‹ En visite chez l'oncle Sam;Chapitre 5 sur 14 · K VV -YORK · texte numérisé non relu

K VV -YORK

texte (le visite. La perte fut évaluée à trente ou quarante mille francs, et le chapitre rétabli avec augmentation.

Le rôle de ces messieurs est assez original. Ils nous font tous défiler devant eux, nous font donner par écrit différents renseignements statistiques sur nos personnes, puis nous demandent de déclarer, également par écrit, ce que nous pouvons avoir dans nos bagages de soumis aux droits (dutiable). On nous avise que cette déclaration doit être aussi minutieuse que possible, sauf discussion ultérieure; tout objet non déclaré étant immédiatement saisi de plein droit, lors de l'ouverture des bagages.

Pendant ce temps-là, le médecin, resté sur le pont, fait défiler devant lui tous les émigrants, le bras nu, afin de vérifier les marques de vaccine.

Quand il a passé cette revue, il nous donne la pratique ; et la Provence, qui est restée, pendant plus de deux heures, à faire des ronds dans l'eau, en attendant son bon plaisir, reprend sa marche et entre définitivement dans l'Hudson. Là, le spectacle devient réellement curieux et même grandiose. La ville s'étale devant nous à notre droite avec ses innombrables clochers ; mais ce qu'il y a de plus intéressant, c'est l'aspect de la rivière elle-même : la Tamise, certains fleuves de la Chine, sont encore plus animés ; mais ce qui donne à celui-ci une couleur absolument locale, ce sont les ferries qui le sillonnent littéralement dans tous les sens. Ces immenses constructions, qui ont l'air d'une maison à trois étages, font un service régulier entre New York, Brooklyn, Jersey-City , et une

foule de points de la rade. On en voit autant que d'omnibus au coin de la place de la Madeleine. Toujours peints en couleurs claires, surmontés d'une petite maison vitrée, où se tient le capitaine et que dominent encore deux hautes cheminées et un immense balancier qui se détachent sur le ciel, ces singuliers navires glissent sur l'eau sous l'impulsion de leurs énormes roues, et manœuvrent avec une rapidité et une sûreté dont on se fait difficilement idée. Séparément, ils sont assurément fort laids; mais en masse ils produisent un effet charmant.

Autour de ces gros poissons circule le menu fretin, représenté par une myriade de petits remorqueurs , haletants et époumonnés, qui courent de tous côtés, prêts à offrir leurs services à tous venants. Ce sont des espèces de grandes chaloupes à vapeur, surmontées, elles aussi, d'une logette très-élevée, d'où le patron, en bras de chemise, gouverne lui-même. Sur l'avant, un long bâton supporte l'emblème des compagnies rivales auxquelles elles appartiennent. Il y a des chevaux dorés, des vautours aux ailes déployées, et bien d'autres animaux possibles et impossibles. Toutes sont munies de cloches et de sifflets d'une puissance désolante, avec lesquels leurs équipages font un tapage infernal, pour attirer l'attention des clients. A peine avons-nous la pratique, que huit ou dix d'entre elles, qui nous surveillaient de loin, viennent fondre sur nous comme des corbeaux sur une proie. Elles se poussent, se cognent; lorsque le navire tourne, elles se précipitent, mettent le nez sur la hanche du géant, le poussent pour faciliter son évolution, avec la bruyante

obséquiosité âes faquins à la porte d'un hôtel d'Italie : on leur jette une amarre qu'il faut élonger à terre. Trois ou quatre se lancent dessus comme des chiens sur un os. Un cheval doré s'en est emparé le premier; mais une gaffe, sournoisement dirigée, la lui enlève au profit d'un chameau bleu, qui a lui-même bien de la peine à la défendre contre le vautour et la girafe : et, pendant ce temps, les cloches sonnent à tour de bras, les sifflets sont ouverts à pleins diaphragmes, et le bon Dieu, qui, précisément, avait envie de tonner, car il fait horriblement chaud, finit par envoyer crever, un peu plus loin, un gros orage qui s'annonçait, car il sent bien qu'on ne l'entendrait pas.

