CHAPITRE PREMIER
La Provence. — Les opinions d'une Française sur l'Amérique.
— Celles d'un général américain sur la France. — Emigrants et émigration. — Le port de New- York. — La douane.
— Fifth Avenue Hôtel. — Un reporter.
Il est sept heures. Accoudé sur la batayole de la passerelle, je regarde le soleil qui descend lentement vers l'horizon. L'avant du navire, soulevé par la houle que nous amène une petite brise d'ouest, s'élève et s'abaisse d'un mouvement doux et régulier, à peine sensible, mettant une tache sombre dans la teinte d'or qu'a prise la mer autour de nous. Ce spectacle-là, je l'ai déjà vu bien des fois, un peu sur tous les points du globe; mais, à bord, il me produit toujours une certaine impression, et j'aime à être seul, pour le savourer tout à mon aise.
Un timonier est debout, à côté de moi, appuyé contre un des montants de la tente, regardant dans sa longuevue. Il la baisse tout à coup, et puis, portant la main à son bonnet, il s'avance vers l'officier de quart qui se promène derrière nous :
« C'est la goélette du pilote, monsieur, je vois son pavillon !
— Ah ! c'est bon ! dit celui-ci en s'arrêlant un inslant pour regarder, dans la direction que lui indique l'homme, une petite tache à peine visible au milieu des feux du couchant. Prévenez le commandant. »
L'instant d'après, B..., uu vieux camarade de promotion à l'Ecole navale, arrive à son tour sur la passerelle. Il commande maintenant la Provence, un des grands transatlantiques de la ligne de New-York.
« Eh bien, voilà le pilote, me dit-il, en venant s'accouder à côté de moi. Nous allons pousser les feux, et nous pourrons peut-être arriver demain soir. »
La goélette, qui a vent arrière pour venir à nous, s'avance rapidement. Elle file une dizaine de nœuds; nous en liions quatorze ou quinze. C'est donc avec une vitesse de vingt-cinq milles à l'heure, quelque chose comme quarante kilomètres, que nous courons audevant l'un de l'autre. Aussi, en peu d'instants, nous sommes bord à bord. La Provence a stoppé, le roulement sourd de ses machines ne se fait plus entendre; elle court silencieusement sur son aire.
Un tout petit youyou, bordant seulement deux avirons, s'est détaché de la goélette; il vient nous accoster, dansant sur les lames au pied de la grande muraille noire du paquebot. Le pilote empoigne les tireveilles, profite d'un mouvement de roulis pour mettre le pied sur l'échelle qui descend vers lui, et puis le youyou rejoint son bord. On le hisse sur ses portemanteaux, et la goélette, mettant du vent dans ses voiles, reprend sa bordée qu'elle continuera tant qu'elle n'aura pas
placé le dernier des cinq ou six pilotes dont elle est la propriété collective. Je la regarde longtemps; inclinée sous ses grandes voiles blanches qui se gonflent à la brise, elle se relève à la lame avec ces jolis mouvements de cheval qui encense qu'ont les petits navires quand ils serrent le vent et qu'un embrun vient couvrir d'écume leur étrave.
Le pilote est un grand gaillard, revêtu d'une de ces jaquettes en gros drap bleu, hors desquelles on n'a jamais vu un de ses pareils. Il apporte un paquet de journaux. Je laisse B... avec lui et descends au salon pour les lire et savoir ce qui s'est passé dans le monde, dans le vieux comme dans le nouveau, pendant les dix journées que nous avons mises à aller de l'un à l'autre.
Dans le salon, éclairé à outrance par les lampes électriques, la plupart des passagers sont réunis, attendant le thé. Nous ne sommes du reste pas bien nombreux; quarante ou cinquante, tout au plus; car, dans cette saison, les Américains vont en Europe et n'en reviennent qu'en automne. Le courant est si régulier, qu'un voyage sur deux se fait toujours presque à vide. Une dame s'acharne après le pauvre piano époumonné qui est au pied du grand escalier. Elle en accompagne une autre, qui d'une voix aigrelette, mais juste, chante la fameuse chanson de la Timbale :
Encore uti qui ne l'aura pas, La timbale, la timbale!
Encore un qui ne l'aura pas !
Encore un qui glisse en bas !
à la grande joie d'un groupe nombreux de passagers qui écoutent. Cette virtuose est une jeune Française
dont le mari habite Charleston, où elle va le rejoindre, après avoir passé trois mois en France. En me voyant descendre, les journaux à la main, elle s'interrompt tout à coup :
« Allons, bon! Le pilote est à bord! Xous voilà en Amérique! C'est fini de rire! Oh! c'te Amérique, je l'haï t'y ! »
Cette déclaration de principes, qui a, du moins, le mérite de la franchise, paraît choquer profondément un grand escogriffe, qui justement applaudissait à tout rompre les passages les plus guillerets de la chanson de la Timbale. S'il était Français, ses moustaches farouches indiqueraient infailliblement un cenl-garde retraité ou un brigadier de chasseurs d'Afrique; mais il est Américain, et, dans cet heureux pays, les juges seuls savent se donner des mines aussi rébarbatives, destinées probablement à suppléer à l'absence de gendarmes, en frappant de terreur l'àme des criminels.
