GERMANIA
La mer est dans son plein : alerte! il faut enlrerl Et, tandis qu'en sa tour la trompette marine, Gémit, bouche tragique et profonde poitrine, Lentement le vaisseau, semblable au criminel, S'avance dans la nuit, comme en un noir tunnel ; Entre les bras ouverts que le porl lui présente, Il pousse, de profil, sa carène pesante Et ses deux grands tuyaux, vaguement ébauchés Dans la nuée obscure où ses mâts sont cachés; Et l'on entend grincer l'hélice et les cordages. Et ronfler la vapeur pour d'obscurs abordages.
Sur le pont, la cohue ouvre les yeux en vain ! Morne comme l'exil, hâve comme la faim, Elle sonde, obstinée en sa froide colère, Le jour qui s'est enfui, la huit que rien n'éclaire : On dirait que l'abîme autour d'elle s'est fait. Les plus anciens marins de la côte, en effet,
« GERMANIA »
Ne se souviennent pas d'une brume si sombre, Ni d'un navire au port ainsi bloqué par l'ombre!
Venu le soir, il est parti le lendemain, Ayant à bord gardé son chargement humain, Soumis au règlement, parqué, comme en capture, Le long du quai désert où nul ne s'aventure.
Où de jaunes lueurs vacillent à vingt pas, Et qu'on sait à portée^ et que l'on ne voit pas!
Avec le petit jour et la haute marée,
La vision sortit, comme elle était entrée,
Dans le brouillard, au son lamentable et perçant,
De la trompe marine, au large avertissant.
Un rayon de soleil, échauffant la nuée,
Eût suffi pour chasser la livide buée,
Et montrer dans l'azur l'éblouissant décor
Du rivage, et les fonds plus merveilleux encor :
6 « GERMÂNIA ».
Les mille mâts dressés dans la clarté vermeille, Les grands quais où s'agite un peuple qui s'éveille, Et toi, Seine, qui viens de la tête et du cœur, Et le commerce immense, et le travail vainqueur, Et ce fourmillement des hommes et des choses, Et la France féconde en ses métamorphoses !
Mais non ! Même au départ, ce tableau s'est voilé : Rien n*a paru, rien n'a brillé, rien n'a parlé. La cité, se drapant dans un linceul de brume, N'a livré de son port que la boue et l'écume, Et le Qot souffletant la jetée avec bruit.
Ils voulaient voir la France : ils n'ont vu que la nuit.
Grenoble, 1877.
Par-devant maître André, de Gap, parfait notaire,
J'ai failli, l'autre jour, être propriétaire ;
Et, maître d'un domaine au prix de vingt louis,
— C'est pour rlenl — j'en plaçais sous tes yeux éblouis
Les titres, avec seings, contre-seings et paraphes.
De quoi faire rêver mes futurs biographes.
J'allais à Briançon, jeudi : j'avais quitté
Le bord de la Oarance, et m'étais arrêté
Près d'Embrun, pour gagner, en passant, quelque faite
D*où mon regard pourrait se donner cette fête
De contempler au loin les croupes du Pelvoux.
L'homme qui me guidait m'avait dit : « Voulez-vous
Un beau coup d'œil? Le temps, très clair, nous favorise;
Nous prendrons le sentier qui monte à Vallouise,
Au delà des Vignaux; là, vous regarderez,.
El, quand vous aurez vu, vous me remercierez! ^
Vous pourrez prolonger la course commencée,
Ou redescendre encor, le soir, à la Bessée. »
J'ai toujours eu du goût pour les mauvais chemins. Quand le pied n'y suffit, tant mieux I j'y mets les mains; Et j'ai de vieux remords, dont rien ne me délivre. Pour certaine escalade où tu voulus me suivre. Donc, nous étions partis, grimpant, sans trop d'efforts. Dans les longs éboulis d'un de ces contreforts
MONTAGNE A VENDUE. î»
Dont les roches, l'hiver, eu brayanles coulées, S'acharnent sar les buis et courent aux vallées. Les énormes degrés devant nous s'étageaieni.
Et lentement les monts dans Tazar émergeaient, Amas confus, chaos de dômes et de crêtes.
Pareils aux flots figés d'effroyables tempêtes. Le sentier serpentait sur un plateau rayé De fissures, toujours par les vents balayé; Et bientôt j'aperçus, dans son nimbe de neige. Le Pelvoux et, plus loin, morne et sombre, la Mèje!