Nous sommes présentés à l'entrée du wharf de la Compagnie transatlantique, sur lequel flotte le pavillon national ; les amarres de terre viennent s'enrouler autour de nos treuils à vapeur ; quelques tours d'hélice, en avant et en arrière, remuent encore la vase jaune de l'Hudson, et la Provence s'élonge majestueusement contre les énormes pilotis de bois sur lesquels s'élève le quai.

A bord, le désordre est à son comble. Les bagages hissés sur le pont, dans la matinée, sont disposés en petits tas, que surveillent leurs propriétaires. Ceux-ci ceignent leurs reins et se disposent, non sans quelques angoisses, à affronter la terrible douane. Le juge et le général, rasés de frais, les cheveux inondés d'huile antique, le col roide, la tête émergeant, « comme un bouquet de fleurs » , d'un majestueux col en papier, attendent avec impatience que le pont volant soit posé pour pouvoir mettre le pied sur le sol natal. Le juge

a arboré un énorme chapeau gris» haut de forme : le général s'en tient au grand sombrero de feutre noir sous lequel les citoyens de Stramptown ont l'habitude d'acclamer leur idole. Le petit chapeau à carreaux verts qui a fait tant de ravages dans les cœurs des demoiselles du Louvre a disparu, sans doute, dans les - profondeurs de la valise qui constitue tout le bagage du vieux guerrier. Je ne serais même pas étonné qu'il eût été jeté à la mer au moment de l'entrée en rade ; car, comme le disait madame Jumeau : « V'Ià que nous sommes en Amérique ! C'est fini de rire ! »

Ladite madame Jumeau apparaît à son tour sur le pont, portant, crânement posé sur sa tête, un triomphant petit chapeau, couvert d'une botte de roses. Elle reçoit nos adieux, car elle repart ce soir même par le bateau de Charleston.

Je n'ai pas encore beaucoup parlé de mon excellent compagnon de voyage, le baron Ernest de M...; c'est que celui-ci, le plus infatigable des hommes quand il sent sous la semelle de ses souliers un sol résistant, en est le plus annihilé dès qu'il met le pied à bord. Nous étions encore en vue du casino de Trouville, par un calme admirable, que, en proie à un affadissement complet de tout son être, il gagnait en titubant sa couchette, d'où il n'est guère sorti pendant toute la traversée. Une ou deux fois seulement, quand j'allais lui apprendre que des bandes de marsouins étaient en vue, sa passion pour la chasse le galvanisant un peu, il se traînait sur le pont, s'accoudait au plat-bord et envoyait quelques balles aux gros poissons noirs qui montraient leurs museaux luisants et leurs queues fourchues, en

faisant autour de nous ces éternelles culbutes qui semblent leur procurer un plaisir toujours nouveau. Mais, hélas ! on le voyait bientôt déposer précipitamment sa bonne carabine, et, la tête penchée en dehors, le col rentré dans les épaules, le corps écrasé entre ses deux coudes relevés vers le ciel, et agité de soubresauts convulsifs, il offrait le spectacle lamentable de l'homme vaincu par la mer et lui rendant ce qu'elle lui réclame. Puis, regagnant sa chambre, il ne donnait plus à ses amis désolés d'autres signes de vie que les demandes qu'il adressait aux garçons, d'une voix mourante, pour obtenir les petits morceaux de glace et les oranges qui faisaient sa seule nourriture.

Tous ces tristes souvenirs sont maintenant bien loin : ce matin, il a pu se lester du grand déjeuner-gala que la Compagnie offre à l'arrivée. Il a tiré de ses valises une jaquette inédite, pour remplacer celle, bien défraîchie, qui a subi les fatigues de la traversée, et c'est lui qui donne le signal du départ. Nous ne disons pas adieu à B..., dont la cabine est déjà encombrée d'une foule de dames venues pour le voir, car il est convenu que nous reviendrons déjeuner avec lui, abord, aprèsdemain.

