de France, le roi de France lui-même, et bien d'autres, furent mis à mort ? Il nous serait peut-être arrivé de grands malheurs si, au temps de cette révolution, nous eussions encore appartenu à la France. D'un autre côté, qui dira les injustices et les cruautés que nous auraient fait subir les Anglais, sans le voisinage des Américains qui sans cesse nous invitaient à passer sous leurs drapeaux ? Et puis, bénissez-en le bon Dieu, mes petits amis, aux heures difficiles, notre peuple eut des chefs prudents, éclairés, capables d'indiquer à nos pères les sentiers du devoir et de l'honneur, des chefs que les ennemis les plus redoutables ne pouvaient faire reculer, quand il y avait un principe essentiel à défendre. L'un de ces chefs, l'un des plus habiles et des plus vaillants fut Mgr Plessis.

Mgr Plessis, grand évêque et grand patriote, s'imposa des travaux, des fatigues, des sacrifices dont vous n'avez pas d'idée pour élargir, en les affermissant, les droits de la religion catholique chez nous. Elles furent nombreuses, mes chers enfants, de la part des Anglais, les tentatives d'anéantissement de notre foi, de notre langue, de notre race, malgré les craintes inspirées par le voisinage

des Américains. On essaya de diminuer le prestige de l'évêque catholique, en l'empêchant de prendre le titre d'évêque de Québec; on voulut nommer les curés, imaginez-vous; on chercha à mettre toute l'éducation de la jeunesse entre les mains des protestants. Mais Mgr Plessis qui s'appliqua toujours à faire plaisir aux gouverneurs anglais, quand la chose était possible, n'oublia jamais qu'il devait garder fidèlement les droits inaliénables de l'Église. Quelle prudence ! quelle fermeté dans cet évêque ! Rien ne lui coûte, du reste, pour faire triompher la vérité. Voyages longs et fatigants, travaux de surérogation, nuits sans sommeil, tout cela lui paraît bien peu de chose, pourvu que Dieu soit glorifié et son peuple protégé. Savez-vous qu'il alla même jusqu'à accepter un siège au Conseil législatif (1817-1825), parce qu'il voyait là un moyen de protéger ses ouailles ?

Aussi quand Mgr Plessis toucha au terme de sa carrière, l'Èghse du Canada était bien transformée. Il y avait un évêque dans la Nouvelle-Ecosse, un dans l'île du Prince- Edouard et le Nouveau- Brunswick, un dans le Haut-Canada, un dans le Nord-Ouest, un autre enfin à Montréal; des Anglais intelligents, comme Sir John Sherbrooke, Sir James Macldntosh, et d'autres, avaient compris que les Canadiens catholiques méritaient d'être

traités honnêtement, et nos pères respiraient un peu plus à Taise.

Mais, je vous assure que nous avions traversé des heures critiques ! Outre les empiétements des protestants anglais sur l'Église catholique, les Canadiens avaient dû tenir tête à l'invasion américaine de 1812, et forcer les drapeaux de la république à rebrousser chemin ; ils s'étaient vus, en 1822, menacés d'un projet d'Union des deux Canadas, le Haut et le Bas, qui constituait pour nous l'un des plus terribles dangers qui nous aient jamais menacés.

En toutes ces circonstances, le grand évêque de Québec, Mgr Plessis, se montra l'homme le plus ferme, le plus éclairé, le plus patriote de son pays. Tant de sollicitudes, tant de travaux usent rapidement la vie; mais quand on s'est dépensé au salut des âmes en s'oubhant soi-même, on voit venir la mort avec toute la confiance d'un enfant qui soupire après le moment où il pourra se jeter pour toujours dans les bras de son père. Mgr Plessis mourut, à l'âge de 62 ans, le 4 décembre 1825. Vous vous souviendrez, n'est-ce pas, des noms de Mgr de Laval et de Mg7- Plessis f

25 avril 1918.

La semaine dernière, en vous parlant de Mgr Plessis, je vous ai dit un mot de l'invasion américaine de 1812. Mais il me reste encore des choses à vous conter à ce sujet-là.