«. .Madame, dit-il d'un air pincé, en assez bon français, je ne puis vraiment pas admettre que, en ma présence, on parle de mon pays comme vous venez de le faire.
— De quoi! de quoi! dit la jeune femme, avec son accent faubourien. Avec cela que je me gênerai ! »
Le corps en avant, les deux mains sur les hanches, les paumes en dehors, pièlée comme un coq de combat sur ses petits pieds bien chaussés de souliers découverts et de bas de soie rouges à coins, elle a une apparence si gentiment agressive que le champion de l'Amérique, embarrassé par les rires qui éclatent de tous côtés, semble tout interdit.
s Cependant, murmure-t-il d'un ton plus doux , si vous détestez tant que cela l'Amérique, madame, pourquoi y revenez- vous?
— Pourquoi j'y reviens? Parce que mon mari y est. Donc! Et pourquoi y est-il? Parce qu'il y gagne de l'argent! Mais ce n'est bien que pour cela que nous y restons, allez! Nous autres, nous nous trouvons si bien chez nous que nous ne quittons notre pays que pour y revenir le plus tôt possible. Ce n'est pas comme vous qui vous trouvez si mal dans votre gueux de pays, que dès que vous avez gagné un peu d'argent, vous ne pensez qu'à venir le dépenser dans le nôtre. Et que vous avez joliment raison ! Et si vous vous fâchez quand je dis « votre gueux de pays » , c'est parce qu'il n'y a que la vérité qui blesse. Vous, vous nouvez bien dire tout ce que vous voudrez de la France : cela me sera joliment égal, parce que je sais que vous n'en pensez pas un mot, et que c'est par pure jalousie que vous parlez. Tenez! cela ne me fait pas cela. ■ (Ici le geste connu : l'ongle claqué sur les dents de la mâchoire supérieure.)
Le Yankee, mis en déroute par ce flot d'éloquence, s'est éclipsé sans demander son reste. La petile femme, n'abusant pas de son triomphe, fait une pirouette sur ses talons pointus et vient s'asseoir à notre table, où le thé vient d'être servi. Trois Anglaises, qui ont suivi la scène avec une muetle horreur, s'éloignent majestueusement en murmurant : Oh! this a dreadful woman ! Indeed !
A quoi un révérend, qui les accompagne, répond d'un air moins convaincu, caria scène a paru l'amuser :
Horrid! So vulgar ! Makes one shudder ! Puis il remonte à son tour sur le pont, mais après avoir avalé son thé.
Pauvre petite madame Jumeau , elle n'est pas étonnamment distinguée, à coup sûr! Mais elle peut se vanter de nous avoir bien amusés pendant la traversée : et c'est une bonne petite femme, tout de même ; elle nous raconte ses aventures.
« Voyez-vous! quand j'ai épousé Ugène (elle dit Ugène et le faubourg Antoine, cela va sans dire), quand j'ai épousé Ugène, il était dans les laines. Sa maison l'a envoyé à Charleston. Et puis, là, il a pris un intérêt dans un ranch II y a quatre ans de cela. Maintenant, il gagne de l'argent gros comme lui. Dans cinq ou six ans, nous serons très-riches. Quel affreux pays, par exemple! M.iis Ugène, il est si gentil! Quand il a vu que je m'y déplaisais tant, tous les ans, il me laisse venir passer trois mois à Paris, chez papa : il est dans la mercerie, à Ménilmontant, papa. Et cela me fait tant de plaisir de le revoir, le pauvre vieux ! Je m'assois dans la boutique, et puis je reste là, toute la journée, avec maman , à servir les clients. Et puis Ugène, l'année dernière, m'a donné de quoi lui acheter une petite maison à Nogent. C'était son rêve, à c't homme. Alors, le dimanche, nous allons, en Marne, pêcher une friture dans un bachot que je lui ai donné aussi. Ah! le bachot, par exemple, c'est moi qui l'ai payé sur mes économies de toilette! a
Et, là-dessus, madame Jumeau, qui ne sait pas bien si elle a envie de rire ou de pleurer, avale son thé trop chaud, se brûle, étrangle, tousse, met son mouchoir devant sa bouche et finit par lancer un : « Oh ! non, là,
vrai! a si bien jeté, que nous pouffons de rire, M... et moi. Elle ne s'en fâche pas.
«Mais dites donc, madame, reprend M..., vous n'avez pas peur de laisser M. Ugène comme cela, tout seul, pendant trois mois chaque année? A Charleston, il doit y avoir une collection de mulâtresses, de griffes, de quarteronnes, sans compter les blanches; c'est-à-dire que, quand vous revenez, votre contrat doit être aussi percé qu'une écumoire.