Le uharf est recouvert d'une immense toiture en bois, de forme ogivale, rappelant assez la voûte d'une cathédrale dont les piliers et les murs seraient rentrés sous terre, ou encore la coque d'un navire chaviré, la quille en l'air. Nos bagages, confiés à une glissière, nous ont précédés et sont déjà entre les mains de la douane. Avant de trahir mon incognito, je m'amuse à regarder ceux de nos compagnons d'infortune qui sont

déjà aux prises avec elle. Je m'étais promis, notamment, d'observer comment se débrouillerait un gros Juif français, accompagné d'une femme et de deux ou trois enfants, également bien doués sous le rapport de l'opulence des formes. Après avoir passé plusieurs années en Amérique, il revenait de faire une tournée de famille et m'avait confié, en route, que ses immenses malles étaient pleines de soieries et d'autres objets éminemment dutiable. Je me tenais derrière lui, au moment où il s'abouchait avec un grand Yankee à barbiche jaune, long comme un jour sans pain, sec comme vent de nord-est, coiffé d'un petit chapeau de paille, le corps flottant dans une jaquette de flanelle bleue, à la boutonnière de laquelle pend une médaille de cuivre, insigne de ses fonctions. C'est un offlcier de la douane. En Amérique, tous les gabelous, tous les sergents de ville sont « officiers » . Je suis la conversation qui s'engage :

« Voici ma carte. Ce soir, hôtel ***, 10 dollars, » susurre le fils d'Israël.

La figure austère de l'officier s'éclaire. Il fait passer une énorme chique de droite à gauche de sa bouche :

a Aïl's right ! où sont vos malles?

— Les voici.

— All's right ! ouvrez-en une. »

La première malle est ouverte. Tout au-dessus s'étale une magnifique robe de soie rouge. L'officier la soulève, prend le corsage qui est en dessous, le retire, l'examine, en faisant valoir avec ses poings les cavernes où doivent se mouler, en creux, les robustes appas de la belle Juive.

« Tout neuf! dit-il.

— Peuh ! répond le circoncis.

— Ouvrez la seconde. »

Une seconde robe, celle-ci bleue comme l'azur d'un ciel sans nuages, apparaît : au-dessous, il y a des dentelles, des gants. Tout cela est dutiable en diable.

« Combien décaisses? dit l'officier.

— Dix.

— Combien avez-vous dit, pour ce soir? continue le fonctionnaire, d'un air rêveur, en faisant repasser sa chique de gauche à droite.

— Dix, aussi.

— Don't y ou think it is worth twenty ? Ne croyezvous pas que cela en vaut vingt?

— Welll Yes! I guess it is! Au fait, oui !

— All's right! » dit l'officier.

Les caisses sont refermées, chargées sur une charrette, et le gros Juif s'en va tout guilleret.

J'étais fixé. Je me présente aussitôt au chef de la bande, je décline mon nom; il me confie à l'un de ses hommes, en lui remettant ma déclaration qu'il a dans la main. J'entre aussitôt en matière.

« Ce soir, Fifth Avenue Hôtel, 10 dollars ! »

Mais cet officier-ci n'aime pas se déranger, ou bien peut-être n'a-l-il pas confiance.

« Welll Stranger! I d'rather Jive, down! (J'en aime autant cinq tout de suite.)

— All's right! »

Une fois l'entente établie, il examine le bordereau. On y a mentionné les selles et les fusils que nous emportons pour notre tournée dans le Far-West. Cela

semble le rendre un peu perplexe, d'autant plus que son grand chef est près de nous. Tout à coup, une idée lumineuse parait lui venir :

s Qu'est-ce que vous venez faire en Amérique? Est-ce que vous viendriez chasser, par hasard?

— Tout juste !

— All's l'ight! Vous êtes des chasseurs! Les selles et les fusils sont vos outils, etc. Art. 1347 : Les immigrants ne payent aucun droit sur les outils nécessaires à l'exercice de leur profession. »

Il y a cependant des exceptions : car deux jeunes passagères des secondes, aux allures légèrement évaporées, sont, au moment même où nous passons au bureau, en train de récriminer parce qu'on les oblige de payer pour des chemises de nuit en foulard rose, des bas de soie à jours et des souliers de satin. Ces derniers, notamment, sont laxés à raison de 40 francs par paire. Pourquoi, aussi, les pauvres filles n'ont-elles pas suivi l'exemple du bon gros Juif?

