‹ En voyage: poésies. Récits et souvenirsChapitre 27 sur 65 · A MON AMI A. DU MESNIL · texte numérisé non relu

A MON AMI A. DU MESNIL

Âqoi, qui comparez les âmes, Connaissez-vous rien de plus beau, Que ces graves et saintes femmes, Qui s'acheminent au tombeau ;

Qui, prenant l'esprit de leur âge, Et limitant leur horizon,

CAUGBBMAR D'HIVER. 109

Réduisent leur dernier ouvrage Aax seuls devoirs de la maison?

Les rides les ont épargnées; Un charme Intime a sucvécu; Et sur ces faces résignées On lit que l'âme a tout vaincu.

A leurs fronts, où le calme siège, Les cheveux blancs, de deuil voilés, Ont le pur éclat de la neige Sur les grands monts immaculés;

Leurs regards mi-clos semblent dire Qu'elles acceptent l'abandon.

Et leurs lèvres ont un sourire Fait d'indulgence et de pardon ;

iiO G/iUGHEMAR D'HIVER.

Le silence et la solitade

Lear plaisent, comme à tout penseur;

Vieillir leur parait une étude

Qui promet aussi sa douceur :

Car tout s'apaise et s'atténue Dans ces cœurs lentement fermés, A qui suffit, pour bienvenue, D*aimer encore et d'être aimés.

Même à Theure où de leurs retraites Le monde les détourne un soir, Elles glissent, ombres discrètes, Et dans les angles vont s'asseoir.

Ces enfants au rire sonore,

Ne faut-il pas les voir heureux?

CAUCHEMAR D'HIVER. lli

Pour eux ce sacrifice encore; Cette insomnie, elle est pour eux :

Et Tessaim, lancé dans Tespace, Qui tourbillonne à leur^côté, Autour d'elles passe et repasse, Sans troubler leur sérénité.

Mais j'en sais d'autres, acharnées Devant le festin desservi, Spectres sans nom, larves damnées, Mordant leur rêve inassouvi.

La fièvre du plaisir profane, La coquetterie aux abois,

112 CAUCHEMAR D'fllYEB.

Leur fait, à Tàge où tout se fane.

Évoquer les naits d'autrefois.

Poar ces lostres et ces trophées Lear cœar flétri palpite et bat; Et Ton dirait d'horribles fées Guettant le signal du sabbat I

Est-ce une femme, est-ce une mère, Cette folle au sang desséché Qui veut thermidor en frimaire, Et se réchauffe à son péché?

Ne me pariez pas de ces vieilles, Blafardes sous le vermillon.

CAUCHEMAR D'HIVER. il3

Qai, dans an bal, mènent leurs veilles Jusqu'aa déclin du cotillon I

Elles s'installent les premières, ^

Le front ridé, les cheveux gris, Sous la crudité des lumières Profilant leurs traits amaigris;

La gorge est à peine voilée :

Elles ont versé galamment Sur leur épaule constellée, A plein écrin, le diamant;

De leurs corsages écarlates, Où chaque côte creuse un pli, Montent d'étranges omoplates De vieil ivoire dépoli ;

Et les fleurs qui sont de la fête,

iO.

Parmi la gaze et le satin, S*épanouissent sur lear tête, Gomme un ironique jardin !

Elles n'ont pas môme Texcuse, Pour qui voudrait leur pardonner, D'un petit-fils que Ton amuse, D'une vierge à chaperonner :

Non ! c'est le souvenir vivace De leur passé qui danse encor; Il leur faut, à la même place, Cette cohue et ce décor ;

Il leur faut le sourire fade,

Les yeux brillants et les bras nus,

Et les salons en enfilade,

Et l'orchestre aux rythmes connus ;

Et les toilettes dénigrées.

Dont on lorgne chaque détail,

Avec les mômes simagrées, "^

Sous le jeu du même éventail ;

Il leur faut Tassiette et le verre Devant les buffets assortis, Où minuit les voit satisfaire D'invraisemblables appétits!

On devrait dire à ces fantômes :

« Rentrez dans Fombre, cachez^vous !

On vous attend aux noirs royaumes Où sont vos fils et vos époux!

» Que faites-vous, à pareille heure.

Dans cette foamaise et ce bruit?

La couche vous serait meilleure, Et le silence de la nuit ! »

Je voudrais qu'un valseur féroce, Un fantastique cavalier, Qu'une folle gaité de noce Ferait gaillard et familier,

Saisit chacune de ces vieilles D'un bras vigoureux et vainqueur, Fit ricaner à ses oreilles Le propos lascif et moqueur;

Devant la foule, autour pressée, Qui l'acclame et le suit des yeux.

Poarsuivant sa valse insensée Dans le cercle plus spacieux,

A travers la salie éclatante, Toujours plus triomphalement, L'emportât, pâle et haletante, Dans un infernal tournoiement;

Et, sous les accords plus rapides, *

S'enlaçant aux deux bras raidis, L*épuisât dans des bonds stupides, Fatiguât ses flancs alourdis :

Puis, riant à sa voix plaintive.

Et sans pitié pour ses cris sourds, La jetât, plus morte que vive.

Sur la banquette de velours!

A MADEMOISELLE SUZANNE REICHEMBERG

EN SOUVENIR DU ROLE d'hÉLÈNE

DANS a LES OUVRIERS ».

Pariez, Suzanne, parlez vite!

Heureux déjà quand je vous vois.

Pour la musique où je m'invite J'attends le son de votre voix.

C'est un charme que de l'entendre 1 Elle a la fraîcheur du matin ;

Comme les boargeons elle est tendre, Et lisse comme le satin ;

Elle est plus jeune que Taurore, Plus souple que le jonc fleuri, Plus éthéréô et plus sonore Que le gosier du colibri;

Le chanvre n*a point dans sa tige Fil plus menu pour les fuseaux ; La libellule qui voltige Est moins légère au bord des eaux ;

Elle est d'un cristal si limpide Que votre âme luit au travers; Et par vous la prose insipide

Chante mieux que les plus beaux vers; Elle a le franc rire, et la plainte,

Et le gazoaUlement ailé> Et la note amoureuse, éteinte Comme un clair de lune voilé;

C'est un soupir, une caresse, Un fier et pudique abandon ; Elle a la joie, el la tendresse, Et le dépit, et le pardon !

Je ne crois pas que dans la nue Où leur rêve idéal glissait.

Jamais lèvre plus ingénue Ait ravi Molière ou Musset!

Salut, Cécile, et toi, Rosette!

Salut, Agnès aux yeux si doux !

Vous leur avez prêté, Suzette, Je ne sais quoi, — qui vient de vous!

A ces noms charmants, dont la scène Éternise la fiction, Joindre tout bas celui... d'Hélène, N'est-ce pas trop d'ambition?

Versez-nous longtemps, goutte à goutte, Ce miel pur que vous distillez!

Parlez encore : on vous écoute; Parlez-nous, Suzanne! — Parlez!

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