— Oh ! le pauvre chéri ! C'est ce que je lui dis toutes les fois que je pars! Toi, mon gros, si tu me fais des traits, gare de dessous! Il me jure toujours ses grands dieux d'être sage! mais, vous savez? je suis sûre qu'il m'en fait de toutes les couleurs. Ma foi, tant pis! Il m'aime bien tout de même, et je lui pardonne. Il est trop gentil de me laisser aller voir papa et maman, v
12 juin. — La Provence est pourvue d'une sirène. Je ne sais plus quel est le grand homme qui a inventé cet effroyable instrument qui détrône le sifflet sur les paquebots transatlantiques, mais, vraiment, il devrait bien tacher de perfectionner son invention, non pas au point de vue de la puissance des sons émis, mais à celui de leur harmonie. Ce matin, à mon réveil, j'ai bondi dans mon lit, en entendant des mugissements effroyables, comme ceux d'un taureau colossal qu'on étranglerait : c'était la sirène qui remplissait ses fonctions. Elle a pour but d'éloigner les navigateurs; celles qui ont fait courir tant de dangers à la vertu du prudent Ulysse cherchaient, au contraire, à les attirer. De là, la différence des organes.
De ce tapage insolite j'ai conclu que nous étions entrés dans un de ces jolis bancs de brume qui, chaque année, coûtent la vie à tant de morutiers sur les grands bancs de Terre-Neuve.
Quand j'ai eu fait ma toilette et absorbé une tasse de chocolat, corroborée de deux de ces admirables brioches qui sont le triomphe du pâtissier de la Provence, je suis monté sur le pont; j'y constate que je ne me suis pas trompé. Une humidité pénétrante vous envahit; les vêtements de drap se couvrent immédiatement d'une rosée brillante. La brume est tellement épaisse qu'on croirait avancer dans une atmosphère d'ouate. Je me dirige à tâtons vers la passerelle, où je finis par découvrir B..., debout à côlé de son officier de quart, lâchant de percer de l'œil l'ombre compacte qui nous entoure. Mais leurs efforts sont bien inutiles. De l'endroit où nous sommes, nous ne voyons les hommes qui s'agitent sur le pont que comme des ombres vagues. A cinq pas, tout disparait.
« Eh bien, lui dis-je, gare les abordages! Est-ce qu'il y a longtemps que nous sommes là dedans?
— Non, dit-il. Depuis une heure du matin, nous avons traversé trois ou quatre bancs. Heureusement, celui-ci n'est pas bien élevé. J'ai envoyé un homme sur la vergue de hune. Il est au-dessus.
— Tiens! cela doit être assez curieux : je vais lui tenir compagnie. »
Je monte dans le gréement de misaine. Arrivé à la hauteur du chouquet, tout à coup, brusquement, ma tête sort de la brume comme celle d'un plongeur qui reparaît à la surface de l'eau. Sur le pont, il faisait
presque froid : ici un soleil splendide éclaire, en l'irisant, une immense plaine blanche légèrement ondulée. On dirait une steppe de Russie, par un beau jour d'hiver. Au-dessus de ma tète, l'homme de vigie, assis sur la vergue, les jambes ballantes, tenant à la main la drisse du hunier, me salue. Du navire, nous ne voyons que les trois mâts qui émergent. La fumée salissant les flocons de vapeur, en se mêlant à eux, marque notre sillage d'une teinte grise. Au-dessous de nous, la sirène continue à mugir.
A tribord, par le travers, un grand voilier nous montre à peu de dislance ses perroquets et ses huniers ballant les mâts; car il fait presque calme. Je n'ai jamais rien vu de pareil.
«. Ah! dit l'homme de vigie, nous allons bientôt en sortir. »
Je regarde devant nous. A un mille environ, le banc de brume que nous coupons s'arrête brusquement. Au delà, comme du haut d'une falaise couverte de neige, nous voyons la mer bleue qui brille au soleil. Trois ou quatre petites baleines courent l'une après l'autre, en poussant, à intervalles réguliers, les jets d'eau de leurs évents. Les paysages polaires doivent ressemblera cela.
Tout trempé encore de l'humidité d'en bas, je reste à me sécher à la bonne chaleur de juin. Nous avançonstoujours. Tout à coup nous voyons au-dessous de nous Tétrave qui apparaît; puis, tout l'avant du navire encombré d'émigrants, dont le cri de joyeuse surprise monte jusqu'à nous; et puis, le grand navire sort majestueusement de son enveloppe que nous laissons, bien loin derrière.
Je redescends lentement en regardant le gai mouvement du pont. Les émigrants vont déjeuner. Un homme de chaque plat arrive à la file, avec une grande gamelle^ devant la porte de la cuisine, où un gros cuisinier, armé d'une grosse cuiller, lui verse le café de ses camarades et le sien. A un autre guichet, il prend les deux pains tout chauds que le boulanger retire du four. A côté se tient l'interprète, contrôlant les noms sur un carnet, prêt à recevoir les réclamations. Du reste, il ne s'en produit aucune. Tout se passe avec le plus grand ordre.