En Amérique, les employés de la douane, comme tous les autres fonctionnaires, suivent la fortune de leur parti politique et sont destitués ipso facto le jour où leurs adversaires arrivent au pouvoir. Ils touchent des salaires mensuels, qui varient de 50 à 80 dollars, sur lesquels sont prélevées, obligatoirement, de grosses cotisations, destinées aux dépenses de l'élection future et aux frais de propagande. Mais ils ont tant d'ordre et d'économie, qu'en trois ou quatre ans, ils trouvent tous moyen de se retirer avec des fortunes souvent fort grosses. Quelques-uns même arrivent à ce nec plus ultra du luxe que les journaux du pays expriment par

la phrase suivante, qu'on trouve à chaque instant appliquée aux fonctionnaires du parti opposé, qui font danser les dollars de la nation : « Il loge dans une maison en pierre brune, il a des trotteurs et il donne des soupers au Champagne, aux « belles a (sic) du corps de ballet, a C'est ce qui explique que ces places sont tellement recherchées qu'on les réserve pour les agents électoraux qui se sont le plus distingués. Mon ami le général raconte même, à ce sujet, une bien bonne histoire :

« ...Si j'étais à la bataille de Bull's Run? ijes, sir} j'étais à Bull's Run! (Où n'a pas été le général!) Et savez-vous pourquoi les rebelles nous ont4>attus à Bull's Run, sir? Je vais vous le dire, sir. Ils étaient déjà cernés ; ils allaient être pris comme un opossum perché sur un arbre. Le vieux Joe Tucker, avec la cavalerie, allait tomber sur eux comme un tonnerre graissé (greased lightning). (Le général adore les images, et il les choisit d'ordinaire heureuses. On sent qu'un tonnerre bien graissé doit aller bien plus vite qu'un autre.) malheureusement, à ce moment la nouvelle se répandit dans l'armée qu'une vacance venait de se produire parmi les employés de la douane de New- York. Le premier général qui l'apprit tourna bride et partit à fond de train pour aller demander la place. Un autre, le voyant partir, se douta de la chose, et courut après lui, de peur d'arriver en retard pour poser aussi sa candidature. Les colonels en firent autant! Les régiments suivirent les colonels, et voilà pourquoi nous avons perdu la bataille de Bull's Run, sir. -n

Toujours ce sir strident comme l'appel d'un clairon

qui ponctue chaque phrase. Quand le général raconte ces histoires-là, on ne sait jamais si c'est de vous, de lui-même ou d'une troisième personne qu'il se moque. Au fond, je crois que c'est de tout le monde — lui compris.

Il existe, nous a-t-on dit, à New-York deux hôtels principaux, YHqffmans House et le Fifth Avenue Hôtel. Pour employer l'expression du pays, le premier est conduit sur le plan européen; le second, sur le plan américain. Cela veut dire qu'à l'Hoflman, on fait payer chaque chose séparément, tandis qu'à l'autre, pour un prix fixe, on a tout à forfait. Comme nous sommes des louristes sérieux et que nous ne sommes pas venus de l'autre côté de l'Atlantique pour y retrouver les coutumes françaises, mais hien pour étudier les usages des natifs , nous n'avons pas une minute d'hésitation, et, sur ce simple renseignement, c'est le nom du Fifth Avenue Hôtel que nous indiquons à l'homme de l'express.

Voici déjà une première coutume locale à signaler. Quand on arrive à Paris, à Londres, à Bruxelles, on trouve, pour se rendre à l'hôtel, des fiacres, des cabs ou des vigilantes ; au Caire, on a des ânes; à Hongkong, des palanquins, et à Yokohama, des djirinkishas. Je me rappelle même qu'ayant été chargé, un jour, d'une mission diplomatique auprès de S. AI. la reine de Bavatou-Bé, sur la côte de Madagascar (il s'agissait, autant qu'il m'en souvient, de l'acquisition, pour l'équipage, d'un bœuf, en échange d'un fusil de traite orné de clous dorés), cette souveraine, une superbe princesse de 5 pieds 6 pouces, noire comme Té-

bène, et vêtue de sa seule beauté, à peine rehaussée de quelques plumes de perroquet, cette souveraine, dis-je, voyant que j'étais un peu embarrassé pour accoster sans mouiller un superbe pantalon blanc, ne dédaigna pas de m'enlever sur son dos royal, pour me porter à son palais. Heureux temps ! J'avais dix-sept ans, et je pesais 50 kilos ! Voilà comment on opère chez les peuples civilisés et même chez ceux qui ne le sont pas. En Amérique, on a changé tout cela.

