CŒUR D'IVOIRE
Cette froideur des fîères âmes, Dont le dédaia tourne en bonté ?
II. a connu le long martyre, Il a tant aimé sans le dire, Et tant de lèvres Font blessé,
Qu*il a, comme un Dieu sur sa moire.
Le poli rigide et glacé,
Le froid toucher des christs d'ivoire.
Lorient, 1878.
( Dans les flots ciairs du Scorf, un ciel bleu se reflète, Paie et doax, d'un azur qu'aimait le doux poète. Nos amis sont absents : viens! Nous irons sans eux Saluer aujourd'hui ia tombe de Brizeux.
La brume se déchire, et la senteur marine Dans chaque souffle d'air élargit ma poitrine.
LA TOMBE DE BRIZEUX. Au
Poar le pèlerinage avec toi projeté.
Il fallait, alentoar, cette sérénité. »
Et noQS partons, longeant les grands qaais solitaires,
Les carènes à sec, les quartiers militaires.
Et le champ de manœuvre où des soldats poadreax
Reviennent de la cible en devisant entre eux.
Pais, c'est la roate, aux toits rustiques, où fourmille
Tout un peuple d'enfants; puis un mur, une grille :
C^est là! — Pour la pensée et Toeil, tout est d'accord ;
Le paysage est vaste et digne de la mort :
Des tombes, s'alignant dans les longues allées
Désertes, et partout de fin gravier sablées;
Des thuyas, des cyprès, des fleurs, partout des fleurs,
Et les croix où le deuil met un semis de pleurs;
Et, par-dessus les flots de verdure ondulante,
Le port, les arsenaux, la mer houleuse et lente,
Dont on devine au loin le flux et le reflux,
Et qai, berçant ces corps qai ne l'entendent pins, Fait son brait éternel près de. leur paix profonde.
La tombe de Brizenx? • — Une fillette blonde
Passait : telle Marie, an milieu des ajoncs.
Avait dû se montrer, quand nous Tinterrogeons,
Sous sa coiffe de lin, surprise et rougissante.
c Je ne sais pas, > dit-elle. — A vingt pas, se présente
Un marbrier, gravant pour un hôte nouveau
La prose funéraire aux dalles d*un caveau.
Il répéta deux fois le nom, sans le connaître.
Ces deux femmes en deuil nous instruiraient peut-être?. .
c Nous ne connaissons pas tous les mores! > répondit
La plus vieille. -- génie t ô rôvel c'est bien dit!
J^étais, en vérité, trop ingénu de croire
Qu'un nom comme le sien remplirait la mémoire
Du plus humble Breton comme du plus savant,
Et qu'un poète mort était un dieu vivant!
LA TOjMBE DE BRIZEUX. al
Seul, le gardien du lieu sut nous montrer la place, Dans an coin retiré, d'où le regard embrasse Le jardin tout entier, la rade et l'horizon, Qae dorait un soleil de Tarrière-saison.
Nous restâmes penchés devant la tombe austère : Un morceau de granit sur un carré de terre.
Je ne sais depuis quand la main du jardinier Avait fait son travail, ni qui fut le dernier
A visiter ta chère cendre, O chantre d'Arzannô, plus pur que le cristal ; Qui, d^un ciseau latin, taillas le houx natal,
Fils des Bretons, farouche et tendre!
Mais partout, dans le sol, sur les flancs du granit,
Les herbes de hasard, lorlie et l'aconit,
La foltc avoine et la ciguë, Le charbon, et la mousse, et le lichen épais, S'incrustant dans la dalle humide, avaient en paix
Envahi la grille exiguë:.
Voilà donc ce que vaut la gloire à son élu!
Des ronces sur ta tombe où je n'aurais voulu.
Près d'un vieux chêne qu'on révère, Que rosiers' parfumant le petit jardinet, Ou la brayère avec la fleur d*or du genêt,
L'aocolie et la primevère!
Arrachons! arrachons! faisons acte de foi!
Que la pierre soit nette et blanche comme toi:
Tirons le foin vil à poignée!
Et — paisque tes amis sont trop loin du chemin
Dût la ronce détruite y repousser demain, Purgeons la tombe dédaignée I
Ab! si pour ce devoir, du fond de ton caveau, Quelque chose de toi montait à mon cerveau !
Si, pour chacun de ces brins d'herbe, Un vers digne des tiens pouvait ici fleurir 1 Si, docile à ton nom qui ne doit plus mourir,
J*en emportais toute ane gerbe l
Arrachons! arrachons! — Pourtant, quand tu revins Les yeux clos, la Bretagne aimait les vers divins;
La France a pleuré sur ta pierre; Le regret poétique et le discours touchant Illustraient les adieux : on aurait dit un chant
Qui se prolongeait en prière!
Virgile breton, ô cœur simple et discret,
Dont les taillis de chône ont gardé le secret, Grâce aimable aux retours moroses; Apre et doux comme un fruit sauvage des buissons. Toi qui, des grands dolmens ayant pris les leçons, Connus le sens profond des choses ;
Toi qui vécus trop peu, songeur toujours errant. Et, sans y mélanger ton clair et pur courant,
Traversas nos flots méphitiques; En des temps où la Muse a souvent déserté, Toi qui ne demandas à la postérité
Que ses couronnes poétiques :
Peut-être aurions-nous pu, sans honte ni remords, Laisser en liberté, sur la terre où tu dors,
L'herbe des champs comme elle pousse!
Peut-être ils te plaisaient, Toubli silencieux,
Et la lande arrivant pour te protéger mieux, £t ton nom caché sous la mousse :
Pourvu qu'à certains jours un obscur visiteur, De tes chants sains et forts fidèle adorateur.
Trouve la tombe délaissée ; Et, répétant le nom de Marie et le tien, Fasse, sous le granit témoin de l'entretien,
Tressaillir ta cendre glacée 1