‹ En voyage: poésies. Récits et souvenirsChapitre 21 sur 65 · SÉPARATION · texte numérisé non relu

SÉPARATION

De passer doucement, comme autrefois, des heures

Que nous oublions irop, — car ce sont les meilleures, —

Au crépuscule, au fond du jardin, sur un banc.

Ou dans le bois voisin, près du bord de Tétang,

Ou même, sans aller aussi loin, Sur la route.

Parfois poudreuse, mais si calme, que Ton doute

Si Ton doit souhaiter, quand on y rêve ainsi.

Loin de toute contrainte et loin de tout souci,

Paris avec son luxe — et môme avec sa gloire!

Oh ! de ce vide affreux gardons bien la mémoire !

Ne jouons plus avec les adieux, et songeons

A prendre un peu pour nous la fable des Pigeons !

D'un plaisir incertain la douleur est certaine :

— Au retour, nous lirons ensemble Lafontaine !

Qae de fois je Tai vu, ce paysage aimé I

Un grand pré, de baissons tout antoar enfermé,

Oii qaelque paysan, farouche et solitaire,

Penche an sol son visage aussi brun que sa terre,

Tandis que le soleil, lui faisant ses adieux,

Semble mettre à son front un baiser radieux ;

Des bandes de gazon, semé de pâquerettes;

De vieux murs délabrés et moussus, dont les crêtes

Sont an jardin complet fait poar herboriser; Un orme, où les linots, le soir, viennent jaser; Derrière un grand rideaa d'arbres, le toit qui fume, Et, dans l'ombre, un ruisseau déjà noyé de brume, Où des pêcheurs, le long des saules rabougris. Rangent aux talus verts leurs petits bateaux gris : Je crois voir, admirant verdure, onde et visages. Millet, tes paysans, — Corot, tes paysages !

I.e jour pâlit : on voil, dans l'azur obscurci, Sa molle décroissance et son voile épaissi.

Dans le silence vaste et profond, le vacarme De notre train lancé prèle encor plus de charme A ces champs qu'aucun bruit ne trouble, à ces vergers Sans hôtes, à ces prés sans troupeaux ni bergers, A ces coteaux déserts, si loin que Tœil y plonge. A peine un paysan presse un pas qu'il allonge,

Aa revers da sentier plus court qu'on aperçoit;

Ou, dans le sol pierreux d'un chemin trop étroit,

Un chariot de foin roule, d'allure lente,

Laissant les buissons mordre à la meule ambulante,

Tandis qu'un conducteur, tout suant de courroux.

De sa gaule, en jurant, stimule ses bœufs roux.

Les eaux, le ciel, la terre ont de nouvelles teintes;

Les contours sont plus doux, les couleurs plus éteintes,

Et les objets, pareils aux papillons du soir,

Dans la gamme des tons vont du gris jusqu'au noir.

Puis tout se tait, tout rentre au logis, tout se ferme;

On a tiré là-bas les volets de la ferme;

L'auberge a clos sa porte et poussé ses auvents,

Et l'aile du sommeil a touché les vivants.

La nuit! Tous les rayons sont morts : le noir domine.

L'ombre est opaque; au ciel nul astre n'illumine;

C'est la nuit solennelle et divine : prions !

M VOYAGE DK NUIT.

Le Jour inlérieur allume ses rayons; Ma pensée avec loi s'unira plus intense :

La prière, un instant, comblera la distance.

Hes yeux plongent en vain dans cette obscurité : Est-ce lande déserte on pays habité?

Aux deux cAtés du train qnel aspect se déronle? Là-bas, ce reflet vague, est-ce un fleuve qui coule? Cette ombre plus voisine, est-ce un bois? l'boriïon Est-il vaste ou restreint? est-ce vigne ou gazon?

Endos bornant la vue ou canipaf^ne lointaine?

nacbeabra[ile ou prairie en penle? val ou plaine?

Uvnv*|a de Dali, c'est le livre incnmplet, i^brazï. MTaïbée à renilrnii qa\ nous plaît,

Fait un grand vide, au beau miliea de l'aventure:

Il faut imaginer tout un bout de nature,

Fertiliser ici, stériliser là-bas,

Mettre au sol des reliefs qu'il ne comporte pas,

Et, pour cet idéal où Ton se réfugie,

Donner plus d'un accroc à la géologie !

Je ne discerne rien : je regarde toujours.

Cependant, près ou loin, dans la nuit sans contours,

Quelques feux attardés, dont l'ombre est ponctuée.

Scintillent au travers de l'humide buée,

Comme, dans les foyers presque éteints, des tisons.

Ces lampes, éclairant d'invisibles maisons.

Nous laissent ignorer si leur pâle lumière.