A tous les débarcadères, dans toutes les gares, on trouve un homme, dit l'homme de l'express, qui se charge de conduire vos bagages à l'hôtel, moyennant la modeste rétribution de cinquante cents (2 fr. 50) par colis, quelle qu'en soit la dimension. Quant au voyageur, il est autorisé à s'y rendre de son côté, comme bon lui semble. Cependant, par un heureux hasard, nous avons pu trouver un fiacre, au bout de quelques instants, et le transport de nos personnes et de quelque cent kilogrammes de bagages, du wharf à l'hôtel, ne nous a coûté que trente-cinq francs. A Paris, un petit omnibus aurait fait tout cela pour cinq francs. Les Américains font tout grand : We are a great people, sir!

La première impression qu'on ressent en entrant en ville n'est pas favorable. Une collection d'horribles masures bordent le quai. Les chevaux se débattent dans une mer de boue qui, par endroits, devient de véritables fondrières. On se croirait dans une vilaine ville de province de troisième ordre, pourvue d'une municipalité radicale. Mais dès qu'on est sorti de cette première zone, pour entrer dans la ville proprement

dile, c'est un changement à vue. Les larges avenues, plantées de beaux arbres, s'allongent en ligne droite, bordées de grandes maisons de superbe apparence : de loin en loin, on rencontre des squares, non pas séparés de la chaussée, comme les nôtres, par une grille, mais plantés comme de vrais jardins anglais, avec un joli gazon bien fin et bien vert; et puis, tous les cent pas, des églises, des chapelles de toutes les formes, de toutes les dénominations, presque toujours construites un peu en retrait, au milieu d'un joli jardin, le porche caché par de grandes plantes grimpantes, rosiers ou clématites, qui leur donnent un faux air d'églises de village. Le gothique paraît être le style préféré. Est-il toujours d'une pureté absolue, je n'en sais rien et n'en ai cure: toujours est-il que l'elfet est charmant.

Tout cela est construit d'une belle pierre rouge, sorte de grès d'un grain assez gros, presque de la couleur d'un chocolat un peu clair, mais qui est trésagréable à l'œil et a l'avantage de ne pas se tacher de souillures grises, comme nos pierres blanches de Paris, sous l'influence de la poussière et de la pluie.

Peu de grands monuments. Xous reconnaissonsl'hôtel delà Poste, pourl'avoirvuàrÉden,dansle ballet & Excel-, sior. Mais, décidément, il gagne à être vu aux feux de la rampe, avec une foule de petits facteurs aux mollets roses, gambadant devant ses portes. Nous apercevons aussi, de loin, le légendaire City-Hall, dont la construction et l'ameublement ont enrichi tant de monde. Tout cela n'a de remarquable que les chiffres des mémoires; mais, au bout du compte, on ne vient pas à New-York pour y voir des monuments.

Enfin notre voiture s'arrête à la porte du F 'ij th Avenue Hôtel. Il est situé sur l'avenue dont il a pris le nom, au coin de la vingt-troisième rue, comme il appert de la légende qui orne la lanterne du réverbère : car ici, il n'y a pas de plaques au coin des rues. En face, se trouve Madison-Square, un des plus jolis de la ville. L'hôtel est une grande maison, sans prétentions à l'architecture. Nous entrons dans le grand hall qui, dans les hôtels américains, contient toujours un «bar» , une boutique de coiffeur, un bureau de télégraphe, une agence de vente pour les billets de chemins de fer, et est, parle fait, un lieu à peu près public; on nous conduit à un comptoir derrière lequel se tiennent trois messieurs, beaux comme le jour et mis avec une élégance suprême. Ce sont les clerks.