Saviez-vous que si l'Angleterre ne nous avait pas eus pour la secourir en 1812, la république américaine se serait installée chez nous à sa place ? Eh ! oui, pour la deuxième fois, en 1812, plus précisément en 1813, les Canadiens français sauvèrent le drapeau anglais au Canada. Si vous ne le saviez pas, mes chers enfants, vous êtes bien excusables, lorsque beaucoup d'Anglais à cheveux grisonnants l'ignorent encore absolument. . . Vous vous souvenez, n'est-ce pas, de ce qui s'est aussi passé à Québec en 1775-76?...

Donc, en 1812, les Américains s'impatientèrent contre l'Angleterre. L'Angleterre ne s'entendait pas avec Napoléon 1er, si vous voulez avec la France. La république américaine, elle, décida de ne pas se mêler des affaires de l'Angleterre et de la France. Mais, un bon jour, l'Angleterre se permit, avec un sans-gêne déplaisant, d'aller faire des recherches sur des bateaux américains. Il n'en

fallait pas davantage pour mettre les Américains de mauvaise hinneur. La guerre fut déclarée, et l'invasion du Canada bientôt commencée.

L'Angleterre, mes petits amis, nous avait bien souvent fait du mal, même au lendemain de notre victoire de 1776; mais nos pères étaient de loyaux sujets, comme l'Angleterre n'en connut jamais de plus loyaux. Nos pères prirent les armes, encouragés et soutenus par leur évêque, par leur clergé en général. C'étaient de loyaux sujets, nos pères, et, c'étaient aussi des braves comme l'Angleterre n'en connut jamais de plus braves. Vous le verrez bien tout à l'heure.

La guerre commença entre l'Angleterre et les États-Unis en 1812; l'invasion du Canada fut rapidement organisée sur trois points à la fois. Au premier signal, les Canadiens français s'étaient rendus à la frontière pour protéger le sol de la patrie. Cette année-là, 1812, les Américains n'eurent pas beaucoup de succès, en particulier sur terre.

En 1813, les choses allèrent mieux pour les Américains. Ça devenait même alarmant pour les Anglais. Mais, mes enfants, les Anglais n'avaient pas raison d'avoir peur, car les Canadiens français étaient là pour protéger et sauver le drapeau de l'Angleterre. Les Américains se dirigeaient donc

sur Montréal, lorsque le colonel Salaberry alla à leur rencontre avec 300 Canadiens, de vrais Canadiens faits d'étojfe du paijs, avec aussi quelques Écossais et une centaine d'Abénakis. Les forces, de part et d'autre, étaient en proportion d'un à quinze.

Seulement Salaberry savait bien ce que valaient ses Canadiens. Il installa sa petite armée sur la rive gauche de la rivière Châteauguay.

Après un combat opiniâtre de quatre heures, les Américains furent obligés d'abandonner la lutte. Les braves de Châteauguay venaient de se battre contre une armée de 7,000 hommes; et puis, ils venaient de faire manquer le plan d'invasion le mieux combiné que la république des États-Unis eût encore formé pour la conquête du Canada.

Vous raconterez cela encore à ceux qui diront devant vous que les Canadiens sont des traîtres.

En attendant, écoutez bien ces belles strophes d'un de nos poètes, M, Fréchette :

Les reconnais-tu, France? Angleterre, salue! Ce sont nos voltigeurs; leur hande résolue

N'attend ni grades ni faveurs; Ils vont mourir sans crainte ou vadncre sans jactance... Ce sont toujours tes fils, souris d'orgueil, ô France !

Albion, com'pte tes sauveurs !

Oui, France ! Ces trois cents soldats d'une semaine, Le soleil, tout iin jour de lutte surhumaine,

Les vit, de leur sang prodigué.

Sous le fer et le feu, riant des projectiles. Un contre vingt, inscrire auprès des Thermopyles

Le nom rival de Châteaugay !