Nous avons trois cent cinquante de ces émigrants à bord, Suisses ou Allemands. C'est peu. En hiver, le navire en a transporté jusqu'à onze cents. Ils sont installés dans le faux pont, qui est grand et très-suffisamment aéré par des hublots et des manches à air. Tout cela a été fumigé à fond, ('eux fois pendant la traversée : les hommes ont été vaccinés. Sans un certificat du médecin constatant ce fait, ils ne pourraient pas débarquer. Le gouvernement américain, on ne saurait trop l'en louer, a établi toute une série de règlements fort sévères pour ce genre de transport, et tient soigneusement la main à leur exécution. A leur arrivée à New-York, tous ces hommes seront débarqués dans une sorte de grand caravansérail, appelé Castle- Garden, entretenu au moyen d'une taxe spéciale levée sur toutes les compagnies de navigation, et là, ils sont défrayés de tout et confiés à des commissaires qui s'occupent d'eux jusqu'à ce qu'ils aient trouvé du travail.
Depuis le jour où les puritains du Mayflower et les
catholiques de lord Baltimore, fuyant successivement la persécution religieuse, quittaient le vieux continent pour venir chercher en Amérique la liberté, qu'ils n'y ont pas tous trouvée autant qu'on se le figure, depuis ce temps, dis-je, la qualité des émigrants ne s'est pas améliorée. Les bons Yankees ouvraient leur porte toute grande et n'avaient pas assez de mots pour faire bon accueil aux fermiers chassés par les corn-laws , ou, simplement, aux robustes travailleurs irlandais qui leur apportaient, sinon un capital, du moins des bras. Ils trouvaient tout naturel et très-profitable d'écrémer à leur profit la population de l'Angleterre et même un peu celle de l'Allemagne. Mais il s'est, paraît-il, formé, dans ces deux pays, des associations ayant des allaches plus ou moins officielles, qui ont pour but de vider, au profit du nouveau monde, quelques-uns des asiles et des refuges dont l'entretien pèse si lourdement sur les finances de ces deux pays. Les Yankees ont bien vite découvert le tour qu'on voulait leur jouer. Leurs journaux se sont mis à pousser des cris de pintade. Les beaux articles sur l'hospitalité qu'offrait la libre Amérique aux déshérités du vieux monde ont été rentrés dans les tiroirs, pour servir dans une autre occasion, et le gouvernement s'est empressé de faire vérifier fort exactement la « qualité » des émigrants qu'on lui amène maintenant. Tous ceux qui ne promettent pas d'être « d'un bon rapport » sont maintenant réembarqués, séance tenante, sur le navire qui les a amenés, et le capitaine est tenu de les ramener dans le port où il les a pris. Tout dernièrement encore, la douane de New-York renvoyait de la sorte une centaine de Juifs
roumains, embarqués à Hambourg : des femmes et des vieillards irlandais, hôtes ordinaires des workhouses anglais, qu'on avait essayé d'introduire par le Canada, étaient renvoyés sans plus de cérémonie.
Je ne pense pas qu'on fasse mauvais accueil à ceux que nous amenons. Je ne crois pas cependant non plus que leur départ cause un bien grand dommage aux pays qu'ils ont quittés. Ce sont presque tous des Allemands du Sud, à l'aspect chétif et misérable; la peau trop blanche, hérissée d'une barbe rare, de couleur filasse, de grands cheveux sales leur tombant dans le col : des pipes en porcelaine toujours vissées dans leur bouche. Les femmes ne sont pas bien attrayantes non plus : ce sont, pour la plupart, de grosses commères aux formes extra-opulentes. Les plus vieilles, débordant de graisse, passent leur vie à soigner les enfants innombrables dont les mères et les sœurs se débarrassent volontiers à leur profit, pour danser des valses au son d'un accordéon, quand le mal de mer ne les cloue pas dans le faux pont.