L'un d'eux nous fait signer nos noms sur un gros registre, puis nous confie à un domestique qui nous emmène, au moyen de l'ascenseur, dans les régions supérieures pour nous faire choisir nos chambres. Après en avoir visité plusieurs, nous en retenons deux qui communiquent ensemble et donnent sur le square. Dans chacune d'elles, il y a une grande toilette, avec robinets d'eau chaude et d'eau froide, sept ou huit becs de gaz; de plus, nous avons la jouissance exclusive d'une salle de bain, admirablement agencée, qui ouvre sur l'une des chambres. Tout cela est parfaitement propre, et coûterait, à Paris, au bas mot, cinquante ou soixante francs par jour. On nous apprend, quand nous redescendons, que, y compris les quatre repas quotidiens qui sont servis aux clients de l'hôtel, cela ne coûte que trente francspar tête. C'est incroyable de bon marché.

Comme le déjeuner que M... a pris ce malin n'a comblé que très-imparfaitement les vides produits par ses dix jours d'abstinence, son estomac pousse de telles clameurs, que nous descendons, dès cinq heures et demie, chercher notre pâture. Du reste, la salle à manger contient déjà pas mal de monde. C'est une grande pièce, de belles dimensions, mais que dépare un peu une décoration dans le goût italien , d'une exécution bien inférieure. Il n'y a pas de table d'hôte. Un monsieur, en habit noir, la barbiche au menton, qui se tient à la porte, nous conduit à une petite table et nous confie aux bons soins d'un des garçons qui se tiennent en rang, au fond de la salle, attendant leur tour de service. Celui-ci, sans mot dire, nous apporte immédiatement une énorme terrine de belles fraises, un grand bol de crème, et s'en va.

u Quel drôle de pays! dit M... Est-ce qu'ils croient, par hasard, que je vais commencer mon dîner par des fraises?

— Ma foi, mon cher, regardez nos voisins, ils le font tous.

— Ah! alors, tant pis pour les principes; d'ailleurs, elles paraissent excellentes, s

Et, vidant le compotier dans nos assiettes, nous nous mîmes bravement à fonctionner. Pendant que nous étions absorbés par cette occupation, qui n'avait du reste rien de pénible, le garçon reparut. Il déposa deux verres d'eau glacée à côté de nous, puis, toujours sans mot dire, me tendit le menu imprimé sur une carte rouge, timbrée de la vue de l'hôtel. Gargantua ne l'eût pas désavoué. Je résiste à l'envie de le transcrire ici,

mais non à celle d'en donner l'analyse. Il y avait deux soupes, deux entrées de poisson, six bouillis, sept viandes froides, six entrées, six rôtis, dix légumes; mais ici on a un peu visé à l'effet, car, sur les dix, il y a trois plats de pommes de terre, des betteraves et du riz. La pâtisserie comporte huit articles, et le dessert atteint le chiffre treize, que recommandent les bons auteurs. Mais, là aussi, on triche un peu; car on énumère gravement des raisins secs, des amandes et des noisettes, à côté de bananes excellentes et de superbes ananas, qui arrivent chaque jour de la Floride par masses énormes.

Par exemple, ce qu'il y a de navrant, c'est la manière dont on est servi. Vous avez parfaitement le droit de commander de tous les plats, si vous le désirez. Mais tout vous est apporté à la fois, sur un plateau; la soupe et les glaces sont mises côte à côte, travaillant à égaliser leur température, avec le zèle que, seule, peut leur donner la conscience qu'elles obéissent aux lois supérieures de la physique. Tout le reste est servi dans des petites soucoupes, par portions infinitésimales ; le garçon dépose le contenu de son plateau autour de votre assiette, après quoi il va reprendre son rang à la file, et vous n'entendez plus parler de lui. Je ne connais pas de manière plus désagréable de manger.

Quand nous sortons, nous retrouvons le fonctionnaire de la porte, qui nous adresse un petit sourire bienveillant. Comme j'ai à lui demander quelques renseignements qui révèlent ma parfaite ignorance des choses et du pays, nous entamons une petite conversation qui nous lie tout de suite; tellement, qu'il me donne une

vigoureuse poignée de main au moment où nous nous quittons, et me déclare qu'il sera heureux de me faire les honneurs de la capitale.