Maintenant, swr nos murs, quand un geste ironique Nous montre, à nous Français, l'étendard britannique

Que le sang de Wolfe y scella, Nous pouvons — et cela suffit pour vous confondre — Indiquer cette date, ô railleurs ! et répondre :

— - Sans nous il ne serait plus là !

Quand vous prononcez le nom de Châteaugay, mes enfants, qu'il y ait de la lumière dans vos yeux ! C'est un grand nom que celui-là !

2 mai 1918.

Jours sombres — 1837-38

Vous n'êtes pas gais ce soir, mes chers enfants, et je sais pourquoi. Hier à la maison, votre maman et vos sœurs- pleuraient. . . Vous avez entendu votre grand frère qui disait : « Dans trois jours peut-être, il faudra partir. . . » Et depuis quelque temps la prière en famille se fait plus longue; les tout petits, les mains jointes sur les genoux de leur mère, demandent la paix au petit Jésus et à sa sainte Mère. « Petit Jésus ! » disent les enfants, « sauvez le Canada ! Sainte Vierge, donnez la paix au monde. Sainte Vierge, ma Mère, couvrez mon frère de votre grand manteau ! »

Ah ! c'est une lourde épreuve que le bon Dieu nous envoie, mes chers enfants. Espérons que la fin de nos maux arrivera bientôt. En attendant, rappelons-nous que nos pères eux aussi ont bien souffert, et qu'il fut des temps où des hommes prétendaient avoir donné le coup de grâce au peuple canadien-français. Ces gens avaient oublié l'existence d'un Dieu infiniment Iwn, infiniment juste qui protège ses enfants.

Vous avez encore dans la mémoire, n'est-ce pas, le souvenir des dernières années de la domination française chez nous, de ces années où nos pères

se battirent si vaillamnient contre les Anglais ? Autant de Canadiens, autant de héros, dans ce temps-là, mes enfants. Et d'autres jours sombres passèrent encore sur notre peuple, quand le drapeau de France .eut disparu de chez nous.

Puisque nous évoquons de tristes souvenirs, ce soir, permettez-moi de vous redire brièvement une page triste de notre histoire. Je vais vous parler de nos malheurs de 1837-38. (3ui, c'est une page triste que celle-là, une page qu'on pourrait entourer de noir.

Écoutez-moi, mes chers enfants.

Depuis 1791, le Bas-Canada et le Haut-Canada avaient chacun un gouvernement représentatif, mais un gouvernement représentatif où les ministres n'avaient pas l'obligation de rendre compte de leur administration aux représentants du peuple. Ce n'était donc pas un gouvernement responsable. Et, mes petits amis, un gouvernement représentatif qui n'est pas responsable, peut facilement devenir un grave danger pour une nation.

Le Bas-Canada avait donc un gouvernement représentatif non responsable. Nos députés savaient que leurs droits de sujets britanniques s'étendaient plus loin que cela; ils voulaient un parlement modelé sur celui d'Angleterre. Puis ils voyaient clair, ils s'apercevaient bien que la province était administrée par des gens qui abusaient de leur

situation, et cela sans avoir la majorité. Ajoutez que les injustices et les illégalités de certains gouverneurs devenaient exaspérantes.

Durant quarante-cinq ans nos pères ne cessèrent de protester, de réclamer leurs droits, en tenant compte de la constitution anglaise. Un jour cependant les réclamations prirent, en certains quartiers, un caractère révolutionnaire, et l'on vit des gens d'ordinaire paisibles, admirables de patieji'ce, aller jusqu'à prendre les armes contre l'Angleterre. Le clergé catholique, qui avait supplié discrètement les autorités impériales d'accorder au peuple les réformes réclamées, s'efforça de calmer les esprits en rappelant les enseignements de l'Église. L'Église catholique est une école incomparable de respect et d'obéissance, mes petits amis. Aussi, grâce à son intervention, la rébellion n'embrassa qu'une petite section du district de Montréal, où l'influence de chefs étrangers avait tourné les têtes.