D'où sortent ces malheureux ? Je ne le sais trop. Beaucoup sont attirés en Amérique par des amis ou des parents, qui leur ont envoyé l'argent nécessaire. La traversée d'un adulte coûte 125 fr., et ils sont vraiment, sous le rapport de la nourriture et des soins matériels, aussi bien que possible. Les Compagnies d'émigration ont des agents qui battent le pays, recueillant des adhésions. Ils ne mettent en route les convois qu'une fois qu'un chiffre suffisant est atteint. Les intéressés ne savent pas, à quelques mois près, la date exacte de leur départ, et, s'ils refusent de partir
au moment où ils sont convoqués, ils s'exposent à perdre les sommes payées. Il en résulte de graves inconvénients, surtout pour les femmes. Ainsi, l'une d'elles est accouchée celte nuit. Que va devenir cette malheureuse en arrivant à New- York ? Du reste, il se passe des faits hien graves, mais qui ont quelquefois leur côté comique. L'aulre jour, le capitaine d'armes est venu rendre compte au commissaire qu'un enfant faisait un tel tapage, dans le faux pont, que tous les voisins se plaignaient. Le docteur examina la mine de l'enfant, une vigoureuse petite créature, âgée de huit ou dix mois, qui avait l'air de se porter à merveille. Heureusement, l'attitude emharrassée de la mère lui donna des soupçons. Une surveillance fut organisée, et l'on acquit bientôt la certitude que la mère, d'accord avec son mari, voulait se débarrasser de l'enfant et lui refusait le sein, pour le faire mourir de faim. Le mari a été mis aux fers : quanta la femme, les rondiers ont ordre, à chaque changement de quart, de lui faire donner à teter à l'enfant devant eux, et elle a été prévenue qu'elle irait aux fers rejoindre son mari, si elle ne s'exécutait pas. Depuis ce temps-là, le petit se porte comme un charme, mais je ne donnerais pas cher de sa vie, quand toute celle aimable famille aura débarqué. En attendant, il doit être assez drôle d'entendre chaque rondier, quand il rend compte de sa tournée à l'officier de quart, lui dire en portant la main à son bonnet : « Rien de nouveau, le petit a bien teté ! a
Il y a eu aussi deux autres faits du même genre bien suspects. J'ai dit plus haut que les règlements obligent de fumiger très-soigneusement le logement
des émigrants, deux fois pendant la traversée. On choisit une belle journée ; on fait monter tout le monde sur le pont, après leur avoir bien fait expliquer, par l'interprète, ce dont il s'agit : puis, tous les hublots, panneaux et manches à vent fermés, on allume des brasiers qui, pendant une heure ou deux, rendent l'atmosphère du faux pont absolument irrespirable au microbe le plus tenace. La première fois qu'on a fait cette opération, il ne s'est produit aucun incident. A la seconde, quand tout le monde savait par conséquent très-bien comment les choses se passaient, le capitaine d'armes, ayant fait sa ronde avant de fermer le dernier panneau, constata que trois enfants, de deux à quatre uns, avaient été laissés dans les couchettes !
Nous avons à bord un vieil Américain du Kentucky, qui, après avoir vendu une foule de choses pendant toute la première partie de sa vie, sans réaliser de bien gros bénéfices, s'est fait politicien. C'est généralement ainsi que les choses se passent. II a été maire, membre des différentes chambres de son Etat, puis envoyé à Washington. Sur le tard, il a joint la philanthropie à ses autres industries : je soupçonne que ce n'est pas la moins profitable. Il court l'univers, de congrès en congrès, au compte de différentes sociétés, charitables ou simplement scientifiques. Pour le moment, il arrive de Paris, où il a été banqueter à propos de je ne sais quelle question sociale. Du reste, il est éclectique et parle avec d'autant plus d'autorité de l'immoralité des Français, qu'il déclare ingénument l'avoir étudiée, sur le vif, en compagnie de plusieurs
demoiselles des Grands Magasins du Louvre. Il me rappelle un écrivain de marine, nègre, du service local de Alayotte, qui avait causé, il y a quelques années, une vive impression sur le conseil de santé de Toulon, en lui demandant un congé de convalescence pour le Gabon, où il voulait, apparemment, prendre le frais sous les cocotiers de ses pères. Nous l'emmenions à destination, et il faisait notre bonheur pendant la traversée en nous parlant, avec la voix de coq enroué qu'ont tous ses pareils, de la grande vie parisienne telle qu'il l'avait vue pendant les sept jours qu'il avait passés dans un petit hôtel du passage du Saumon : « Je eviens eceué, disait-il, d'un air convaincu, de l'immôàlité pôfonde qui ègne dans les hautes classes de la société pàisienne ! »
Au physique, avec sa figure hérissée des poils multicolores de sa barbe, qu'il porte entière, moins la moustache, le philanthrope ressemble tellement à un vieux macaque, que M. Darwin saluerait sûrement en lui, avec le bonheur qu'on éprouve toujours à voir vérifier une théorie favorite, l'anneau qui réunit le genre singe au genre humain, dans la chaîne des êtres. II est même plus près du premier que du second, et quand je le voyais, pendant la traversée, se rattraper, d'une main, aux manœuvres, pour se tenir au roulis, je me disais toujours qu'il devait bien souffrir de ne pouvoir employer pour cet usage la queue prenante qu'ont tous ses congénères.