Vient du château qui passe ou bien de la chaumière.

Tant les objets, épars sur la route ou groupés.

Dans un même linceul dorment enveloppés.

Mais ces points lumineux, ces vacillantes flammes.

Sont (tes logis peuples d^ommes, d'enfants, de femmes.

De travailleurs des bras ou du cerveau, de gens

Tridles ou gais, de cœurs lâches ou diligents.

Maîtres de la fortune oa vaincus à la peine!

Ces flambeaux, brûlent-ils pour l'amour ou la haine?

Que verrait-on, là-bas, dans ce coiu de la nuit?

Est-ce le mal qui veille? est-ce le bien qui luit?

Souffre-t-on? plenre-t-on? espère-t-on? n'importe!

Vers tous ces inconnus mon rêve se transporte,

Sans qu'ils sachent jamais qu'à travers l'ombre un cœur

Dans ce wagon qui foit a battu près du leur I

Hais tout rentre bienlAt dans une brume épaisse;

Chaque flambeau s'éteint, chaque lampe s'abaisse.

Je sens, malgré le train qui glisse avec fracas,

Ce grand repos des nuits que les villes n'ont pas;

J'en goûte la divine cl grave quiétude.

Dans son allégement et dans sa plénitude;

El j'admire, oubliant les bons et les méchants, La profondeur des cieux sur l'infini des champs.

Je cherche le sommeil : impossible d'abord !

Je regarde, envieux, mes voisins : chacun dort.

Le nez seul fait saillie entre les couvertures.

Je talonne ; j'essaye, en mon coin, vingt postures;

Je ménage à ma lôtc un appui qu'il lui faut :

Je le trouve toujours trop loin, trop bas, trop haut!

Décidément, dormir sans lit, quelle chimère!

Las de me retourner, comme fait, dans Homère,

Achille, je m'arrange à peu près et, pédant,

Aux angles du wagon je me livre en grondant.

La fatigue triomphe, et l'ombre, et le silence :

Bonsoir! je sens venir la moite somnolence; Et le soard trémolo du train toujours égal Va bercer lourdement mon rêve conjugal!

Bonjour! — L'aube, au travers des vapeurs de la vitre, Blancbit : j'ouvre les yeux. Reprenons notre épître I Mais, d'abord, un peu d'air, sinon j'étoufferais. Oh! cet air matinal, en pleins champs, cet air frais. Imprégné des parfums humide^ de la terre!

Oh! l'emprisonnement visqueux et délétère De la boîte encombrée où nous nous entassons! De l'air! — Voici des bois, des vergers, des moissons, Des taillis, des bouquets de fleurs à chaque branche, Et des prés plantureux sous une brume blanche

Qui vogue aa ras da sol, puis monte et disparaît. De l'air I Ah! respirons! A travers la forêt, N'est-ce pas la senteur des genêts qui m'arrive? Tout un vol de corbeaux prend la fuite; une grive Chante dans ce buisson, à l'abri du chasseur. Que la verdure est fine ! Avec quelle douceur Juin fleurit les coteaux I Et sur quelle palette A-t-il pris les couleurs dont il fait sa toilette? Les tons sont vigoureux et clairs, sans crudité. Mais le froid pique encore, et Ton a protesté. Je crois que mes voisins n'ont pas fini leur somme. Vont-ils me reprocher l'air pur que je consomme? Fermons. Je vais un peu, dans mon coin, sans nul bruit, Réparer le désordre inculte de la nuit.

Cette fois, c'est le jour! Dans un demi-sommeil,

J'ai senti tout à coup s*aUuQier le soleil,

Et, m'incllnant avec la piété d'un mage,

J'ai salué son disque ardent d'un pur hommage.

Sept heures! je m'étais rendormi. Ces malsons Annoncent une gare, et nous ralentissons.

Le passage du train qui siffle fait paraître Des fronts ébourifTés d'enfants à la fenêtre. Je les vois, presque nus, tenant leur main devant Leurs grands yeux étonnés, sous le soleil levant. Nous roulons au milieu d'une large vallée,

Le long d'un chemin vert plus joli qu'une allée, Ou les taillis d'épine ont des airs de bosquet, Ou la mare est limpide et le chaume coquet.

Un cheval de labour, au bruit, dresse l'oreille; Une vache au pâtis nous regarde pareille A celles dont Troyon peint les beaux flancs lustrés; Nous faisons fuir an loin les linots effarés;

Une chèvre bondit au revers d'une roche; Un poulain mis au vert galope à notre approche; Sur la route où passait leur long troupeau bêlant, Les brebis prennent peur et vont se bousculant : Ainsi, l'homme, poussant sa terrible monture, Trouble, pour un instant, la tranquille nature.