Ah ! mes enfants, ce fut terrible ! Après les troubles, les Anglais établirent des conseils de guerre, et les principaux rebelles subirent leur procès. Quarante-neuf furent condamnés à l'exil et quatre-vingts à mort. Douze des condamnés à mort périrent sur l'échafaud, cinquante-huit autres furent déportés à Sydney, en Australie, d'où ils ne

revinrent qu'au bout de six ans; le reste fut mis en liberté sous caution, (i)

Après tout cela, les Anglais songèrent à trouver le moyen de nous anéantir. . . La Providence veillait.

Mais j'oubliais de vous dire que nos compatriotes ne furent pas seuls à se soulever contre le pouvoir. Au Haut-Canada, l'insurrection eut lieu un mois après celle du Bas-Canada. Cette fois-ci c'étaient des Anglais qui se soulevaient contre des Anglais, dans ce beau pays qu'on appelle aujourd'hui la province d'Ontario.

Si je vous raconte ces choses c'est pour vous faire connaître une page de notre histoire nationale, et pour vous dire que nous ne devons jamais désespérer de l'avenir. Quant à la rébellion elle-même, ce fut une faute grave.

Retenez bien ce que je vais vous dire. On doit soumission aux gouvernements légitimes; il convient de supporter patiemment ceux même qui abusent de leur pouvoir; on est obligé d'épuiser tous les moyens de prière, de conseil, de représentation, avant de recourir à d'autres moyens; il n'est licite d'employer la force que dans des cas extrêmes, très rares, et encore ne le peut-on qu'avec des restrictions infinies.

(i) D'autres avaient été exilés aux îles Bermudes, sous Durham.

Votre rôle à vous, dans les jours d'affliction et de deuil que nous traversons, est de prier bien fort Jésus et sa sainte Mère, afin que la Paix revienne sur la terre.

10 mai 191S.

Louis-Joseph Papineau

La semaine dernière, en vous parlant des jours malheureux de 1837-38, je ne vous ai rien dit de Louis-.Ioseph Papineau, le grand patriote dont vous avez peut-être vu le portrait sur vos couvertures de cahiers. Pourtant l'histoire des tristes événements de 1837 et celle de Papineau, sans être la même chose, ont plus d'un point de contact. Le grand agitateur n'était pas en faveur de la résistance armée, mais sa parole ardente, passionnée, retentissante contribua largement au soulè- *** vement dont je vous ai entretenus; et puis, durant que les nôtres montaient sur l'échafaud ou partaient pour l'exil, il vécut, loin de

sa chère patrie, des heures de souffrances et d'angoisses.

Je serais bien étonné si ce nom de Papineau n'était pas un nom connu dans votre famille.

Papineau, chez les Canadiens français, c'est ordinairement le synonyme d'orateur, d'homme supérieur. Aussi bien quand on veut signifier qu'un homme n'a pas la tête forte, on dit simplement : « Ce n'est pas Papineau ».

Louis-Joseph Papineau naquit en 1786, et fit ses études à Québec. Son père était Joseph Papineau, ce Joseph Papineau qui porta si vaillamment une lettre à Carleton, en 1776, et qui défendit non moins vaillamment les droits de la langue française en 1792. Louis-Joseph parut en chambre en 1812, et son coup d'essai fut un coup de maître. Rien d'étonnant dans ce triomphe, puisque jeune étudiant au collège de Québec, Papineau, par son éloquence extraordinaire, avait déjà ravi l'admiration de ses professeurs et de ses condisciples.

Mais notre grand patriote ne fut pas seulement un beau parleur. Si 1812 est la date des débuts de Papineau en chambre, c'est aussi dans l'histoire une époque de gueri-e. Vous le saviez, n'est-ce pas? Les Canadiens, appelés en ce temps-là à la défense du drapeau anglais sur la terre canadienne empêchèrent, comme en 1775, les Américains de s'emparer du Canada. Au nombre de ces vaillants défenseurs de la patrie canadienne, il faut inscrire Louis-Joseph Papineau qui s'enrôla dans la milice et fit la campagne en qualité de capitaine. Aussi brave au feu que généreux après la bataille, il fut,

comme son père, un zélé piotect(3iir du drapeau anglais chez nous, à l'heure du danger.