En arrivant sur le pont, je le retrouve dans sa position favorite, les jambes écartées, les mains dans les poches d'un pantalon trop long, fumant vigoureuse-
ment une petite pipe de bruyère ; un petit chapeau mou, à carreaux verts, écrasé sur la nuque. A'ous nous sommes liés, parce que j'écoute toujours avec un vif intérêt le récit de ses séductions parisiennes. Aussi, du plus loin qu'il m'aperçoit, il retire sa pipe de sa bouche, crache avec une adresse prodigieuse par-dessus le plat-bord ; et puis, me désignant un des émigranls qui défilent devant lui :
a Eh bien, baron, me dit-il en anglais, avec celte étonnante cantilène nasillarde des Américains, qu'estce que vous dites de cela ? »
Cela est un grand lourdaud qui promène à six pieds du pont une sorte de bonnet de fourrure solidement calé sur deux oreilles rouges, très-écartées de la tète. Confié à un capitaine d'armes énergique, on en ferait peut-être un matelot de pont passable: mais il faudrait au moins six mois de bourrades et de nuits passées aux fers pour le faire arriver là. Comme je ne vois pas où mon Américain veut en venir, je me contente de hausser les épaules d'un air de doute.
11 brandit sa pipe d'un air de triomphe :
« Ah! vous ne savez pas ce que c'est? Eh bien, sir, je vais vous le dire, sir ! C'est une matière brute {raw material) ! Et pourquoi cette matière est-elle restée brute, sir ? (Nouveau geste de la pipe, nouveau crachat.) Parce que, pendant des siècles, elle a été écrasée sous le double faix de la tyrannie et de l'ignorance, et qu'on n'a rien fait pour la développer, sir.
— ; D'où sort ce gars-là? dis-je à l'interprète.
— Celui-là! c'est un Suisse de Bàle!
Mais dites donc, général : il a été une fois^;os£-
master général (directeur de la poste) dans son Etat du Kentucky, pendant six mois; depuis ce temps-là il se fait appeler général. Celui-là est Suisse! Depuis que Guillaume Tell a tué, d'une manière qui n'était même pas bien correcte, l'infortuné Gessler, il me semble que les fils de l'Helvétie passent pour avoir joui d'une liberté complète. »
Mais ce détail est bien indifférent au général, qui tient à me placer un discours qu'il a probablement déjà «délivré» (delivered) au City-Hall de Swamptown,Ia ville de son cœur, celle dont les intelligents électeurs ont voulu être représentes par lui.
« Oui, sir ! continue-t-il. Quand cette épave du grand monde, quand ce déshérité d'une société usée (b'usted) aura vécu pendant six mois à l'abri du drapeau étoile (star spangled hanner), protégé par les institutions de notre jeune et glorieuse république, vous ne le reconnaîtrez plus. Dans dix ans, quand la vieille Europe s'agitera dans les convulsions suprêmes (throes) de l'agonie...
— Vraiment ! nous n'en avons pas pour plus longtemps que cela?
— Non, sir, je regrette de ne pas avoir sur moi le numéro du Rattlesnake-Ravine-County-Free-Rib- TicMer, qui contient un discours que j'ai prononcé, précisément sur ce sujet, à la réunion préparatoire des élections primaires, l'année dernière, à Swamptown. Mais peut-être en avez-vous entendu parler, sir ? »
Toujours le sir terminant chaque phrase, lancé comme un sifflement en appuyant sur IV. Je remuai
la têle d'un air consterné, mais j'étais obligé d'avouer que ce numéro-là du Ra ttlesnake- Ravine -County- Free-Rib-TicMer m'avait échappé. Le général haussa légèrement les épaules et continua posément :
a C'est étonnant, car la presse européenne l'a beaucoup commenté, ainsi que me le disait, l'autre jour encore, notre sénateur et mon ami, 'l'honorable Hiram M. N. 0. P. Q. Doolittle, de Chicken-Thief-Flat, Kentucky. Vous le connaissez sans doute de nom?
— Non, je n'avais jamais entendu parler de l'honorable Hiram M. \T. 0. P. Q. Doolittle, de Chicken- Thief-Flat, Kentucky.
— C'est étonnant, car lui et sa « hautement polie » (highly polished) « dame » se meuvent (move) dans les cercles les plus élevés de la société, pendant leur séjour dans la capitale gauloise. Mais je vous disais donc, sir, que l'Europe, ses aristocraties pourries et son militarisme n'en ont pas pour dix ans ! »
Le juge nous avait rejoints : il fumait aussi une grosse pipe. Chaque fois que le général lançait un sir, pour scander une syllabe, l'autre lançait une énorme bouffée de tabac, en hochant la tête d'un air qui exprimait l'approbation, mais, en même temps, une certaine nuance de regret et de compassion pour cette pauvre Europe.
« Well, général, dit-il enfin, vous leur donnez dix ans. Vous êtes plus généreux que moi. Peut-être qu'à eux tout seuls, ils mettraient dix ans à faire le saut. Mais nous les poussons si bien, que le mouvement s'accélère. Les Anglais commencent à le comprendre. J'étais en relation avec une grande fabrique de coutel-
lerie de Sheffield. Autrefois, ils expédiaient beaucoup aux Etats-Unis. Les tarifs sont devenus si élevés, qu'ils ont bien vu qu'il n'y avait plus moyen de continuer. Alors ils ont fait construire, près de New-York, une grande fabrique; ils y ont transporté tout leur outillage. Leurs contre-maîtres et beaucoup de leurs ouvriers les ont suivis. Voilà deux ans qu'ils ont fini leur installation. Ils font des affaires superbes. Les droits qu'ils avaient contre eux sont maintenant pour eux, et, outre leur nouvelle clientèle, ils retrouvent petit à petit toute celle qu'ils ont laissée là-bas.
