A MON AMI J. MASSENET
Qaand on aime, on est tout léger!
Gomme un fin voilier, sans danger, Court sur le flot que le vent plisse, Et, tout fier de son pavillon, Creuse à peine un fuyant sillon :
On glisse!
On a plus d'air dans les poumons
SÉRÉNADE. i25
Qae le pâtre aa sommet des monts, Oa, dans les blés, l'enfant qai glane.
Qaand on aime, on esl toat léger I Toacher le sol, c'est déroger :
On plane 1
Mais pourquoi montagne on vaisseau?
On a les ailes de l'oiseau»
Et des nuages on raffole!
En plein azur on croit nager; Quand on aime, on est tout léger :
On vole !
Carnet de voyage, 1879.
Mâcon I — C'est assez laid. Je vais à raventare, Qaôtant, de rue en rue, un coin d'architectare, A IJheure où la servante entr'ouvre le volet, Où la dévote va dire son chapelet, Et dans l'église, encor déserte et qu'on balaie, Panser devant Dieu seul quelque secrète plaie. Sur le livre de messe, où le front est penché,
Je devine» en passant, on fin profil caché.
Robe et voile sont noirs : c'est à peine si j'ose
Voir deax yeux où les pleurs ont mis leur cercle rose.
La doulear du matin est triste à contempler,
£t ces larmes font mal, si promptes à couler 1
Je sors sur une place : au centre, une fontaine. C'est un marché. Je vois des jupes de futaine, De grands fichus croisés en cœur ; je reconnais Le coquet chapeau noir de Tancien MÀconnais : On dirait un petit parasol de dentelle.
Chaque femme a des fruits étalés devant elle, Sur un large plateau d'osier, au ras du sol.
Le visage me gâte un peu le parasol 1
J'ai suivi quelque temps la rive de la Saône.
i28 DEVANT UNE STATUE.
Des chalands remorqués sillonnaient le flot jaane, Sons an ciel pluvieux et lourd. Les bateliers Se saluaient entre eux de leurs cris familiers. Des femmes, cheminant vers leur tÀehe banale, Glissaient dans le brouillard de Theure matinale. Une rare charrette ébranlait le pavé.
Soudain, levant des yeux distraits, je me trouvai
Âu pied d*une statue en bronze, noble et flère,
Qui dominait le Cours, les maisons, la rivière,
Comme un veilleur debout près d'un peuple endormi.
C'était toi, Lamartine, et le hasard, ami
Des poètes, avait pour ce pèlerinage
Conduit fidèlement mes pas vers ton image.
Sur le grand quai désert, où rien ne me troublait,
J'écoutai longuement ce bronze qui parlait;
Humble, je t'adorai sur ton socle de pierre;
Par toi tout devenait harmonie et lumière;
Et, sons la fine plaie et le matin voilé, Avec toi dans Tazar je m'étais envolé.
C'était toi, ~ non point tel que je te vis paraître, Le jour où tu reçus mon hommage, ô doux maître, Dans ce logis étroit, dans ce salon fané Où tu cachais à tous ton front découronné ; Pauvre, et peignant encor de couleurs pindariques Le tableau décevant de tes gains chimériques, Grand vieillard absorbé dans tes rêves d'enfant : — Mais jeune, glorieux, acclamé, triomphant, Avec ton geste auguste et ta mÀle attitude, Avant rindifférence, avant l'ingratitude.
Avant les visions du lutteur aux abois, Avant Toubli, — l'oubli qui fait mourir deux fois!
IH
Ah! ce temps est injuste aux gloires disparues I
Ivre de nouveautés, lier des jeunes recrues, Il détourne les yeux d'un passé qui s'enfuit, Ëi sur ses derniers morts laisse tomber la nuitl Avant que l'avenir prononce la sentence, On dirait qu'autour d'eux il se fait un silence, Et qu'il faut cette épreuve à leur nom contesté, Pour mériter la vie et l'immortalité 1
Et pourtant, quel éclat tu jetas sur notre âge! Bien ingrats, ces enfants qui te versent l'outrage l Ils ne savent donc plus qu'après des temps troublés, Un jour, t'insinuant aux foyers consolés.