Sa loyauté envers l'Angleterre, comme il l'exprime avec empressement dans ses discours, après l'avoir prouvée sur le champ de bataille ! En 1820, à la mort du roi George III, il fait un éloge du régime anglais, un éloge que les meilleurs sujets britanniques eux-mêmes pourraient trouver exagéré. Et cependant plus tard les Anglais n'auront pas d'adA'-ersaire plus décidé que Papineau. Comment expliquer cela ? La réponse est facile, et vous pouvez la faire vous-mêmes, si vous vous rappelez ce que je vous ai dit, la semaine dernière, au sujet de la conduite d'un groupe d'exploiteurs anglais avant les troubles de 1837-38. Papineau fut exaspéré par la mauvaise volonté et les inj ustices de ses adversaires politiques. Et aigri par des contrariétés continuelles, il finit par ne plus voir dans ses ennemis que des gens intraitables. C'est après des années de luttes de plus en plus ardentes, au cours desquelles la parole magnifique du tribun se fit entendre en chambre et par tout le pays, que passèrent sur notre patrie, mes chers enfants, les jours maheureux de 1837-38.

A cette époque, Louis-Joseph Papineau prit le chemin de la France; il fit de notre ancienne mèrepatrie son lieu d'exil. La France est un beau pays, qui parle au creur et à l'intelligence des Canadien^

français, mais l'exil est toujours l'exil. Là-bas, le grand patriote pensait à sa femme, à ses enfants restés ici; il pensait à ses parents, à ses amis, à sa chère patrie qui gémissait dans les humiliations et la douleur. Canadien errant, que de fois, au soir de ses longues journées d'exil, il aurait pu chanter :

Un Canadien errant, Banni de ses foyers, Parcourait en pleurant Des pays étrangers.

Un soir triste et pensif.

Assis au bord des flots, Au courant fugitif Il adressa ces mots :

Si tu vois mon pays,.

Mon pays malheureux.

Va, dis à mes amis Que je me souviens d'eux.

Louis-Joseph Papineau rentra au pays en 1845. M. La Fontaine, dont je vous parlerai dans quelque temps, lui avait obtenu la permission de revenir plus tôt que cela; il aurait pu revenir en 1843; mais des raisons particulières retardèrent ce retour jusqu'en 1845.

Le retour de Pa[)ineau au Cauada, fut salué avec bonheur par les Canadiens français, comme vous pouvez rimaginer.

Jusqu'en 1847, l'ancien chef patriote vécut tranquillement chez lui, dans le silence de la retaite. A cette date, malheureusement, nous le voj^ons de nouveau dans le tumulte de la politique. J'ai dit malheureusement, parce que, pour son bonhem- et pour sa gloire Papineau eîit été mieux chez lui qu'au parlement. Pendant son absence qui avait duré huit ans, il s'était passé bien des choses, voyez-vous, et l'ancien champion n'en voulut jamais tenir suffisamment compte. La forme de notre gouvernement avait été changée, et nos nouveaux chefs s'étaient vus dans l'obligation de se plier aux nécessités du moment, sans toutefois renoncer à leurs principes essentiels.

Ce nouveau gouvernement, mes petits amis, c'était VU mon du Bas et du Haut-Canada, qui avait été inventée pour faire disparaître la langue française et les Canadiens français. Seulement nos chefs qui voyaient clair et loin, savaient que clans cet instrument fait pour nous détruire il y avait des éléments de vie suffisants pour nous sauver. Les événements prouvèrent dans la suite qu'ils ne s'étaient pas trompés. Papineau mit donc tort de guerroyer contre ses amis d'autrefois, parce qu'ils

avaient accepté, comme pis aller, le gouvernement de l'Union.