— Quite truel dit le général d'un air approbateur. Smart chaps ! *
Le juge encouragé continua :
« Ce qu'il y a de curieux, c'est que les Français ne veulent pas comprendre cela ; nous avons ici, à bord, un courtier de soieries de Lyon. Il se plaint de ce que les droits qui étaient déjà de 80 pour 100 sur les velours, vont, probablement, être encore augmentés. Il faut bien qu'il se persuade que si nous avons mis des droits de 80 pour 100 sur les velours français, c'est que nous avons cru que cela suffirait pour les empêcher d'entrer en quantités appréciables. C'est cela que nous voulons. S'il est prouvé que le chiffre de 80 pour 100 laisse encore une marge de profit aux Français, nous irons à 150 pour 100. Voilà tout!
— Parfaitement, dit le général. Ce que nous voulons, c'est multiplier les industries les plus diverses chez nous. Les libre-échangistes anglais disent que chaque nation doit se borner à produire ce qu'elle produit le mieux et le plus économiquement, sauf à
échanger le surplus avec les autres nations. Avec ce principe-là, la moitié de la France aurait été consacrée exclusivement à la production du vin, et, quand le phylloxéra est venu, quinze millions d'hommes se seraient trouvés sans ressource. Les Russes, qui ne faisaient que du blé, n'ont plus le sou, maintenant que nous en produisons à meilleur marché qu'ils ne peuvent le faire. No, sir, la diversité ! voilà ma devise. La diversité et un gin coch taïl avant les repas ! Baron, voulez-vous me faire la faveur d'accepter un gin coch tail? Voilà ce qui éclipse votre absinthe et votre vermouth. Juge, vous êtes des nôtres ? »
Je laissai ces deux estimables Yankees s'en aller bras dessus bras dessous à la buvette. B. .. me regardait en riant, de sa passerelle; j'allai le rejoindre:
« Qu'est-ce que vous racontait donc cet illustre, guerrier? Est-ce un général, un colonel ou un caporal ? J'oublie toujours.
— C'est un général; d'abord, vous devez bien savoir qu'il n'y a pas de caporaux en Amérique. Le dernier est mort il y a vingt ans. Il datait de la guerre de l'Indépendance, et l'on n'en a plus fait depuis. Ces deux gaillards-là étaient en train de me prouver qu'un de ces jours, il faudrait que nous nous fissions tous Yankees.
— Ma foi ! du train que vont les choses, ils ont peut-être raison. Vous savez, quand un navire fait de l'eau, les rats profitent de la première embellie pour filer à terre. Mais tout cela n'est pas bien gai. Regardez donc ces petites baleines qui se promènent à tribord, en faisant des jets d'eau ; en voilà qui ont l'air
de s'amuser! Figurez-vous qu'à mon dernier voyage, un matin, en montant sur la passerelle, j'en vois une qui dormait devant nous. Je dis à l'officier de quart de mettre le cap sur elle, pourvoir ce qu'elle ferait; je croyais qu'elle allait plonger. Pas du tout : nous sommes entrés dedans comme dans du beurre ; la pauvre bêle a été coupée en deux sans s'en apercevoir. Nous n'avons plus rien vu derrière, seulement une immense mare de sang. Allons, bon ! un nouveau banc de brume à l'horizon ! Décidément, nous n'arriverons pas ce soir! 1
Le reste de la journée s'est passé à traverser des bancs de brume. Ils sont bien rarement assez peu épais pour que l'homme de vigie puisse les dominer. On ne diminue cependant pas de vitesse d'une manière appréciable. Cela est bien imprudent, mais la concurrence'est là. Les Anglais, les Allemands, passent à toute vapeur. Si l'on ne faisait pas comme eux, les passagers déserteraient notre ligne, pour adopter celles qui leur donneraient des passages plus courts de quelques heures. Dans des conditions pareilles, le succès de la navigation ne dépend plus de l'habileté du commandement ; c'est une simple question de chance. Go ahead and the devil lake the last!
1 2 juin. — Ce matin nous avons atterri en pleine brume. Il est vrai que l'atterrissage de New-York est disposé de telle sorte qu'on peut le faire à la sonde, bien qu'il vaille toujours mieux attendre le jour pour entrer. Je me rappelle avoir vu tenter ce tour de force deux fois : en Chine, à l'entrée du Yang-tse-kiang, et à
Brest. Un officier, enfermé dans une chambre du faux pont, avec la carte, faisait sonder. On lui portait le suif contenu dans le plomb et indiquant la nature du fond, ainsi que le brassiage; et, sans autres indications, il donnait la route. Les deux fois, cela a réussi très-bien. B... applique ce systèmeavec une sûreté vraiment admirable. Il m'indiquait le point sur la carte, et quand le rideau de brume s'est levé et qu'on a pu prendre ur relèvement, nous étions à une ou deux encablures, ; peine, du point indiqué.