Xous allons achever la soirée dans Madison-Squai'e, brillamment éclairé par des phares électriques placés au sommet de mâts très-élevés, et qui prouvent une fois de plus que l'art peut très-bien battre la nature, sur son propre terrain. La lune parait s'en rendre compte, car nous la voyons disparaître du côté de la vingt-troisième rue, découragée par la concurrence que lui font ces beaux globes lumineux, et sentant qu'il lui est impossible de produire une lumière aussi doucement argentée que celle qu'ils projettent sur le sol à travers les grands arbres du jardin. Nous y retrouverons plusieurs de nos compagnons de voyage, venus, comme nous, pour prendre le frais. La grosse Juive, suivie de ses gros petits produits et donnant le bras . son gros mari, nous accueille par un sourire aimable. Ce dernier reçoit avec modestie les compliments que je lui fais sur sa manière de traiter les affaires avec les « officiers » de la douane. Un peu plus loin, nous présentons nos hommages aux trois Anglaises que les allures de madame Jumeau scandalisaient tant, et à leur Révérend. Celui-ci commence déjà à trouver que l'Amérique est un assez singulier pays. Il y est venu pour assister à un grand congrès de ministres épiscopaliens, qui doit avoir lieu, dans quelques jours, à Boston (ô congrès, que d'argent vous faites gagner aux chemins de fer et bateaux à vapeur!); mais il eslime que ses collègues du nouveau monde élèvent bien mal leurs ouailles, sinon au point de vue de la vertu, du

moins à celui (!es belles manières. Il nous raconte qu'en descendant aujourd'hui pour dîner, il a demandé îi une servante de l'hôtel si la dame anglaise et ses }eux filles étaient prêtes :

« Well! a répondu celle-ci, I guess they are! (Je suppose qu'elles le sont!)Carla jeune dame (theyoung lady) qui fait leur chambre vient de me dire que les ùcwxjilles (ihe two girls) étaient déjà descendues. »

Une foule d'autres young ladies, en robes claires, en manches et en corsages transparents, circulent, par groupes de deux ou de trois, sous les arbres du square, parlant très-haut, s'appelant, riant et gesticulant. De temps en temps, elles s'arrêtent et causent avec des jeunes gens de leur connaissance. En Europe, on comprendrait très-bien ce dont il s'agit : il paraît qu'ici, ce n'est pas cela du tout. Ces jeunes filles sont parfaitement honnêtes, malgré ces étranges allures. Du reste, elles sont presque toutes remarquablementlaides.

Vers onze heures, nous rentrons. Au moment où je demande ma clef, on me remet une carte, en me disant qu'un monsieur m'attend dans un petit salon qu'on m'indique. M. Silas E. F. G. Waterford; je n'ai jamais entendu ce nom. Je vois un petit homme assis dans un fauteuil, un gros carnet à la main, qu'il brandit à ma vue, d'un air bienveillant, en m'engageant d'un geste à m 'asseoir.

J'élais en présence d'un reporter, l'inévitable reporter américain! le type du genre! Il me regarda attentivement pendant quelques secondes, en prenant des notes. Il s'agissait évidemment de mon physique. Je cherchai à prendre une altitude tout à la fois noble

et élégante, qui pût faire valoir les moyens de séduction, malheureusement assez clair-semés, que m'a départis la nature, d'une main trop avare. Mes efforts ne furent pas inutiles, autant que j'en pus juger. M. Waterford hocha la lête d'un air qui n'avait rien d'hostile, relut tout bas ce qu'il avait écrit, pour s'assurer qu'il n'avait rien oublié; puis il plongea tout de suite dans le vif de son sujet :

« Eh bien, baron, vous voici donc à New- York! Je suis le reporter du Morning War Whoop. Sir, ne soyez pas intimidé! Dans votre vieille patrie (in the old country) (ceci dit avec nuance de dédain), on vous aura sans doute raconté que nous autres reporters américains, nous sommes terribles. Mais non, sir, non. Personnellement, je suis même animé pour votre nation des sentiments les plus bienveillants! Sir, la regrettée madame Waterford (the late lamented) était Française, sir, et l'honneur de son sexe, sir. »