Papineau sortit définitivement de la politique en 1854, mais il ne quitta pas pour cela certaines idées dangereuses. En attendant que vous soyez assez grands pour entendre de plus amples explications, rappelez-vous avec tristesse que Papineau n'a pas terminé sa longue carrière sous la tutelle de notre mère la sainte Église.

C'est le 23 septembre 1871 que mourut Louis- Joseph Papineau. Il avait été grand orateur et patriote sincère.

16 mai 1918.

Voir Papineau, par De Celles.

Augustin-Norbert Morin

Voyez-vous sur la cheminée les silhouettes de Pierre Bédard, de Joseph Papineau, de Mgr Plessis, de Louis-Joseph Papineau? Ce soir, à côté de Louis- Joseph Papineau, je vais mettre Augustin- Norbert Morin, le « bon Monsieur Morin, )) comme on l'appelait dans son temps. Et puis, la semaine prochaine, à côté de M. Morin, je mettrai Louis-Hippolyte La Fontaine. Savez-vous pourquoi je mets ces trois hommes ensemble ? C'est parce qu'ils ont travaillé au succès de la même cause, et dans le même temps. Ça ne veut pas dire que tous les trois ont toujours partagé les mêmes idées.

M. Morin est né le 12 octobre 1803, à Saint- Michel de Bellechasse. Ses parents étaient cultivateurs. Quel âge aurait M. Morin s'il vivait encore ?. . . S'il vivait encore, comme il aurait de la peine de voir notre patrie si malheureuse ! Mais passons. Augustin-Norbert Morin fit de brillantes études au séminaire de Québec. Étudier, pour le jeune Morin c'était une véritable récréation. Vous voyez que ce n'était pas un écolier ordinaire. Ils sont si rares les écoliers qui préfèrent les études aux recréations ! Il arriva même que Morin attrapa des punitions pour s'être permis certaines lectures

la nuit, au dortoir. Vous pensez peut-être que l'écolier sacrifiait à quelque roman ses heures de sommeil. Détrompez-vous. Augustin, à la lueur d'une misérable lampe, dans le grand silence du dortoir, étudiait l'hébreu. Beaucoup de jeunes garçons et de jeunes filles du monde, mes petits amis, se brûlent les yeux la nuit à. des lectures moins innocentes. . . Vous, vous ne lisez jamais de mauvais livres, n'est-ce pas, ni le jour, ni la nuit? Quant à l'hébreu, si vous voulez l'étudier je ne vous le défends pas, pourvu que ça ne soit pas la nuit, à l'heure où les enfants doivent dormir. . .

Quand M. Morin eut terminé ses études classiques, il hésita un instant entre la soutane et la robe de l'avocat. Il y avait tant de noblesse, tant de générosité dans cette âme ! D'un côté ou de l'autre, il voulait se donner, se dévouer. Le barreau l'emporta. C'était en 1822. En ce temps-là, la patrie canadienne-française se voyait menacée connue jamais par toute une bande de fanatiques enragés, et l'éloquence du grand tribun Louis-Joseph Papineau avait eu son écho jusque dans le monde écolier. Augustin-Norbert Morin s'en alla donc dans le monde comme on s'en va sur le champ de bataille, à l'heure où la patrie, la terre des aïeux, est en danger. Ami de la paix, il avait aussi le sens de la justice. Timide par tempérament, il se sen-

tait cependant capable de tenir tête aux pires adversaires, si les droits de la patrie étaient lésés.

Encore étudiant, le jeune Morin prouva aux ennemis des Canadiens français qu'ils devaient compter avec un adversaire de plus, un adversaire redoutable. Le juge Bowen, imaginez-vous, ne voulait pas reconnaître les droits de la langue française devant les tribunaux. De tout temps, vous le voyez, il s'est trouvé chez nous des gens incapables d'entendre parler français sans ressentir du malaise. Augustin-Norbert Morin prit sa plume et écrivit au juge Bowen une lettre remarquable. Le juge, en lisant cette lettre dut se dire que le jeune homme qui venait de lui écrire n'était pas le premier venu. Histoire universelle, histoire du Canada, droit naturel, droit constitutionnel, droit civil, tout y est mis à contribution. Plus tard, quand vous aurez grandi, ne manquez pas de lire cette lettre : elle vous fera aimer davantage la langue française, (i)

C'est en 1825 que M. Morin donnait une leçon au juge Bowen. En 1826, il fondait le journal La Minerve. Voici un passage tiré de l'article prospectus. « Philosophes ! Voulez-vous bien mériter de rhmnanité? Cessez de parler aux peuples de leurs droits, sans leur apprendre leurs devoirs. »

(i) Biograpliie de Morin, par A. Béchard.