Je ne te décris pas — je ressaierais en vain —
Ce grand spectacle où Tàrae aspire le divin.
Comme moi, tu connais le langage des cimes ;
Et, la main dans la main, souvent, près des abîmes,
Sur les sommets où, las du bruit, nous nous calmons,
Nous avons commenté la genèse des monts !
Les Alpes et la mer évoquent mêmes rêves :
L'infiDi des sommets vaut rinfini des grèves.
Mon guide cependant, devenu familier, M'apprit qu'à Saint-Vincent il était hôtelier; Qu'il avait quelques lots de pentes forestières,
Et, plus haut, des pàtis pour ses vaches laitières,
Ou l'enfant qui les mène est cinq mois en exil.
< Je vois que vous aimez les montagnes, > dit-il.
Je n'avais pas un air à m'en pouvoir défendre.
€ Le Pelvoux, par malheur, monsieur, n'est pas à vendre!
Mais, sur la gauche, là, plus près, vous remarquez
Ces rochers dentelés, décharnés, disloqués,
A pic? Jls sont à moi; je pourrais m'en défaire,
Et, pour un prix très doux, nous ferions une affaire.
— Mais il n'y pousse rien? — Non, monsieur, c'est le roc !
Le sol est ce qu'il est, et je vous l'offre en bloc.
Son ossature nue et visible s'étale :
Ne parlons plus ici de terre végétale!
— Par où les gravit-on? — On ne les gravit pas. Le possesseur, de loin, les regarde d'en bas. Un pâtre, qui voulut un jour toucher le faite, A roulé sur la pente : il s'est fendu la tête I Nous espérons toujours quelque nouveau gfimpeur Qui tente l'aventure et s'y risque sans peur. Mais n'importe! Il s'agit d'avoir, sans autre idée, Une montagne à soi, bien dûment possédée !
S'il venait plus d'Anglais visiter nos hauteurs, La plus méchante aiguille aurait ses acheteurs. Et nous vendrions toutl 4ux confins de l'Isère, Avoir une montagne, — et pour une misère!
Pour peu que vous soyez un peintre, un écrivain, Vous en saurez l'emploi : je suis tranquille! Enfin, Vrai morceau d'amateur, quartz pur, roche profonde : Vous en aurez, monsieur, jusqu'à la fin du monde! »
Comme un coin, son discours entra dans mon esprit,
Et rébloaissement du vertige me prit.
Mon âme, en an instant, se sentit tonte pleine
D*an mépris souverain pour les gens de la plaine,
Bourgeois, fermiers, manants, dont tous les revenus
N'étaient rien, à mes yeux, près d'un de ces pics nus !
Déjà j'étais tout fier de délivrer quittance
Pour un bien qu'on ne peut regarder qu'à distance!
De quel air aurais-lu reçu — cadeau princier ! —
Une montagne, avec sa neige et son glacier?
Elle produirait mieux que des fleurettes blanches!
Il en descend, bon an, mal an, vingt avalanches,
Et, si l'on en pouvait exploiter le granit,
Pour bâtir une ville entière elle en fournit !
Nul poète si haut n'aurait eu son domaine,
Ni raillé comme moi la platitude humaine !
Apostrophant déjà ces possesseurs d'en bas,
Je leur criais : < J'aurai ce que vous n'avez pas !
Que me font vos colzas, vos orges et vos seigles?
Vous avez des perdrix dans vos champs? J'ai des aigles! Chez voas, c*est Talouette, et; chez moi, le vautour! L'ours brun monte la garde aux créneaux de ma tour! Tandis que vous taillez vos petites tonnelles, J'achète par contrat des neiges étemelles! Vous n'avez que limons et qu'impurs sédiments : J'ai du sol vierge encor les premiers fondements ! Pauvres gens, qui vantez vos bois, vos pâturages! Mes locataires sont les vents et les orages, Et la nuée obscure où dort le feu du ciel ; J'ai son courroux direct et confidentiel; Quand la foudre aux échos lancera sa mitraille, Je saurai que, chez moi, là -haut, elle travaille; Que ses terribles coups, qui mettent en émoi Le canton tout entier, sont pour moi, sont à moi I D'en bas, j'entends sa voix sur les rocs solitaires, Et, comme au Sinaï, Dieu parle sur mes terres! >
i't MONTAGNE A VENDRE.
Faut-il conclure; dis? — Tout bien examiné, J'attendrai ta réponse au fond du Dauphiné.