J'ai soavent admiré comment la ligne droite, Sar ces routes sans fin suivant sa bande étroite, Poavait tracer toujoars, pour nos chemins nouveaux, Ses deux sillons de fer, despotiques niveaux : Car toute courbe est rare, et douce toute pente. Là-bas, je vois la route ancienne qui serpente. Paresseuse, et tournant les petits coteaux verts. Ici, comme un boulet qui siffle dans les airs.

Troaant villes et boargs, déeoapant bois et plaine, Le train pousse en avant sa flamboyante haleine, Et, sans antre soaci que le terme final, Achève d'an seul bond son trajet infernal !

Âh! Touvrage a parfois sa dure tyrannie!

La victoire n'est pas toujours sans ironie; Et le Progrès, peu fait pour l'attendrissement, Quand l'obstacle apparaît, l'emporte en se nommant! Quels coups frappe, depuis que la vapeur s'attelle, Cette ligne inflexible allant droit devant elle! Combien elle a meurtri d'héritages sacrés, Que de toits démolis, que de parcs massacrés. Tout pleins de souvenirs, de deuils, d'images chères ! Que de châteaux livrés, sans scrupule, aux enchères, Avec leur grand portail et leur perron moussu. Pour un ruban du sol qu'on coupe en plein tissu! A quelque mur refait, à quelque pont rustique.

On devine, en passant, Tentaille domestique : Nous la voyons saigner béante, sans remords !

C'est peu que de troubler les vivants : mais les morts! Au pied du clocher gris, j'ai vu, de la portière. L'enclos large éventré d'un pauvre cimetière Dont les cyprès flétris jaunissent transplantés. Tout le long du talus, en bas, des deux côtés. Les croix forment la haie et les tombes se dressent, Et les petits jardins, tout effarés, se pressent. Comme pour se défendre encore, en s' unissant ! Un jour, l'homme au compas est venu, tout-puissant : Il a rasé d'abord quelques vieilles masures; Puis, parmi les tombeaux, il a pris ses mesures. Et, pour délimiter la place ou nous roulons.

Dans la poudre des morts a piqué ses jalons!

vous tous qui comptiez dormir votre bon somme.

LE CIMETlBliE. 11

Vous n'aviez pas prévu les conquêtes de rhomine, Morts obscurs! on dirait que, d'un coup de balai, Votre cendre entassée a formé ce remblai !

Mais non : noire respect mérite la louange :

On ne disperse point vos restes, — on les range! Vous pouvez, tressaillant à nos terribles voix. Entendre des vivants passer les longs convofe ; Comparer votre paix à notre turbulence, Et le bruit éternel à l'éternel silence!

Mais le sol ébranlé secoue encor vos os, Et ne leur laisse plus désormais de repos !

Un son de cloche, un coup de sifflet : on repart.

Nous forçons la vapeur : nous étions en retard.

Celte fois, je suis seul ; nul fâcheux voisinage.

J'arpente le wagon comme un ours dans sa cage,

Et je compte vingt pas, cent pas, toujours debout,

Sur le rythme brutal et sourd de Teau qui bout.

J'approche mon regard de Tune à l'autre porte,

El, d*un coup de crayon, vers toi je me transporte.

Je suis S3ul. — Ah ! trop seul 1 et ton visage absent Flotte plus vaporeux et va s*obscurcissant.

J'ai beau devant mes yeux le faire reparaître: C'est ton image encor, mais ce n'est plus ton être! J'en veux à mon cerveau, moins lucide aujourd'hui, D'avoir même à chercher un détail qui m'a fui, Et d'attendre un rayon qui t'arrache de l'ombre. Pour te recomposer dans tes aspects sans nombre ! Cher fantôme indécis, que je nomme tout bas, Tu vis, mais à distance, et je ne te vois pas! C'est trop peu de rêver une forme connue :

Rien ne vient remplacer la présence et la vue! Ce n'est plus toi : tes yeux, ton sourire, ta voix, Ton geste familier, tout me manque à la fois ! Que vaut un souvenir auprès de l'objet môme?

Un départ passager semble un adieu suprême :

Oq garde aussi les traits de ceux qu'on a perdus ! Telle que je te vois, lu pourrais n'être plus, Grand Dieu! — Maudite soit ma mémoire impuissante, De ne pas t'évoquer tout à fait, quoique absente!

Et, pour moi, c'est la tombe aussi que d'être loin! Pour croire que je suis bien vivant, j'ai besoin De me dire cent fois : « Je vis, puisque je t'aime ! » * On pourrait sur ce mot bâtir tout un système. Nouveau cartésien, raisonnant mes ennuis.

Je me répète encor : « Je t'aime, donc je suis! »

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