Les gens, mes chers enfants, qui ne cessent de parler des droits du peuple sont bien souvent de méprisables hypocrites qui n'attendent que l'occasion pour devenir des tyrans. Plus loin, M. Morin écrit : « Apprenez-leur plutôt à aimer leurs semblables, à honorer la -vieillesse, à obéir à leurs parents, à respecter la religion et la morale. . . ; enseignez au cultivateur à retourner plus facilement la glèbe que ses sueurs arrosent. . . » Vous voyez que ce jeune rédacteur de 23 ans savait penser; qu'il était plus sage que beaucoup de politiciens à cheveux blancs. « La religion et la morale », sans elles les millions de soldats et les gros canons ne sauront que semer la désolation et la ruine sur la terre. Retenez bien cela.

M. Morin, à 23 ans, était donc déjà lancé dans la mêlée. Quand je parle de mêlée, je vous assure que ce n'est pas sans raison. Je vous l'ai dit dans mes causeries précédentes, il y avait chez nous toute une bande de fanatiques anglais qui prétendaient, à tout prix, empêcher les Canadiens de jouir des privilèges propres aux sujets britanniques. Pour ces gens-là nous étions la race inférieure, bonne tout au plus à labourer la terre, à payer les impôts, à défendre le drapeau anglais aux heures dangereuses, mais indigne de prendre part à l'administration du pays. Il y avait de quoi exaspérer les âmes les plus calmes et les plus généreuses.

Tous les moyens constitutionnels furent employés, et M. Morin mit au soulagement de sa patrie tout son talent et tout son dévouement. Il parla, il écrivit, il alla jusqu'à Londres. Devenu l'un des plus brillants et des plus ardents disciples de Papineau, il avait fini, sans trop s'en rendre compte probablement, par prendre le ton du grand tribun; il lui était même échappé des paroles d'une violence pour le moins téméraire. Aussi bien quand les troubles de 1837-38 éclatèrent, M. Morin qui n'avait jamais voulu l'effusion du sang, regretta vivement d'avoir contribué plus ou moins, par son influence, à la rébellion.

Mais lorsque vous serez grands, mes enfants, vous relirez ces paroles d'un Anglais instruit qui nous connaissait, au sujet des troubles de 1837-38: « La partie du Bas-Canada agitée par les troubles, n'embrassa jamais qu'une petite section du district de Montréal, sur la rivière Richelieu. Le seul endroit, au nord du Saint-Laurent, où il y ait eu des troubles, est le comté des Deux-]Montagnes. Eh bien ! ce comté se trouvait justement, sous le rapport de la violence des luttes électorales, dans le même cas que la rivière Richelieu. Il y a, surtout à Montréal et dans les environs, des habitants anglais, auxquels tous les hommes libéraux et indépendants doivent être hostiles, et dont les actes et la conduite ont été caractérisés par un esprit de

doniination sur toute la population d'origine française; ils ont toujours aspiré à posséder le ])ouvoir et le patronage du pays. C^est â evx qu'il faut principalement attribuer les troubles qui viennent d'avoir lieu. . . » Ces paroles furent prononcées par Lord Gosford, au parlement d'Angleterre. Vous voyez que la patience de nos pères avait été durement mise à l'épreuve, et de plusieurs façons.

