‹ En voyage: poésies. Récits et souvenirsChapitre 1 sur 65 · A MON AMI ERNEST DESJARDINS · texte numérisé non relu

A MON AMI ERNEST DESJARDINS

Le Havre, 1878.

Le sémaphore a mis ses bras en mouvement :

Le port signale au large un navire allemand,

En charge de Hambourg, et qui vient faire escale.

Dans ses deux entreponts, et jusqu'à fond de cale,

Sont pressés, comme un vil troupeau, sur quatre rangs,

— Vous Tavez deviné déjà? — des émigrants.

La misère a besoin d'un espoir chimérique :

Ils vont vers l'inconnu sans bornes, l'Amérique,

2 « GERMANIA »

Vers le sphinx colossal qui les attire à lui.

Mais ces vainqueurs d'hier, sans patrie aujourd'hui, N'ont qu'un désir farouche et dur, dans leur souffrance :

Voir le pays vaincu, voir un instant la France; Fouler ce sol, lancer des regards triomphants Sur ce peuple blessé, — qui garde ses enfants; D'un souvenir hautain rappeler sa faiblesse, Admirer ce qu'on hait, convoiter ce qu'on laisse: Le voir enfin, dût-on sentir, à son aspect, Un mélange d'orgueil, de honte et de respect.

A l'horizon bientôt le ruban de fumée Se rapproche, et, parmi la foule renfermée Dans les flancs du navire énorme et frémissant, La nouvelle a couru : • La France! On y descend ! »

Alors on vit s'ouvrir la noire fourmilière :

En dépit du tangage, à l'avant^ à l'arrière,

« GE^RMANIA ». 3

Douze cents passagers se massent sur le pont; A de lointains signaux la manœuvre répond; Jeunes, vieux, femmes, tous, interrogeant l'espace, Dévorent à l'onvi la falaise qui passe, Et la terre où, par eux, sept mois, le sang coula. Pour dire, en outrageant le passé : « La voilà! »

Mais, tout à coup, pareille à Torageuse nue.

Une brume de mer vers la côte est venue,

Opaque, s'abaltant sur les flots et le port,

A l'heure où le canot met un pilote à bord.

Dans cette humidité pénétrante et sans pluie,

L'air prend les tons fumeux et fauves de la suie;

Tout disparaît : un voile hostile et ténébreux

Efface les contours et s'épaissit sur eux :

C'est le vide et l'horreur. Sur les caps qu'ils dominent.

Avec des feux pâlis les phares s'illuminent.

On est déjà trop près des bas-fonds pour ancrer :

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