Ainsi qu'un chant divin ta voix se fit entendre? Jamais plus doux accent ni caresse plus tendre Ne sortit d'une lyre et ne toucha les cœurs!
Mais tes vers éthérés ne vont pas aux moqueurs ; Ils sont une ironie au drapeau qu'on arbore; Il faut, pour les sentir, croire, prier encore.
Aimer, rêver! Il faut, poar en être enchanté.
Pour en goûter le cbarme et la sérénité^
Entrer dans cet esprit, que d'en bas je contemple,
Gomme on entre, le front découvert, dans un temple ;
Et braver, comme nous, les railleurs de salon,
Pour lire avec des pleurs le Lac et le Vallon I
Dans le doute et le deuil, dans Tamour, dans la ûèvre,
Quel flot de poésie a coulé de ta lèvre!
Tel un suc savoureux jaillit du fruit pressé;
Telle saigne la gomme au flanc du pin blessé;
Tel le glacier d'argent voit s'épancher la source!
Et> lorsque Touragan t'emporta dans sa. course,
Quand ton front se plaisait dans la foudre et Téclair,
A deux pas du limon quel cours limpide et clair!
Quand Forage y passait, ta harpe éolienne
Gardait, rendait encor Tâme virgilienne !
Comme si, par ta voix, Orphée eût revécu.
Le lion rugissant, le peuple, était vaincu!
132 DBVANT UNE STATUE.
J'ai lu qa*en un palais, où le bon goût s*obstine, On a mis ton éloge au concours, Lamartine, Afin de rajeunir, dans nos jours inconstants, Un de ces beaus noms, chers à ceux d'un autre temps On fait bien : ce pays manque un peu de mémoire! Nous avons trop souvent donné, repris la gloire. Poètes, au travail! à Tœuvre, jeunes gens!
Prenez garde surtout : c'est peu d'être indulgents; Notre âge a-t-il le droit de se montrer sévère? Nos dieux ont fatigué les chemins du Calvaire! Que celui qu'on délaisse ait son culte aujourd'hui, Et qu'enfin le respect remonte jusqu'à lui!
Effacez, oubliez, pour les chants angéliques,
DEVANT UNE STATUE. i33
La lente défaillance et les jours faméliqaesl
Trouvez même une excuse aux fautes d*un grand cœur!
Sachez à sa faiblesse op{M)ser sa vigueur I
Quand l'arbre dénudé sert de cible à vos flèches,
Songez à ses fruits d'or, non à ses feuilles sèches I
Replacez Tauréole autour du front vieilli;
Vénérez ce regard d'où la flamme a jailli;
Montrez la main tendue à toute créature,
Et semant sans compter, comme fait la nature 1
Avide de soleil, d'amour et de beauté.
Il sut purifier la popularité;
Jaloux des grands devoirs plus que des chants durables,
Il connut le péril des luttes mémorables,
Et rêva tour à tour, — sublime ambition, —
Poète, l'idéal, — citoyen, l'action ! -
Ainsi je méditais, tout plein de cet éloge :
iU DEVANT UNE STATUE.
Mais la plaie, et le vent, et Theure à chaque horloge M'ont fait fuir. Dans- la gare où je suis abrité, J'ai repris mon discours, et pour toi l'ai noté.
Rien dans l'inûni mystère
N'est vain :
Nulle chose n'a sar terre
Sa fin!
Quand la douleur blesse et dompte Nos cœurs,
C'est réternité qui compte Les pleurs.
Qae serait la mer immense
Sans port, Et, si rien ne recommence,
La mort?
A quoi bon Theare écoulée
Sans toi, Et, sans l'espérance ailée,
La foi?
Sans rinfaillible justice D'en haut,
Que serait le sacrifice?
Un mot!
Que serait le corps sans l*âme?
Si peut Et rame aassi» paavre flamme,
Sans Dieu?