Je m'amusais énormément et retenais difficilement une formidable envie de rire. J'exprimai, en quelques paroles émues et sympathiques, la douleur que me causait la mort de madame Waterford, et risquai même l'insinuation que d'autres jeunes filles françaises, accomplies elles-mêmes, seraient sans doute bien heureuses de briguer l'honneur de la remplacer au foyer désert de M. Waterford. J'avais peur que celle-là ne fût un peu forte, mais M. Silas E. F. G. Waterfori ne se fâcha pas. Il avait évidemment la conscience de remplir une mission, le sacerdoce de la presse. Il continua d'un ton insinuant :

« Et que venez-vous faire en Amérique, sir? »

EN VISITE CHEZ L'ONCLE SAM. Ai

A ce moment, je pensai à 1' « officier » de ce matin, celui de la douane.

« Chasser! répondis-je sans hésiter; mon compagnon et moi, nous sommes des chasseurs enragés. La chasse est fermée en France; alors nous sommes venus chasser en Amérique.

— Chasseurs! Ah! vous êtes des chasseurs! Wéll, sir! Dans ce vaste continent, vous trouverez des chasses auxquelles ne vous auront pas habitués celles de la vieille Europe. Vous pourrez chasser tout, sir, depuis le dindon sauvage jusqu'au noble bufïalo. »

Pour dire chasseurs, chasser, il employait le mot hunter, hunt. Certainement un Français est bien ridicule en faisant ces remarques-là; mais, enfin, j'ai toujours appris qu'en anglais, hanter veut dire «cheval de chasse » , et hunt veut dire a chasse à courre » ; les Américains n'y regardent pas de si près. Ils vous proposent, sans sourciller, d'aller « chasser à courre » des cailles, et disent : « M. un tel est un bien bon s cheval de chasse. » Ils sont assurément bien les maîtres de s'exprimer comme bon leur semble, cependant l'idée d'aller chasser des dindons, à cheval, avec un cor de chasse et un habit rouge, me semblait un peu drôle. Heureusement, je conservai mon sérieux.

« Mais, continua l'étonnant Silas, je vous recommande, sir, de ne pas négliger l'étude de nos glorieuses institutions. Sir, notre presse, notamment, sir, est peutêtre celle de nos institutions nationales dont nous sommes le plus justement fiers. Nous sommes un peuple jeune, sir! Comme l'aigle, qui est notre emblème national, nous aimons à nous élever dans l'espace, au-

dessus des « conventionalismes », qui, trop souvent, vous retiennent dans leurs filets, sir. Nous avons l'exubérance de la jeunesse, sir, mais nous en avons aussi la force et la majesté. »

Je l'assurai que s'il existait au monde un admirateur convaincu des institutions américaines, c'était bien moi, et que j'allais m'appliquer à leur élude, sur le vif, avec une diligence extraordinaire. J'aurais pu ajouter que j'avais déjà commencé. Nous échangeâmes encore quelques mots; il fit un petit discours final; puis, tournant le robinet de son éloquence, il referma son carnet, me serra la main et se retira, non sans m'avoir affirmé qu'il était ravi d'avoir fait la connaissance d'un hunter tel que moi.

N. B. Est-il besoin d'ajouter que, le lendemain matin, je me suis empressé d'acbeterle Morning War Whoop à un jeune citoyen, très-sale, qui le vendait sous la porte de l'hôtel? Cela m'a coûté six sous, mais je ne les ai pas regrettés, car j'ai eu la satisfaction de voir <jue nous sommes signalés aux populations comme d'enragés « chevaux de chasse)) , venus pour dépeupler de gibier l'Amérique, du nord au sud et de l'est à l'ouest. Que diantre cela peut-il bien leur faire? Seulement, grâce à ma profonde politique, on nous traite de a notabilités» , et l'on fait les allusions les plus flatteuses à nos qualités physiques et morales, tandis que le petit duc de X..., venu dernièrement et qui aura probablement mal reçu le Waterford quelconque qui l'a «interviewé », a pu lire, dans la même feuille, les réflexions les plus désobligeantes sur la forme de sa jaquette, la coupe de ses cheveux et sa tournure en général.

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