La marine marchande américaine disparaît tous le jours. Les compagnies européennes, largement sub ventionnées, d'une part; le haut prix de la main d'œuvre là-bas, de l'autre, l'ont tuée. Il ne leur rest plus que le cabotage et la pèche, qui sont exclusive ment réservés aux nationaux. Encore là, comme e Europe, le cabotage souffre de l'extension du résea des chemins de fer. Ils ont aussi, sur les lacs et le grandes rivières, une navigation très-active. Les Amé ricains paraissent, du reste, très-bien prendre leu parti de cet état de choses. Tant de carrières sont ou vertes à leurs travailleurs, qu'ils se résignent facile ment à renoncer à celle-là. Leur marine militaire, qu était peut-être la première du monde, à la fin de 1. guerre de la sécession, est aussi à peu près réduite ; rien. Ils n'ont plus un seul navire de guerre sérieux
Cet esprit d'imprévoyance, qui est inhérent aux gou vernements démocratiques, se retrouve en tout. Ains le port de New-York est très-joliment en train de s combler. Pour arriver, nous suivons un chenal asse étroit, rendu encore plus difficile par l'épave d'u
EN VISITE CHEZ l.'OXCLE SAM. 23
grand navire, coulé, depuis plusieurs mois, juste au milieu. D'ordinaire, les compagnies d'assurance traitent avec des compagnies spéciales qui relèvent, au moyen de puissants appareils, les navires coulés ou échoués. Mais pour que l'opération soit profitable, il faut que le navire ou la cargaison aient une valeur supérieure aux frais de sauvetage. Celui-ci était une vieille coque; on sait qu'elle s'est cassée en coulant, et elle était chargée de grains. Personne n'a donc voulu tenter l'opération. De plus, l'entrepreneur des boues de New- York trouve commode de vider ses chalands au beau milieu de la rade. On le lui a souvent défendu; mais comme au fond cela n'intéresse personne, puisqu'il n'y a presque plus que des navires étrangers à passer par là, il laisse dire et continue. Aussi les fonds diminuent, sur certains points, d'une manière trèssensible.
Nous passons à côté de la petite île où doit s'élever, au milieu d'un fort qui lui servira de piédestal, cette immense Liberté éclairant le monde, dont nous faisons cadeau aux Américains ; idée qui m'a toujours semblé d'autant plus étonnante que ce cadeau ne paraît pas leur faire le plus petit plaisir. On a eu, là-bas, toutes les peines du monde à former le comité chargé d'approprier les lieux, et les quelques milliers de dollars nécessaires à la construction du piédestal se souscrivent très-péniblement. La rade commence à s'animer. Les anciens colons hollandais ont construit New-York sur une sorte de presqu'île, en forme de poire, qui s'avance dans la mer, entre deux autres terres, dont elle n'est séparée que par deux larges
canaux : Hudson-River, au sud ; North-River, de l'autre côté. Depuis longtemps, ces deux terres se sont couvertes de maisons et sont devenues, sous le nom de Jersey-City et de Brooklyn, des faubourgs de la « Cité impériale». On vient de construire, pour rejoindre Brooklyn à New-York, un admirable pont suspendu, de dimensions absolument colossales : il n'a été livré au public que tout dernièrement. Le jour de l'inauguration, il s'est produit une épouvantable bagarre dont les journaux apportés par le pilote donnent les détails, et dans laquelle plusieurs personnes ont été tuées et beaucoup foulées aux pieds.
Un petit bateau à vapeur vient au-devant de nous, amenant la Santé et deux officiers de la douane. Ces derniers vont s'installer dans le salon, où on leur sert immédiatement une foule de boissons aussi variées qu'alcooliques, que leur offre la compagnie. Il est des dépenses pour lesquelles il faut savoir ne pas compter. La Compagnie transatlantique vient d'en faire la dure expérience. Dans un port que je ne veux pas nommer, où ses navires touchent d'une manière régulière, la visite des douaniers coûtait, en moyenne, une douzaine de cents francs en Champagne, vins fins, liqueurs et repas, offerts non-seulement à ces messieurs, mais encore à leurs chastes épouses, qui daignaient, à l'occasion, accepter quelques chapeaux et autres souvenirs de l'industrie parisienne. Un beau jour, un administrateur, fureteur et vertueux, dénicha ce chapitre de dépenses et en exigea la suppression. A la première relâche qui suivit, le navire dut subir un arrêt de huit jours et fut bouleversé de fond en comble, sous pré-
Korth Hiver.
RAUK I
font de lirooklyu
East Kiier.