Je ne m'étais pom'tant pas proposé de vous faire veiller tard ce soir, et sur le train que vont les choses ça pourrait durer encore longtemps. Hâtonsnous donc. Apiès les troubles de 1837-38 on finit par nous imposer, mialgré nous, le gouvernemient de l'Union de 1840, dont je vous ai dit un mot, la semaine dernière, je crois. Pendant plusieurs années; M. Morin joua un rôle considérable dans ce gouvernement, à côté de ]\I. la Fontaine. Et avec quel désintéressement il travailla ! Il était pauvre en entrant dans la politique, et il en sortit pauvre. Beaucoup de gens, mes petits amis, n'ont pas de nos jours le désintéressement d'Augustin- Norbert Morin.

Sorti de la politique en 1854, M. Morin était nommé juge en 1855. Je vous promets que M. Morin avait tout ce qu'il fallait pour faire un bon juge. Agé de 51 ans, savant conune un bénédictin, charital>lc peut-être à l'excès, excellent chrétien, que pouvait-il lui manquer? Excellent chré-

tien. Un jour j\I. ISIorin avait assisté à la messe paroissiale à Saint-Hyacinthe. Un des chantres qui avait remarqué M. Morin, dit à ses amis en sortant de l'église : « Ce M. florin qui est un des plus gros messieurs du pays, prie le bon Dieu comme un habitant. » Ces paroles en disent plus long qu'un grand discours. Voulez-vous un autre trait ? Le 1er janvier 1842, M. Morin arrive à Saint-]Michel de Bellechasse, sa paroisse natale, à l'heure de la grand'messe. Il se met aussitôt à rechercher son père; il le trouve, ôte sa coiffure, s'agenouille sur la neige et implore la liénédiction paternelle. Que pensez-vous des jeimesses qui rougissent de demander la bénédiction paternelle au jour de l'an ?. . .

Je vous ai dit aussi que M. Morin fut charitable, à l'excès peut-être. S'il y a des excès dans la charité, ]\I. IMorin en a fait, c'est certain. Je pourrais vous conter au moins une dizaine de beaux traits de sa charité. . . Tl n'épargna jamais rien pour encourager l'agriculture, et les colons le connaissaient. Un jour, un colon qui lui devait une vingtaine de piastres depuis longtemps, avait reçu une lettre sévère lui enjoignant de le payer. Il se rend auprès de M. Morin et lui expose sa pauvreté, le nombre de ses enfants, etc., etc., (f Oui, oui, mon bon ami, lui dit AI. Morin, vous devez avoir beaucoup de misère en effet, vous avez une si nombreuse famille; tenez, prenez ces cinq piastres, ça

vous aidera. )) M. Morin avait l'habitude de donner aux pauvres jusqu'à son dernier sou, et sa porte était assiégée du matin au soir par les pauvres. Il prodiguait de plus l'aumône du cœur; sa grande ambition était de faire plaisir aux plus humbles, aux plus petits. Comme vous auriez aimé le « bon M. Morin », mes chers enfants ! M. Morin mourut le 27 juillet 1865.

2S mai 1918.

Louis-HiPPOLYTE La Fontaine

Avez-vous déjà vu le portrait de Napoléon 1er ? Levez la main ceux qui l'ont déjà vu. Vous l'avez presque tous vu. . . Eh bien ! mes petits amis, vous avez vu le portrait de Louis-Hippolyte La Fontaine. Ça vous surprend ? . .

Écoutez-moi. La première fois que Ladj^ Bagot, épouse du gouverneur, vit La Fontaine, elle dit à son entourage : « Vraiment, si je ne savais que Bonaparte est mort, je croirais que c'est lui qui vient d'entrer au salon. » En 1853, La Fontaine passait à Paris.

Des vieux soldats de Napoléon dirent en le voyant : « Tiens, voici l'empereur ressuscité. »

Comme vous l'imaginez bien, La Fontaine n'était ni le frère, ni le cousin de Napoléon 1er. Non, La Fontaine n'était pas le frère de Napoléon, ni son cousin, pourtant il lui ressemblait par la figure, et aussi par le génie. Il ne fut ni général d'armée, ni empereur, mais la race canadienne-

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